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208 Edmond Lévy

hiérarchique de la nature, prime toujours l'intérêt du supérieur : on pourrait dire que l'esclave est fait pour l'homme comme l'animal pour l'homme ou la plante pour l'animal.

L'utilisation de l'esclave comme instrument est enfin légitimé par le but poursuivi : il s'agit d'assurer le loisir du maître pour qu'il puisse exercer les activités nobles de la politique ou de la philosophie, donc de permettre à certains hommes de réaliser la fin (télos) de l'homme. C'est peut-être même là le point essentiel. Il y a en effet pour Aristote des activités qui ne laissent aucun loisir et avilissent le corps et l'esprit (cf. I, 11, 1258 b 37-39 et VIII, 1, 1337 b 8-15). S'il n'y avait les esclaves, les hommes qui ont en eux la possibilité d'accéder à Yeudaimonia, donc à une humanité supérieure, ne pourraient faire usage de cette possibilité. A une époque où le machinisme reste une hypothèse exclue, le choix est entre Yeudaimonia pour ceux qui en sont susceptibles ou Yeudaimonia pour personne. Dans ce deuxième cas la nature aurait fait quelque chose en vain, ce qui est impossible pour Aristote 37. Comme la nature a besoin d'esclaves pour actualiser les virtualités de l'homme libre, il y a nécessairement des esclaves et l'esclavage est justifié : d'une certaine façon la fonction implique l'organe.

Dans une telle perspective il est inutile de se demander pourquoi Aristote ne considère plus que les esclaves domestiques, comme le montrent aussi bien le développement sur la praxis du maître que l'évocation des sciences domestiques enseignées à Syracuse (I, 7, 1255 b 22-30) ou la présentation de l'esclave, par opposition à l'artisan, comme celui qui partage la vie du maître (κοινωνός ζωής) (Ι, 13, 1260 a 39-40). Ce n'est pas qu'il oublie les esclaves des champs (évoqués en VII, 9, 1329 a 26 et 10, 1330 a 25-26), des mines ou des ateliers, mais, d'une part, l'esclave domestique est l'esclave per excellentiam : dans ses autres activités l'esclave pourrait être remplacé par des hommes libres, or Aristote recherche les instruments propres à Yoikonomikos qui lui permettent d'accomplir sa tâche (ergori) (cf. I, 4, 1253 b 25-27). D'autre part, c'est le service domestique (diakonia) - et non la collaboration pour assurer la subsistance commune - qui permet au maître d'accéder à une humanité supérieure.

Puisque seule compte cette humanité supérieure, la soumission totale d'un homme à un autre n'est pas plus scandaleuse que celle des animaux domestiques, que, dans une même perspective téléologique, Aristote juge supérieurs aux animaux sauvages (I, 5, 1254 b 10-11). En dernière analyse l'esclavage n'est justifié que par le droit, sinon du plus fort, au moins du meilleur, permettant à la nature de réaliser ses fins. Comme le notait déjà YÉthique à Nicomaque (VIII, 10 (12), 1 160 b 29-31), à cet égard plus brutale que la Politique : "le pouvoir du maître sur l'esclave est tyrannique, car on (ne) s'occupe (que) de l'intérêt du maître", mais il est correct (orthè).

Cependant une telle théorie ne saurait dissimuler la contradiction qui existe entre la nature humaine de l'esclave - même s'il s'agit d'une forme inférieure d'humanité - et sa fonction, qui le réduit à un corps, une sorte d'animal domestique d'essence supérieure (cf. I, 5, 1254 a 25-26) ou d'instrument animé. Aristote se trouvait placé

37. Cf. entre autres Sur le ciel, 1, 4, 271 a 33, et Politique I, 8, 1256 b 20-21.