Mélanges P. Lévêque 3 209
devant un dilemme : il lui fallait soit rejeter l'esclavage, ce à quoi il se refuse, soit dénier toute humanité à l'esclave, ce qu'il avait la possibilité théorique de faire. En effet l'esclave, qui n'est ni un "animal politique", ni vraiment un "animal rationnel", dans la mesure où il n'a pas la faculté délibérative 38, donc qui ne possède pas ce qui caractérise l'homme aux yeux d'Aristote, aurait pu lui apparaître comme une erreur (amartèma) de la nature, c'est-à-dire un homme raté, voire un simple homonyme de l'homme. L'esclave, qui ne saurait appartenir à la cité, tout qui donne son sens aux parties, serait dans la même situation qu'un pied ou une main de marbre, qui ne sont appelés pied ou main que par homonymie avec les membres réels (cf. I, 2, 1253 a 21- 23) ; il ne serait ainsi qu'un homonyme de l'homme, dans la mesure où il n'a pas la même fonction que l'homme et où toutes les choses sont définies τφ £ργω και τη δυνάμει, sinon "on ne doit plus les dire les mêmes mais seulement des homonymes" (I, 2, 1253 a 23-25).
Or le philosophe s'est refusé à tirer ainsi les conséquences de ses propres principes : je dirais non, avec Victor Goldschmidt, que "tout son effort consiste à voir dans l'esclave un homme" mais au moins qu'il a su résister à tout ce qui dans sa théorie de l'homme comme "animal politique" ou comme "animal rationnel" pouvait l'amener à nier l'humanité de l'esclave, ce qui aurait pourtant résolu toutes les contradictions.
III. Esclaves réels et esclaves par nature
Même si l'on admet avec Aristote la possibilité théorique d'esclaves par nature, encore faut-il se demander si les esclaves existants sont des esclaves par nature. Les difficultés que le philosophe a rencontrées à ce sujet et les réserves qu'il a été amené à faire ont incité certains à essayer de le "sauver" en en faisant même une sorte de réformateur critique de l'esclavage. Ainsi pour Victor Goldschmidt, suivi par Jacques Brunschwig, la théorie de l'esclavage par nature aurait permis à Aristote de critiquer l'esclavage réel.
1) II faut d'abord souligner que tous les esclaves ne sont pas pour lui des esclaves par nature. S'il en allait autrement, il serait facile de le mettre en contradiction avec lui-même. En effet il conseille de proposer la liberté comme but à tous les esclaves (VII, 10, 1330 a 32-33, cf. Econom. I, 5, 1344 b 15). Or il est absurde de le faire, s'il s'agit d'esclaves par nature, et, s'il ne s'agissait pas d'esclaves par nature, il aurait été injuste et de les asservir et de les garder en esclavage. L'on pourrait de même évoquer le testament 39 où le philosophe prévoyait l'affranchissement de certains esclaves domestiques. D'autre part, Aristote conseille, lorsque c'est possible, de laisser à un épitropos l'administration de Yoikia (I, 7, 1255 b 35-36). Cet épitropos, dont Xénophon a souligné l'importance {Economique ch. ΧΠΙ), doit commander les autres
38. Le bouleutikon est le privilège de l'homme, Histoire des animaux, I, 1, 488 b 24-25, qui est aussi le seul être capable d'évoquer un souvenir, ibid. b 26.
39. Diogène Laërce, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres, V, 14-15 ; cf. M. PLEZIA, Aristote lis epistularum fragmenta cum tes tome nto, Varsovie 1961.