Mélanges P. Lévêque 3 203
espèces différentes, dont les différences, naturelles, seraient en général héréditaires 18 : c'est dire qu'on n'est pas très loin d'une certaine forme de racisme.
Ainsi la théorie de Varchè justifie la soumission de l'esclave en fonction des capacités différentes du maître et de l'esclave.
II. La despoteia proprement dite
Cependant, si l'on a ainsi justifié Varchè du maître, on est encore loin d'avoir justifié sa despoteia : la femme est aussi un être archoménos par nature et il en va de même de l'enfant en tant qu'enfant ; rien n'interdisait de traiter l'esclave avec le ménagement dû à l'éternelle mineure qu'est la femme aux yeux d'Aristote *9 et des Grecs en général ou même de l'éduquer comme l'enfant jusqu'à ce qu'il fût capable de se diriger lui-même et donc à même d'être affranchi. Or, contrairement à ce qu'ont suggéré certains commentateurs 20, ces thèses "humanitaires" sont expressément rejetées par Aristote, qui distingue et oppose à plusieurs reprises les trois types de pouvoir qui s'exercent dans Yoikia : pouvoir royal à l'égard des enfants, pouvoir "politique" ou, dans l'Ethique à Eudème (VII, 9, 1241 b 30) aristocratique, à l'égard de la femme et pouvoir despotique à l'égard de l'esclave.
Même si Aristote essaie parfois de rabattre la despoteia sur Yarchè en passant de Varchon au despozon ou de Yarchoménon au doulon (I, 2), il lui importe, pour éviter toute généralisation abusive aux hommes libres, de bien caractériser la despoteia, qui implique la soumission totale d'un homme à un autre, où l'on n'est plus maître de son propre corps, comme le notait déjà Aristophane 21, mais où l'on est seulement la chose d'un autre.
Une telle domination demande des justifications particulières et Aristote en présente trois, d'inégale valeur.
1) La première tient à Y acceptation de son sort par l'esclave. L'esclave par nature est pour Aristote "celui qui peut être la chose d'un autre et c'est pourquoi il l'est" (I, 5, 1254 b 20-22). La présentation déductive ne saurait dissimuler l'induction : le fait que l'esclave soit esclave prouve qu'il en avait la potentialité 22, il l'était donc déjà par nature. Mais pour qu'un tel raisonnement ne se réduise pas à la simple justification de ce qui existe, il faut supposer que tout homme, même s'il est accidentellement réduit en esclavage, n'est pas nécessairement susceptible de devenir
18. Cf. I, 5, 1254 a 23 : division de certains êtres dès la naissance (εύθυς έχ γενετής) en êtres destinés à être commandés et en êtres destinés à commander ; et I, 6, 1255 a 35 - b 4, où il faut bien sûr ponctuer avant πολλάκις : malgré de nombreuses exceptions il apparaît qu'en général les hommes de bien naissent des hommes de bien ; on en rapprochera Platon, République III, 415 a-c.
19. Cf. S. S AID, Féminin, femme et femelle dans les grands traités biologiques d'Aristote, in La femme dans les sociétés antiques, éd. E. LÉVY, Strasbourg 1983, p. 93-123.
20. Ainsi V. GOLDSCHMIDT, o.c, p. 163 et N.D. SMITH, o.c, p. 121.
2 1 . Aristophane, Ploutos 6-7 et scholie ad loc. , cf. supra n. 5.
22. Sur la notion de dunamis, voir entre autres Métaphysique Θ 1.