RÉVOLUTION RUSSE ET ÉCOLOGIE
(1917-1934)
Jean Batou
Pourquoi le communisme de l'ex- URSS a-t-il aussi engendré la catastrophe écologique qui menace, depuis la mer d'Aral en voie d'assèchement jusqu'aux catastrophes nucléaires potentielles après Tchernobyl ? C'est, nous dit Jean Batou dans un des premiers articles qui abordent sérieusement cette question, le stalinisme qu'il faut une fois encore mettre en cause. Car, soutient-il, il y eut un avant et un après 1928 dans l'expression, vite muselée, d'une écologie scientifique au pays des soviets.
L'ampleur de la catastrophe écologique actuelle dans l'ex-Union Soviétique1 pourrait conduire à penser que, dès ses débuts, la Révolution russe a tourné le dos à la protection de l'environnement, et cela malgré un essor précoce de l'écologie scientifique dans les dernières décades du tsarisme. Sous ce rapport, il serait donc vain de vouloir distinguer l'attitude de Lénine et des vieux bolcheviks de celle de Staline : ils devaient partager la même conception uti-
1. Sur un plan général, la pollution de l'air et des atteint des niveaux alarmants dans une grande partie du Le cas extrême de Magnitogorsk a été décrit par Kotkin dans Steeltown USSR, Berkeley, University of Press, 1991, p. 135-136. On relèvera aussi la destruction plus de 200 000 km de terres arables par une combinaison défrichements et de drainages irrationnels, ainsi que par inondations provoquées par les gigantesques retenues des barrages fluviaux. Ainsi, l'assèchement rapide de la mer (ses rivages ont déjà reculé de 70 à 80 km) et la de Tchernobyl ne représentent aujourd'hui que les de l'iceberg.
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litariste et bornée des relations homme/ nature. Pour beaucoup, l'affaire est donc entendue : sur ce terrain au moins, l'échec du marxisme ne peut être attribué à une quelconque trahison de ses principes, mais découle directement de leur mise en pratique. Un historien américain, Douglas R. Wei- ner, a récemment apporté un démenti à cette vision caricaturale des choses2. Son étude scrupuleuse de nombreux documents soviétiques a montré, en effet, que c'était au cours des années 1920, et non avant la Révolution, que l'écologie avait atteint ses résultats théoriques et pratiques les plus avancés dans ce pays. En réalité, issue avant tout de préoccupations esthétiques et morales durant les dernières décennies du tsarisme, la conservation de la nature va prendre une tournure nettement scientifique après 1917. Les chercheurs russes se trouvent alors à l'avant- garde de la phytosociologie de la biocéno- logie, de la dynamique trophique3, etc. Mais surtout, le gouvernement soviétique est le premier au monde à établir des parcs nationaux totalement isolés ( \apovedniki ') , voués à l'étude des mécanismes de l'environnement,
2. Douglas R. Weiner, Mode/s of nature. Ecology, and cultural revolution in Soviet Russia, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 1988.
3. Phytosociologie : discipline scientifique qui envisage différentes espèces végétales dans leur coexistence associée à milieu et étudie leurs nombreuses interactions. Biocénologie étude de la biocénose (communauté des espèces vivantes biotope). Dynamique trophique : étude des flux d'énergie les chaînes alimentaires.
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