LA GRANDE CONTROVERSE DES COLYBES
L'empire byzantin, en tombant sous les coups de Mahomet II, n'a point entraîné dans sa chute Γ Église officielle. Grâce à la tolérance du vainqueur, grâce surtout à la merveilleuse souplesse de ses chefs, l'orthodoxie sut conquérir, au sein du nouvel empire ottoman, une sorte d'autonomie, et, pour manquer d'expansion extérieure, pour être comme repliée sur elle-même, sa vie, pendant les quatre derniers siècles, n'est nullement dépourvue d'intérêt. Après 1453, comme dans les âges antérieurs, les discussions théologiques, ce mal endémique de l'Église grecque, ont sévi avec une intensité rare; elles atteignirent même, vers le milieu du xvme siècle, un degré d'acuité jusqu'alors
inconnu. Les problèmes ,.o 'avaient,
il est vrai, aucune gravité; mais c'est avec une fureur passionnée qu'on en recherchait la solution. A ce titre seul, ces controverses trop oubliées méritent qu'on s'y arrête: elles montrent, par leur subtilité même, l'inépuisable vitalité de l'esprit grec, sa finesse ingénieuse, son goût pour les choses de l'intelligence; elles sont pour cette race, malgré le malheur des temps, comme une garantie d'immortalité.
Rien de puéril, au fond, comme la controverse des colybes, dont je vais retracer l'histoire; elle n'en troubla pas moins, pendant un demi-siècle, les plus fortes têtes de l'orthodoxie, créant entre des hommes, voués à la paisible existence du cloître, des rivalités et parfois des haines féroces, des haines à mort. Disons d'abord quelques mots des colybes eux-mêmes, afin de mieux saisir le sens et la portée de la querelle engagée à leur sujet.
Les Grecs désignent sous le nom de colybes (1) une sorte de gâteau, dont la
(1) L'orthographe de ce mot n'est point fixée. A la forme Κόλυβα, employée communément par les écrivains antérieurs, les auteurs actuels préfèrent celle de Κόλλυβα ; on rencontre aussi Κόλβα, Κόλβια, etc.
Echos d'Orient. 2e année. — N° 6.
préparation est aussi compliquée que le symbolisme en est curieux. Pour composer un plat de colybes, on commence par faire bouillir une certaine quantité de grains de froment. Lorsque ces grains ont dépouillé, sous l'effet de la chaleur, leur crudité native, on les retire du feu, et, après avoir exprimé l'eau qui s'y trouve mêlée, on les expose en plein air pour achever l'évaporation. Ce dernier résultat obtenu, on les mélange avec de la farine à demi roussie au feu (οφτσά) ; on saupoudre le tout de plusieurs pincées de sucre, et on y ajoute, au gré du préparateur, des dragées, des raisins secs, des pépins de grenade, des amandes et des noix dépouillées de leur pellicule. On n'a garde d'oublier les herbes odoriférantes comme le persil, le sésame, la cannelle, le basilic, les clous de girofle, etc. Dès que ces substances hétérogènes ont été bien mêlées et comme pétries en une seule pâte, on les dispose dans un bassin, en les saupoudrant encore de farine roussie et de sucre fin, jusqu'à ce qu'elles paraissent ne former qu'une masse homogène entièrement blanche. Alors, suivant la destination du colybe, on dessine à la surface, en traits de sucre ou de confitures sèches, l'image du saint patron dont on célèbre la fête, ou les initiales du nom du défunt en mémoire duquel on offre le gâteau. Dans ce dernier cas, on représente toujours, au- dessus des initiales, une croix de Malte, et assez souvent, deux εξαπτέρυγα, de chaque côté de la croix (1).
A s'en rapporter aux écrivains grecs, le colybe lui-même est le symbole du corps humain, dont le froment forme la nourriture par excellence, tandis que les sucreries figurent les vertus des saints ou des
(1) On appelle έξαπτέρυγον un éventail dont l'écran circulaire, fixé à l'extrémité d'une petite hampe, affecte la forme d'une tête de chérubin entourée de six ailes. Des instruments de ce genre sont portés aux enterrements par les enfants de chœur.
Août- Septembre 1899.


















