POUR LIRE MARX*
MIGUEL ABENSOUR
Réponse de Marx à Kautsky lui demandant
d'éditer ses œuvres complètes :
« // faudrait d'abord les écrire complètes » .
« Pour lire Marx », ainsi pourrait être brièvement défini, et non sans une pointe d'ésotérisme, le projet de Maximilien Rubel, éditeur de Marx ; c'est dire, si l'on brise là le cercle de l'ésotérisme, qu'il ne suffit point de lire Le Capital, magnum opus certes, mais œuvre inachevée, perpétuellement remise sur le chantier, dont le destin fut de viser la totalité et de n'y atteindre jamais. Second point : il faut lire Marx non avec les lunettes de Rosa Luxemburg, Lénine ou Trotsky, ou de tout autre épi- gone, aussi prestigieux soit-il, mais opérer un retour radical à Marx, en deçà des exégèses marxistes, en deçà de la constitution du marxisme en tant que tel, de sa constitution en léninisme ou, pire, en idéologie d'Etat.
Ces deux principes de lecture, à la fois polémiques et scientifiques, produisent une œuvre remarquable qui constitue par les éléments qu'elle apporte — une longue introduction, des textes inédits, un appareil critique très fourni — une nouvelle lecture dirigée aussi bien contre l'interprétation classique que contre celle de Louis Althusser. L'édition même, l'exposé minutieux de la genèse de l'œuvre, la révélation d'un Marx, sinon inconnu, du moins laissé intentionnellement dans l'ombre, le Marx théoricien du communisme, telles sont les voies qu'ouvre M. Rubel pour effectuer cette conversion au Marx vivant, traître à la société bourgeoise et « docteur en révolution ».
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