COMPTES RENDUS - BESPREKINGEN
. Préface d'Alain Boureau. Paris, Albin Michel, 2000 ; un vol. in-8°, 444 p. (Bibliothèque Albin Michel Histoire).
Le don des larmes, ce titre donné à la très belle étude consacrée par Piroska Nagy à la pratique des pleurs dans la religion chrétienne du Ve au XIIIe siècle, a d'abord suscité chez moi une irrépressible chair de poule ; réaction épidermique, allergique, sans aucun doute à l'égard d'un dolorisme presque étymologique du christianisme. Bienheureux ceux qui pleurent (Mt 5,5 ; Le 6,21), le Sermon sur la Montagne a fait résonner cette malédiction jusqu'aux confins de l'Occident et en installant l'espoir d'une inversion des fortunes entre l'Au-delà et F Ici bas, la Bible a établi la nature bénéfique des souffrances terrestres pour des myriades d'individus, ainsi libérés de tout devoir de révolte.
Il m'a donc fallu dépasser mes préventions, et l'image du Christ aux yeux larmoyants, à la lippe molle et à la barbe mitée qui, les yeux tournés vers le ciel, laisse couler avec complaisance ses larmes sur la couverture de ce volume, pour découvrir un cadeau. Fond d'une remarquable efficacité synthétique et forme très évocatrice, riche d'une déclinaison de termes plus ou moins homonymes évitant toute raideur à l'énonciation, s'allient en effet pour faire de ce livre l'un de ceux, trop rares, que l'on referme avec le sentiment de s'être, un peu, affranchi du poids des injonctions du monde.
En cinq grandes étapes, Piroska Nagy nous guide à travers la genèse, l'émergence et la généralisation de ce don des larmes qu'elle considère à la fois en tant que figure et en tant que pratique. Dans un premier temps, elle montre comment le discours originel du christianisme engendra une réinterprétation des pleurs, fondatrice de nouveaux modèles de comportements qui apparaîtront d'abord dans les milieux monastiques égyptiens. Elle retrace ensuite l'émergence d'une anthropologie chrétienne proprement occidentale, entre Augustin et Grégoire le Grand, qui établit la tradition occidentale des larmes en y intégrant certains éléments essentiels de la tradition héroïque orientale. Dans un troisième temps, après avoir étudié l'usage des pleurs dans la culture religieuse du haut Moyen Âge et leur évolution entre le VIIe et le Xe siècle, P. Nagy traite de l'apogée du charisme des larmes vers Fan mil en insistant sur l'influence des milieux érémitiques et réformateurs qui en firent le moyen d'un renouveau de l'Église. S 'attachant ensuite au succès de ce don des larmes dans le christianisme médiéval, l'auteur met en évidence l'émergence, au XIIe siècle, de deux conceptions de l'homme et son salut. La première qui mobilise le don des larmes « privilégie une approche individualiste » centrée sur « le salut de soi » , tandis que pour les partisans de la seconde, l'accent est mis sur le salut de tous les chrétiens et sur la construction d'une ecclésiologie, excluant tout rôle important au don incontrôlable des larmes (p. 38). Enfin, dans une cinquième partie, qui porte sur le XIIIe siècle, s'esquisse une évolution qui, avec le discours, scolastique notamment, déplace les interrogations sur les pleurs vers des problèmes plus naturalistes ou plus psychologiques. À la même époque, la

















