NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
prévision n'est plus un problème difficile, car les décisions qu'il prendra sont « préconnues de loin » (p. 304). A l'opposé, l'Etat où règne l'arbitraire rend la prévision hasardeuse. Le but est donc pour avoir les meilleures chances de prévision de disposer d'un plus grand nombre d'informations sur l'avenir. Et cette information devrait être organisée : « Un régime libéral de l'avenir peut être conçu comme comportant une très grande part de débat anticipé sur les intentions et une part diminuée de prescriptions autoritaires » (p. 311). Pour que le fonctionnement de ce forum soit efficace, il est nécessaire de passer de la notion de mécanisme de pensée de l'individu à la notion de pensée de la collectivité et, dans ce but, d'étudier l'évolution des « idées » : idées « régnantes », généralement admises. Ainsi, l'idée de solidarité sociale a, depuis un demi- siècle, été de plus en plus gouvernante à l'intérieur des nations. Actuellement, elle tend à déborder le cadre de la nation pour prendre la forme d'idée d'aide aux pays sous-développés (p. 334). Et ainsi, il convient de pouvoir devenir apte à imaginer l'évolution vraisemblable des idées pour concevoir la portée de leurs interventions sur les structures sociales et économiques. La solution proposée est d'instituer un forum prévisionnel qui « doit être conçu comme une véritable institution, où des experts très différents apporteront des prévisions spéciales qui seront combinées en prévisions plus générales ». Ces experts sont indispensables, car il faut tenir compte de la grande influence des progrès technologiques qu'ils sont à même d'envisager. Mais ce n'est pas la seule source technologique qui doit guider la prévision : les attitudes psychologiques peuvent être motivées par des événements politiques ou sociaux et non pas uniquement par l'évolution de la technologie : l'auteur cite la disparition des professions de serviteurs personnels, due à l'instauration d'une politique de plein emploi et de l'allocation de chômage. Il aurait également pu se référer à la suppression de l'esclavage. Différentes interventions peuvent donc influer sur l'avenir et « une saine prévoyance doit envisager les combinaisons les plus probables des différents ordres de cause ». Comment obtenir ces combinaisons ? Bertrand de Jouvenel propose une méthode : la simulation. Cette technique est déjà utilisée pour étudier l'évolution de l'envasement des estuaires en particulier : on reproduit l'estuaire en échelle réduite, avec les mêmes matériaux et on simule les courants d'eau tels qu'ils existent, mais à un rythme plus élevé. On peut ainsi constater l'évolution et appliquer les remèdes (digues) appropriés. De même la simulation de l'avenir par les experts du forum prévisionnel, aidés de calculatrices électroniques capables de faire fonctionner des modèles complexes répétant la réalité, pourra aboutir à une description vraisemblable des « formes » de notre avenir. Ainsi brièvement résumé, l'ouvrage de Bertrand de Jouvenel apparaît comme une tentative d'établir les bases scientifiques de la perspective, science de l'avenir. Cette volonté de systématiser de façon rigoureuse les mécanismes intellectuels utilisés pour la prévision est d'autant plus intéressante que l'étude est fondée sur des textes nombreux et divers, et, il faut également le souligner, que la lecture en est très agréable. Le problème fondamental qui se pose à ceux qui traitent de la prospective est de savoir dans quelle mesure leurs prévisions pourraient être utilisées pour l'élaboration des décisions susceptibles d'influencer efficacement le déroulement de la politique économique. Car, en effet, si la politique économique consiste en un libéralisme total
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