DISCOURS UTOPIQUE, DISCOURS PARODIQUE : LE PARADIGME THÉLÉMIQUE DU SILÈNE INVERSÉ
Il n’est guère de lecteur de Gargantua et de Pantagruel qui n’ait été saisi par le double versant du discours rabelaisien : utopique, puisque, dans le sillage de Thomas More, l’auteur imagine la fiction d’une société dont le gouvernement idéal s’affirme désirable bien qu’irréalisable ; et parodique,
dans la mesure où il tourne allègrement en ridicule les sujets les plus sérieux. A première vue, on pourrait considérer ces deux registres comme antithétiques, le premier participant d’un esprit constructif à la recherche d’un monde meilleur alors que le second choisit la voie négative de la dérision et du rabaissement. Comment une rhétorique de la distanciation idéale pourrait-elle coexister avec un discours fondamentalement voué à la désidéalisation ? Notre propos sera de montrer ici que ces deux tendances, loin de véhiculer une esthétique de la contradiction, se renforcent mutuellement en certains lieux privilégiés de l’oeuvre pour problématiser le programme humaniste du conteur et obliger le lecteur à prendre conscience des limites d’une adhésion aveugle à une position idéologique univoque. Nous nous demanderons alors si ce double mécanisme quasi identique de l’utopie et de la parodie ne reproduit pas le mouvement du «silène inversé » dont parlait Érasme dans ses Adages et que Rabelais reprend à son compte dans le Prologue du Gargantua.
Dans l’Introduction de sa thèse magistrale sur la dette de Rabelais envers la culture populaire de la fin du Moyen Age, Mikhaïl Bakhtine, spécimen génial mais rebelle parmi les doctes rabelaisants, définissait le caractère de la langue carnavalesque en évoquant la logique d’un monde renversé où s’accumuleraient les formes les plus diverses de parodies par le biais de travestissements, de rabaissements et de détrônements bouffons :
La seconde vie, le second monde de la culture populaire s’édifie dans une certaine mesure comme une parodie de la vie ordinaire, comme un «monde à l’envers » 1. Seizième Siècle – 2006 – N° 2 p. 43-55
1 Mikhaïl Bakhtine, L’ OEuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, traduit du russe par Andrée Robel, Paris, Gallimard, 1970, p. 19.

















