210 Edmond Lévy
esclaves : il ne saurait le faire, s'il n'a la capacité de commander (το αρχον) et s'il l'a, comment pourrait-il être un esclave par nature ?
Sans doute est-il toujours possible de trouver une échappatoire. Proposer la liberté comme but n'implique pas que tous soient dignes de l'obtenir (cf. κατ ' άξίαν dans le testament d'Aristote) et donc que tous l'obtiennent : ceux qui sont si désireux d'être libres qu'ils travaillent avec ardeur et économisent pour acheter leur affranchissement, montrent par là qu'ils n'étaient pas des esclaves par nature. De même Yépitropos reste toujours un exécutant et, comme il a été acheté, il est juste, même s'il n'est pas un esclave par nature, qu'il rembourse le prix qu'il a coûté pour pouvoir être affranchi.
Mais, de toute façon, il est clair qu'Aristote, qui a noué amitié avec un ancien esclave, l'eunuque Hermias, dont il a épousé la nièce, et qui a vu ses concitoyens de Stagire réduits en esclavage, ne saurait considérer que tout esclave est un esclave par nature. Il assure même expressément qu'il n'est pas vrai que les uns - entendons les esclaves existants - soient esclaves par nature et les autres - entendons les hommes libres existants - libres par nature (I, 6, 1255 b 5).
2) Dès lors ne se pose plus qu'un problème de proportion : les esclaves existants sont-ils le plus souvent ou rarement des esclaves par nature, problème d'autant plus grave que, comme nous l'avons vu plus haut, il est souvent difficile de distinguer extérieurement l'esclave et l'homme libre par nature : tout aurait été tellement plus facile, si l'esclave avait été noir de peau !
Se demander si l'esclavage réel est en général conforme à la nature, c'est déjà s'interroger sur le conservatisme d'Aristote. Il ne faudrait pas le caricaturer en prétendant que pour le philosophe tout ce qui existe est justifié par le fait même qu'il existe. Son conservatisme se fonde sur une théorie quasi biologique de la nature : tout ce qui existe n'est pas toujours conforme aux vœux de la nature, car la nature a des "ratés" (amartèmata), elle tend vers un certain but mais ne l'atteint pas toujours. C'est ainsi qu'on rencontre des monstres et que, comme nous l'avons vu plus haut, parfois Varchoménon commande ou paraît commander à Yarchon par nature. Cependant il serait absurde de considérer ces "ratés" comme présentant la leçon de la nature : il ne s'agit, pour ainsi dire, que de résidus contre nature qui subsistent dans la nature. Il faut donc les éliminer pour préciser la tendance de la nature, perceptible dans ce qui existe : pour Aristote presque tout ce qui existe est conforme à la nature.
Il est dès lors inutile de se demander si l'esclavage est une exception contre nature ou un phénomène naturel : la question n'a même pas besoin d'être posée vu l'extension de l'esclavage à l'époque d'Aristote, où l'esclave-marchandise est fréquent dans les cités développées, où l'esclave de type hilotique se rencontre à Sparte, à Argos, en Crète, en Thessalie 40 et dans le monde colonial, tandis que, par une confusion habituelle entre l'esclavage politique et l'esclavage civil, les Barbares sont en général considérés comme les esclaves de leur roi. L'esclavage apparaissant comme un phénomène général et non pas marginal ou exceptionnel est évidemment naturel pour
40. Aristote évoque entre autres les hilotes Spartiates, les pénestes thessaliens et les périèques crétois en II, 9, 1269 a 36 - b 12.