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212 Edmond Lévy

d'Aristote, certains se sont refusés à y voir la position véritable du philosophe. Deux passages sont pourtant particulièrement nets à cet égard.

1) Affirmant que "femelle et esclave sont distincts par nature", Aristote note cependant que "chez les Barbares femelle et esclave ont le même rang" (I, 2, 1252 a 34 - b 6) et, dans Y Éthique à Nicomaque (VIII, 10 (12), 1 160 b 27), il affirme aussi que les Perses exercent sur leurs fils un pouvoir tyrannique, qui ne conviendrait que pour des esclaves. Pour le philosophe de telles anomalies ne s'expliquent que par le fait que les Barbares n'ont pas le φύσει δρχον (ce qui est par nature apte à commander) ; vu la division des êtres en archoménoi et archontes par nature, il va dès lors de soi qu'ils sont archoménoi par nature, et l'auteur ne fait que reprendre la même idée sous une autre forme, lorsqu'il ajoute immédiatement que "la communauté qu'y forment la femme et le mari est celle d'une esclave et d'un esclave". Quant à la citation d'Euripide : "II est normal que les Grecs commandent aux Barbares" (Iphigénie à Aulis, 1400), qui suit immédiatement et est explicitée en "dans l'idée que Barbare et esclave, c'est par nature la même chose", elle est présentée (cf. διό φασιν οχ ποιηταΟ comme la simple application de la même idée 43, le seul élément supplémentaire, mais évident pour Aristote comme pour les Grecs en général, étant que les Grecs ont, eux, le φύσει &ρχον.

2) Au chapitre 6, pour ramener à sa propre thèse la thèse de Γ "esclavage légal" d'après le droit de la guerre, le philosophe note que ses défenseurs, se refusant légitimement à considérer comme des esclaves et des fils d'esclaves les hommes qui paraissent les mieux nés, sont amenés à réserver l'appellation d'esclave aux Barbares. Et Aristote de conclure : "Mais alors, en s'exprimant ainsi, ils n'ont en vue que l'esclave par nature (τό φύσει δουλον), dont nous avons précisément parlé au début. On est en effet obligé (ανάγκη) d'affirmer de certains hommes que les uns sont partout esclaves et les autres, nulle part" (I, 6, 1255 a 29-32). La nécessité logique (anankè) qu'invoque ici Aristote montre qu'il est, lui aussi, prêt à confondre esclave et Barbare **, sauf à préciser qu'il s'agit bien alors d'esclaves par nature et à reconnaître qu'il peut exister des exceptions, des gens de bien (agathoi) ne donnant pas toujours naissance à un homme de bien 45 (I, 6, 1255 b 1-4).

En considérant le Barbare on est ainsi passé du niveau individuel, où l'esclavage apparaissait comme naturel dans la mesure où il s'exerçait au profit d'un être supérieur à qui il permettait de réaliser les fins de la nature, à un niveau collectif, où l'esclavage est naturel dans la mesure où il s'exerce au profit d'un peuple supérieur.

43. Il faut quelque mauvaise foi pour affirmer qu'Aristote ne prend pas à son compte la phrase d'Euripide.

44. Au moins quant il s'agit du Barbare asiatique, car les Barbares du nord, évoqués en VII, 7, sont libres mais inorganisés.

45. On reconnaît là le pragmatisme d'Aristote, qui hésite à partager l'humanité en esclaves par nature et libres par nature, cf. aussi I, 6, 1255 b 5-6.