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204 Edmond Lévy

"la chose d'un autre". C'est dire que, si l'esclave par nature accepte l'esclavage 23, un homme libre par nature s'y serait refusé : il aurait préféré les risques du combat (cf. VII, 15, 1334 a 21-22), la révolte, voire la mort, comme la Polyxène d'Euripide. Or Aristote évoque lui-même des gens de la haute noblesse, donc l'élite des hommes libres, réduits en esclavage (I, 6, 1255 a 26-28) et, surtout, on peut se demander si les "esclaves par nature" acceptent réellement leur esclavage. En effet, parmi les activités naturelles Aristote évoque la chasse aux hommes "dont la nature est d'être commandés et qui ne l'acceptent pas" (I, 8, 1256 b 24-25 et cf. I, 7, 1255 b 37-39 et VII, 2, 1324 b 36-40) et il donne lui-même le conseil, pour éviter l'insubordination et la révolte, d'avoir des esclaves "qui ne soient ni tous de même origine ni trop ardents 24 (θυμοειδών) (VII, 10, 1330 a 26-28 et cf. Platon, Lois, VI, 776 b - 778 a).

Aussi l'acceptation de l'esclavage par les esclaves paraît-elle une justification peu opérante.

2) Aristote insiste davantage sur la nature corporelle et l'animalité de l'esclave : il fait même de la domination que l'âme exerce sur le corps et l'homme sur l'animal, auquel il compare volontiers l'esclave (I, 2, 1252 b 12, 5, 1254 b 24-26, II, 7, 1267 b 10-11, III, 9 1280 a 32-33), le type même de la despoîeia. Aussi celle-ci est-elle pleinement justifiée pour "tous ceux qui sont aussi différents (διεστασι) (entendons des autres ou des hommes) 25 que le corps de l'âme et l'homme de l'animal" (I, 5, 1254 b 16-17) et l'auteur précise tout de suite qu'il s'agit de "ceux dont Yergon (c'est- à-dire le travail ou la fonction) consiste dans l'usage de leur corps et dont c'est là le meilleur (βέλτιστον) qu'on puisse en tirer" (I, 5, 1254 b 17-19, cf. aussi I, 2, 1252 a 32-34).

Mais 1) user de son corps n'est pas équivalent à n'être qu'un corps, sauf fonctionnellement, mais Aristote entend définir à la fois une fonction et une nature (cf. I, 4, 1254 a 13-14) ; et le terme le meilleur implique qu'on peut aussi en tirer autre chose ;

2) en fait l'esclave ne se réduit pas à un corps, il a aussi une âme, au moins une âme affective et désirante. Or, à ce qu' Aristote affirme entre autres dans VEthique à Nicomaque (I, 13, 1102 b 30-31) et dans la Politique (VII, 14, 1333 a 16- 18), une telle âme a part au logos, auquel elle obéit 26. Aussi le philosophe peut-il

23. Cf. Politique III, 14, 1285 a 19-22 : "du fait que les Barbares ont un caractère naturellement plus servile que les Grecs et les Européens que les Asiatiques ils supportent sans broncher le pouvoir despotique (τήν δεσποτικών αρχήν)" ; inversement Platon, Rép. III, 387 b rapproche la liberté et le fait de craindre l'esclavage plus que la mort

24. Sur le thumos comme fondement du courage barbare, cf. Éthique à Eudème, III, 1, 1229 b 28-30 (exemple celte) et Politique, VII, 7, 1327 b 22-24 (ethnè des pays froids et de l'Europe).

25. On notera le tour elliptique comme si Aristote n'avait pas osé dire "différents des hommes" : V. GOLDSCHMIDT, o.c, p. 161, paraît cependant surinterpréter le texte quand il oppose l'emploi de διεστηκέναι dans ce passage et en 1254 a 23 au "terme, beaucoup plus modeste" de διαφέρειν en 1254 b 27.

26. Cf. W.W. FORTENBAUGH, Aristotle's Rhetoric on Emotions, Archiv fur Geschichte der Philosophie, 52 (1970), p. 40-70, repris dans Articles on Aristotle 4, édités par J. BARNES, M.