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200 Edmond Lévy

cause 7 de leur salut, c'est-à-dire pour assurer leur salut). L'emploi assez surprenant de neutres 8 pour désigner le maître et l'esclave (δρχον et άρχόμενον, comme plus loin δεσπόζον et δοΰλον) suggère déjà l'universalité de la distinction, que soulignera le chapitre 5, où elle s'applique à tous les êtres animés et se retrouve même parfois dans le monde inanimé, ainsi dans l'harmonie. Cette opposition, conforme à la visée bipolaire des Grecs et qui apparaissait déjà dans la conception thucydidéenne de l'impérialisme 9, constitue un élément fondamental de la pensée d'Aristote. Il l'applique ici (I, 5, 1254 a 28-32) à tout composé fait de parties complémentaires unies - comme le corps et l'âme - ou séparées comme les koinoniai (associations ou communautés). La subordination qu'elle implique est "non seulement au nombre des choses indispensables (αναγκαίων) mais aussi au nombre de choses avantageuses (συμφερόντων)", car elle est seule à permettre l'action commune. Sans subordination, il n'y aurait plus que juxtaposition inorganique, il n'y aurait donc plus de polis : même l'alternance démocratique maintient la distinction entre gouvernés et gouvernants. Il n'y aurait pas non plus d'oikia, puisque celle-ci apparaît comme une communauté naturelle formée d'éléments complémentaires séparés, dans ses trois couples : mari- femme, père-enfant et maître-esclave.

Non seulement la subordination est naturelle, mais il y a aussi dans tout composé une partie naturellement dominante, ainsi l'âme raisonnable ou nous commande à la partie affective de l'âme, l'âme au corps, l'homme à la femme et l'être humain aux animaux (I, 5, 1254 b 4-14). Si l'inverse se rencontre aussi et si, chez les êtres défectueux, le corps semble souvent commander à l'âme (I, 5, 1254 a 39- b 2), ces exemples ne sont pas dirimants : "il faut examiner ce qui est par nature plutôt chez les êtres qui sont dans leur état naturel et non chez ceux qui sont corrompus", et même considérer de préférence les meilleurs, dont l'âme et le corps sont les meilleurs possibles, ceux donc qui réalisent le mieux leur nature (1254 a 36-39). D'ailleurs l'expression elle-même : "le corps semblerait (δόζειεν αν) commander à l'âme", pourrait suggérer l'impossibilité d'un tel renversement : le corps, qui n'a pas la capacité de commander, ne saurait se substituer véritablement à l'âme et il y a plutôt anarchie que gouvernement du moins bon. Le même raisonnement pourrait s'appliquer à la femme par rapport au mari (cf. I, 12, 1259 b 2-3) ou à l'esclave par rapport au maître.

Cependant dans les autres exemples des différences naturelles objectives permettent de distinguer XarchÔn et Yarchoménos. Il importe d'en trouver aussi entre le maître et l'esclave : Aristote ne se contente pas de l'idée, banale à son époque, selon laquelle le maître doit commander et l'esclave obéir, il entend bien justifier cette subordination par des différences naturelles, intellectuelles ou physiques.

On notera l'emploi de la préposition δ {α, qui marque seulement la cause, alors que le mâle et la

femelle étaient censés s'unir en vue de la procréation (γενέσεως ένεκεν).

La même perspective biologique fait dans le passage employer le neutre pour évoquer l'homme et

la femme sous la forme du mâle et de la femelle.

C'est ce que j'ai essayé de montrer dans Athènes devant la défaite de 404, Paris, 1976, p. 61-78.