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Mélanges P. Lévêque 3 205

assurer que l'esclave a part au logos (I, 5, 1254 b 22-23, et 13, 1259 b 27-28 et 1260 b 5-6) et même préciser de quelle manière : l'esclave "a part au logos juste assez pour (le) percevoir", c'est-à-dire pour comprendre la parole du maître, d'où l'utilité des admonitions qu'Aristote reproche à Platon de négliger (I, 13, 1260 b 5-7), mais il ne possède pas le logos, c'est-à-dire n'est pas capable de penser par lui-même (I, 5, 1254 b 22-23) 27, ce qui se concilie avec le fait qu'il n'a ni la dianoia (I, 2, 1252 a 31-34) ni le bouleutikon (I, 13, 1260 a 12). Cette position moyenne se retrouve dans le fait que l'esclave est partie intégrante de Yoikia sans pouvoir appartenir à la polis et que, sans avoir les "vertus" de l'homme libre, il ne se limite pas aux "vertus" instrumentales ou domestiques (I, 13).

En tout cas le rapport analogique établi par Aristote ne se justifie plus : l'esclave est par rapport à l'homme libre non comme le corps par rapport à l'âme ou l'animal par rapport à l'homme mais comme la partie affective (et partiellement rationnelle) de l'âme par rapport à la partie rationnelle de l'âme. Or Aristote affirme lui-même que l'autorité exercée par la partie rationnelle sur la partie affective de l'âme est une autorité "politique" ou 28 royale, mais en aucun cas une autorité despotique (I, 5, 1254 b 4-9). Il devrait donc en aller de même pour l'esclave. Il semble donc, quoi qu'en dise Aristote, injuste et contre nature de traiter l'esclave, qui est un homme et a part au logos, comme un bœuf ou un corps.

La contradiction a été relevée par de nombreux commentateurs 29. On a voulu l'atténuer en rappelant que la Politique regroupait manifestement des textes de dates variées. La thèse selon laquelle l'esclave n'est qu'un corps supplémentaire au service de son maître, donc, comme le répètent avec insistance YEthique à Eudèrne et V Ethique à Nicomaque 30, un simple instrument, pourrait correspondre à la phase "instrumentiste", où, dans sa psychologie, Aristote faisait du corps l'instrument de l'âme. Au contraire la thèse qui, contrairement à YEthique à Eudème et à YEthique à Nicomaque 31, fait de l'esclave un partenaire de son maître, membre d'une même

SCHOFIELD et R. SORABJI, Londres 1979, p. 133-153 ; voir aussi F.J. NUYENS, L'évolution de la psychologie a" Aristote, Louvain 1948.

27. Dans ce passage, où il oppose l'esclave aux animaux qui "obéissent non au logos en le percevant mais aux pathémata", c'est-à-dire à ce qu'ils ressentent (aux impressions ou peut-être simplement aux coups), Aristote joue sur les deux sens de logos : la parole (que l'esclave perçoit) et la raison (qu'il ne possède pas vraiment).

28. Paul MORAUX, Fondation Hardt, Entretiens 11, p. 280, entend mettre l'accent sur le deuxième terme et comprend "ou plus précisément" royale ; mais l'exemple du mari et de la femme (I, 12) montre qu'un pouvoir "politique" peut permettre une inégalité permanente.

29. Ainsi A. BARUZZI, o.c, p. 23-24 ou N.D. SMITH, o.c, p. 117-121.

30. Cf. Éthique à Eudème, VII, 9, 1241 b 23-24 : "l'esclave est comme une partie et un instrument détachable du maître et l'instrument est comme un esclave inanimé", et Éthique à Nicomaque, VIII, 11 (13), 11-1 a 32 - b 5, qui va encore plus loin : "l'esclave est un instrument animé et l'instrument, un esclave inanimé" ; cf. aussi Politique, I, 2, 1252 b 4-5, où Aristote fait du terme instrument le sujet du verbe douleuein.

31. Cf. Éthique à Eudème, VII, 9, 1241 b 18-19, et Éthique à Nicomaque, VIII, 1 1 (13), 1 161 b 3.