202 Edmond Lévy
On pourrait s'étonner qu'Aristote, qui voit là la caractéristique de toute arche correcte (III, 6 et 7), n'ait pas lui-même indiqué la chose, qui aurait pourtant pu concourir efficacement à une défense et illustration de l'esclavage. C'est sans doute qu'il n'a pas voulu aller trop loin en insistant trop sur ce qui risquait de le mettre en contradiction avec les passages où, dans une autre perspective, il montre que la domination s'exerce principalement dans l'intérêt du maître et surtout qu'il ne tenait pas à insister sur ce qui aurait pu faire de la despoteia un régime correct, proche de la royauté.
La distinction entre le maître et l'esclave serait cependant encore plus nette si aux différences intellectuelles s'ajoutaient, extérieurement, des différences physiques. C'est en général le cas, puisque, comme le note Aristote : "La nature tend à rendre différents les corps des hommes libres et ceux des esclaves : elle fait des uns des corps vigoureux propres à être utilisés dans les travaux indispensables (προς τήν ανάγκασαν χρησιν, cf. άναγκαίαν, Ι, 3, 1253 b 16) et des autres, des corps droits et inutilisables pour de telles besognes mais aptes à la vie de citoyen" dans la guerre comme dans la paix (I, 5, 1254 b 27-32). Si l'on remplit les cases du tableau ainsi proposé, il apparaît, en dehors de la vigueur différente de l'homme libre et de l'esclave et de l'inaptitude de ce dernier à la vie de citoyen que l'homme libre se tient droit tandis que l'esclave est courbé, ce qui est d'autant plus une marque de sujétion et d'avilissement - comme c'était déjà le cas chez Théognis (v. 535-538) - qu'Aristote fait de la station droite le propre de l'homme, qui facilite la pensée et atteste sa nature divine (De part, an. II, 10, 656 a 12-13 et IV, 10, 686 a 27-31). De telles remarques, qui négligent l'influence des conditions de vie, mériteraient l'ironie d'un Montesquieu 15. Notons seulement - et Aristote semble le regretter - que l'on ne peut pas toujours se fonder sur les différences physiques : c'est une tendance de la nature de donner des corps d'esclaves aux esclaves par nature et des corps d'hommes libres aux hommes libres par nature, c'est-à-dire, puisque c'est l'âme qui distingue véritablement hommes libres et esclaves par nature, d'associer l'âme et le corps correspondants. Mais il y a de nombreuses exceptions : συμβαίνει δέ πολλάκις και τουναντίον, et, dans ce cas, comme le note Aristote, "les uns ont des corps d'hommes libres, les autres en ont les âmes" (I, 5, 1254 b 32-34). N'allons pas cependant, comme certains commentateurs, jusqu'à faire de l'exception la règle 16 : souvent ne veut pas dire le plus souvent. De même, n'en déplaise à Raymond Weil 17, lorsque Aristote dit qu'"il n'est pas aussi facile (ούχ ομοίως (!>άδιον) de reconnaître la beauté de l'âme que celle du corps" (I, 5, 1254 b 38-39), il ne dit pas que c'est impossible.
En tout cas il y a au moins une tendance, Aristote dirait dans la nature, nous dirions plutôt chez Aristote, à faire de l'homme libre et de l'esclave comme deux
15. Cf. la fameuse critique de l'esclavage des nègres, Esprit des lois, XV, 5.
16. C'est un peu la tentation de V. GOLDSCHMIDT, o.c, p. 162 et de J. BRUNSCHWIG, o.c, p. 26.
17. O.c, p. 343, où, dans son commentaire, l'auteur oublie étrangement le mot ομοίως et évoque une ironie d'Aristote, qui ne paraît pas évidente.