Page

TIERS MONDE

Ces prédictions sont examinées par l'auteur qui les nomme « proférences » lorsqu'elles se fondent sur des données présentes. D'une manière générale, les prévisions se limitent à des prédictions lorsque le futur paraît impossible à dominer et qu'il imposera, quelle que soit l'action de l'homme, un avenir inéluctable. Au contraire, dominer ce futur est un but bien plus noble que les spécialistes de la prospective doivent aider à atteindre en prodigant leurs « conseils ». Ces réflexions sont suggérées à Bertrand de Jouvenel par la lecture de « prédictions » qui nous sont livrées à l'aide d'extraits de textes de Condorcet, de Rousseau, de Joseph Maistre, de Montesquieu et bien d'autres auteurs. Ainsi, l'auteur est conduit à distinguer entre prédiction historique et prédiction scientifique en essayant de dégager des lois de comportement de l'avenir en fonction de telle ou telle situation comportant telle ou telle série d'événements (p. 107 et 141). Or, l'homme doit être capable de modifier le cours des événements qui semblent devoir logiquement se succéder, à moins qu'il n'intervienne : le « processus » qui semble devoir découler de l'examen d'une situation peut être altéré par une « intervention » adéquate. C'est à partir de ce principe que l'on peut établir le rôle de celui qui se consacre à la prospective : il est celui qui peut décrire les processus ainsi que les modifications probables qu'entraînerait telle ou telle autre action. Aussi, l'étude des rapports entre la décision et la prévision présente-t-elle un grand intérêt et les divers critères qui peuvent favoriser la décision sont-ils décrits avec le plus grand soin (p. 170 et 1 59). Ceci est étudié d'une manière théorique en privilégiant le fonctionnement de l'esprit sur l'exemple concret. Mais le problème de l'économiste est de travailler à l'aide de systèmes mesurables, et Bertrand de Jouvenel se penche sur les problèmes que pose la quantification. Citant d'Arcy, Thompson (p. 220), il établit clairement un des problèmes majeurs qui se posent au prévisionniste : une croissance, qui dans un passé récent a été continue, va-t-elle se poursuivre à la même allure, peut-être en atténuant progressivement son élévation (suivant une asymptote), ou bien alors (mais à quel moment ?) une innovation (une « action ») va-t-elle intervenir et déplacer verticalement toute la suite de la croissance ? Et cette innovation sera-t-elle isolée ? Par la suite, l'auteur examine dans le cadre de la prévision économique « courte » les modèles économétriques et tente d'y établir la part de ce qui est connu et de ce qui est à « deviner », et il y a toujours quelque chose à deviner (p. 249). En opposition aux modèles économétriques, l'auteur évoque les budgets et les plans. Le plan français est d'ailleurs défini comme une « prédiction à valeur normative » (p. 263). Dans l'annexe à ce chapitre, la méthode de projection du budget français est d'ailleurs décrite avec une grande clarté. Quant à la prévision économique « longue », elle pose le problème de la possibilité de voir survenir des événements. L'intérêt de la méthode prospective réside dans le fait que l'on peut tenir compte de l'effet escompté de ces « événements » (progrès techniques par exemple), sans pour cela avoir besoin de les identifier individuellement. La dernière partie de l'ouvrage dépasse le propos de ce qui a précédé : il s'agit de rendre applicables à la recherche prospective les mécanismes de pensée qui ont été décrits. Le sujet est intitulé « Vers un forum prévisionnel ». Bertrand de Jouvenel indique d'abord les obstacles que comporte la prévision politique. Si l'Etat dispose d'un système politiquement réglé, régulier, la

678