Mélanges P. Lévêque 3 211
Aristote, qui, pour opposer l'artisan à l'esclave, note au passage et comme une chose qui va de soi que "l'esclave est au nombre des choses qui existent par nature (των φύσει), alors que ce n'est le cas d'aucun cordonnier et d'aucun autre artisan" (I, 13, 1260 b 1-2). Il lui paraît même si normal d'avoir un esclave qu'il affirme à propos d'un passage d'Hésiode que "le bœuf tient lieu d'esclave (oikétès) aux pauvres" (I, 2, 1252 b 12), comme si le bœuf n'était qu'un substitut bon marché 41 de l'esclave, plus naturel que lui dans Yoikia.
3) Cependant la généralité de l'esclavage ne suffît pas à assurer que dans la plupart des cas les esclaves soient des esclaves par nature, encore faut-il que soit légitime leur asservissement, dû généralement à la guerre ou à ses formes annexes que sont les razzias ou la piraterie. A cet égard s'opposent deux thèses, toutes deux erronées pour Aristote : l'une se fonde sur le droit du plus fort pour affirmer que celui qui a été vaincu à la guerre est esclave par nature, l'autre refuse en toutes circonstances au vainqueur le droit d'asservir le vaincu (I, 6). Les deux thèses renvoient aux deux conceptions de la nature qu'avaient développées les sophistes et que j'avais autrefois analysées dans Athènes devant la défaite de 404 42. Pour les uns, comme Antiphon, Hippias ou Alcidamas, la nature enseigne l'égalité entre tous les hommes, aristocrates et nommes du peuple, Grecs et Barbares ; pour les autres, dont le meilleur exemple est sans doute le Calliclès de Platon, la nature - comme la société - est le domaine de la violence, où les forts imposent leur loi aux faibles. Rejetant ces deux conceptions, disons d'une nature à la Rousseau et d'une nature à la Nieztsche, Aristote propose de voir dans la nature le domaine de la hiérarchie et de la téléologie : son égalité géométrique fait ainsi la synthèse entre l'égalitarisme des uns et l'inégalité totale des autres. Dès lors, si la guerre est juste et si le vainqueur est le meilleur, il a le droit d'asservir le vaincu. Quoi qu'en dise le philosophe, il reste ainsi assez près du "droit du plus fort", d'autant plus que Platon avait bien montré (cf. la critique des thèses de Thrasymaque dans la République) que le meilleur est en fait le plus fort et qu 'Aristote lui-même reconnaît que "d'une certaine façon ïarétè, quand elle est pourvue de moyens extérieurs suffisants, possède aussi au plus haut point le pouvoir d'employer la violence et que le parti vainqueur l'emporte toujours par quelque avantage (έν υπεροχή αγαθού τίνος)" (Ι, 6, 1255 a 13-15), tandis que "ceux qui ne peuvent affronter bravement le danger sont les esclaves des assaillants" (VII, 15, 1334 a 21- 22).
Cependant, si l'on ne veut pas en rester au pur droit du plus fort, ce à quoi se refuse Aristote, il faut préciser qui sont les meilleurs. Retombant alors dans un racisme déjà évoqué à propos des différences naturelles entre l'homme libre et l'esclave et qu'on retrouve dans ses conseils répétés à Alexandre, Aristote fait du Barbare l'esclave par nature du Grec. Cette conception, traditionnelle mais contestée, a sans doute été favorisée par les conquêtes d'Alexandre. Mais, comme elle gêne les admirateurs
4 1 . Pour une comparaison entre le prix d'un bœuf et celui d'un esclave, qui coûte ordinairement trois ou quatre fois plus cher, cf. W. Kendrick PRITCHETT, The attic stelai II, Hespéria 25 (1956), p. 255-258 et 276-278.
42. P. 103-107.