LE MOYEN-ORIENT
LE BÉDOUIN ET LE DROIT
par J. CHELHOD
C'est pour moi un honneur et un privilège (très peu enviable) d'être le seul, dans cette docte assemblée, à parler des Bédouins du Moyen-Orient. Il est encore plus désolant de constater que ce secteur compte si peu de spécialistes en France qu'on serait tenté de les chercher, comme Diogène, en plein jour à la lumière d'une lanterne. L'Orient arabe mérite pourtant de retenir davantage l'attention et les efforts des ethnologues. Non seulement il est parmi les rares régions du monde susceptibles d'offrir encore à l'exploration, comme à la recherche, des terres quasi vierges, mais aussi parce que son influence est si prépondérante sur l'Afrique blanche et noire qu'il est difficile d'expliquer adéquatement les mœurs, les traditions et les croyances de plus d'une population africaine sans se référer constamment à l'infrastructure arabe. Le Sahara lui-même rappelle cette influence par le nom qu'il porte, et un nombre important des tribus qui y vivent sont originaires des déserts d'Arabie et de Syrie dont elles perpétuent les traditions. Certaines d'entre elles s'y sont établies bien avant la conquête hilalienne. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner s'il existe une certaine similitude entre le droit saharien et celui des Bédouins d'Arabie. Ils proviendraient, l'un et l'autre, d'une même et unique source : les lois non écrites des Sémites nomades : arabes, hébreux, assyriens, babyloniens ou araméens.
Pourtant si les anciens peuples sémitiques sont considérés, à juste titre d'ailleurs, comme les fondateurs de grandes civilisations, le Bédouin, je veux dire l'Arabe du désert, est aux yeux de beaucoup de citadins un homme sans foi ni loi, vivant de brigandage et ne connaissant qu'un droit : celui du plus fort. Ibn Khaldun lui-même a formulé sur les Bédouins des jugements si sévères qu'ils nous choquent et montrent combien ce sédentaire raffiné, cet historien philosophe ignorait leurs coutumes. Hier, comme aujourd'hui, l'Arabe du désert n'est que le loup de la steppe. De ce point de vue, l'homme primitif a plus de chance puisqu'il est enfin réhabilité. Une meilleure connaissance des lois du désert permettrait peut-être d'atteindre le même résultat.
Jusqu'à une date relativement récente, l'étude du droit coutumier bédouin n'a guère retenu l'attention des chercheurs. Comme le soulignait R. Montagne dès 1946, ce droit n'avait fait l'objet d'aucune étude exhaustive. Et ce manque d'intérêt pour un sujet pourtant primordial est constaté non seulement chez les ethnologues et les chercheurs occidentaux, mais aussi chez les auteurs arabes classiques. Sans doute, après une période de suspicion à l'égard de la

















