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Mélanges P. Lévêque 3 201

Le maître a la capacité de prévoir (προοραν) par la pensée (διάνοια), alors que l'esclave ne sait qu'exécuter avec son corps ce que le maître a prévu (I, 2, 1253 a 31- 34), car il n'a aucunement la faculté délibérative (τ6 βουλευτικόν) (Ι, 13, 1260 a 12). Pour l'œuvre commune l'esclave joue donc le rôle du corps et le maître, le rôle de l'âme. S'il est naturel que l'âme commande au corps qui lui est associé, il en va de même pour un corps qui en est séparé mais n'a pas en lui d'âme capable de le diriger.

Cette communauté entre le maître et l'esclave par nature est conforme à l'intérêt des deux parties, puisqu'elle assure leur salut commun. Dans la mesure où il y a communauté d'intérêt, il y a aussi amitié réciproque (I, 6, 1255 b 12-15). A cet égard la Politique est plus affirmative que YEthique à Eudème (VII, 10, 1242 a 28-29), puisqu'il ne s'agit pas d'un simple analogon de l'amitié 10, et elle va plus loin que YEthique à Nicomaque (VIII, 1 1 (13), 1 161 a 32- b 8), puisqu'elle suppose une amitié entre maître et esclave non pas seulement en tant que l'esclave est un homme, mais aussi en tant que membre d'une même communauté ou en tant que partie de son maître, donc en tant qu'esclave.

On pourrait même pousser plus loin le raisonnement d'Aristote : au moins au niveau du vivre, l'association est plus indispensable n à l'esclave qu'au maître. En effet, celui-ci ayant déjà un corps, l'utilisation d'esclaves ne fait qu'accroître ses possibilités d'agir en mettant à sa disposition des corps supplémentaires, alors que l'esclave, qui n'a pas l'intelligence, ne saurait se diriger sans un maître. Si, pour reprendre une phrase souvent citée, les navettes et les plectres marchaient tout seuls, dans cette hypothèse, bien sûr présentée à l'irréel du présent comme une impossibilité, au moins pour l'époque !2, les maîtres n'auraient plus besoin d'esclaves (I, 4, 1253 b 33- 1254 al), mais l'on peut ajouter sans déformer la pensée d'Aristote que pour subsister les esclaves auraient toujours besoin de maîtres. On en rapprochera le cas des animaux domestiques (I, 5, 1254 b 12-13), qui en se soumettant à l'homme obtiennent leur salut, sans qu'il y ait vraiment de réciprocité. Il n'y a donc pas, comme chez Hegel 13, une relation réversible ou une dépendance réciproque entre le maître et l'esclave : Aristote déclare même expressément que, si l'esclave appartient au maître,, le maître n'appartient pas à l'esclave (I, 4, 1254 a 8-13) 14. Lorsqu'il affirme que Yoikia est complète (téléios) seulement lorsqu'elle comprend des esclaves (I, 3, 1253 b 4), l'expression suffit à montrer qu'il pourrait exister une oikia, au moins incomplète, sans esclaves.

L'association hiérarchique qui unit l'esclave et son maître se fait donc dans l'intérêt commun et même principalement dans l'intérêt du subordonné (archoménos).

10. P. CAMUS, o.c, p. 101, néglige cette restriction.

1 1 . THOMAS D'AQUIN, Commentaire à la Politique, livre I, 1ère leçon, notait déjà que pour assurer son salut l'esclave avait besoin d'être dirigé par la prudentia alterius, tandis que le maître n'avait que parfois (interdum) besoin d'un esclave ; cf. aussi A. BARUZZI, o.c, p. 18-19.

12. Cf. R. WEIL, o.c, p. 339-341.

13. G.W.F. HEGEL, La phénoménologie de l'esprit, B b.

14. Insistant sur la réciprocité, YEthique à Nicomaque, V, 5 (8), 1133 a 1, qualifie de douleia l'impossibilité de rendre le mal pour le mal.