Mélanges P. Lévêque 3 199
eux-mêmes subdivisés en pouvoir "politique" et en pouvoir royal ; de même au livre Vni (ch. 2 et 7) l'éducation et la culture de l'homme libre s'opposaient à l'inculture des autres. L'insistance du philosophe s'explique en grande part par le souci de préserver les hommes libres à une époque où, comme le montrent aussi bien la lettre d'Aristote à Alexandre reproduite par Plutarque (Fort. Alex. 329 b) que les malheurs de Callisthène, un Alexandre pouvait être tenté de les traiter comme des esclaves.
C'est dans cette problématique que s'inscrit la polémique sur l'esclavage par nature, qui anime toute la théorie aristotélicienne de l'esclavage. Si Aristote égratigne au passage (ch. 6) ceux qui légitiment toute forme d'esclavage, il s'efforce surtout de réfuter la thèse, sans doute dominante 5 dans certains milieux "intellectuels" (cf. I, 3, 1253 b 16-18), selon laquelle tout esclavage serait contraire à la nature. Cette polémique est étroitement associée à la polémique sur les formes du pouvoir aussi bien dans l'introduction du développement sur l'esclavage (I, 3, 1253 b 18-23) que dans sa conclusion (I, 7, 1255 b 16-18), où - ce qui a échappé à O. Gigon 6 - elle lui est même, plus précisément, subordonnée : l'opposition de la despoîeia et de la politikè est justifiée, comme le montre l'emploi de la particule γάρ, par la distinction entre libres et esclaves par nature ; seule l'existence d'esclaves par nature permet de leur opposer des hommes libres par nature, qu'il serait injuste et nuisible de gouverner despotikds. La distinction s'applique aussi dans les relations entre Etats, où il ne faut chercher à despozein que les despostoi par nature (VII, 2, 1324 b 36).
Pour prouver que l'esclavage peut être conforme à la nature l'auteur s'efforce de montrer :
1) que l'obéissance au plus intelligent est conforme à la nature,
2) que, de ce fait, même la soumission totale à un autre homme (esclavage proprement dit) peut être naturelle.
Il combine ainsi une relation personnelle d'autorité et de subordination dans une communauté hiérarchisée et des rapports de propriété entre un instrument animé et son utilisateur, avant de montrer, dans un troisième moment, dans quels cas - entendons essentiellement celui des Barbares - ce type de relation se trouve justifié.
I. Théorie de l'Archè
Dès la première mention de l'esclave (I, 2, 1252 a 30-34), Aristote présente la relation maître-esclave comme l'union ou, plus précisément l'appariement (συνδυάζεσθαι) indispensable de 1'αρχον φΰσει (ce qui commande par nature) et de Γάρχόμενον (ce qui est commandé, entendons aussi par nature) δια σωτηρίαν (à
On trouve un écho des discussions sophistiques, qui en montre bien le retentissement, au début du Ploutos d'Aristophane, v. 1-7, passage que j'ai commenté dans Les esclaves chez Aristophane, Actes du colloque 1972 sur l'esclavage, Annales littéraires de l'Université de Besançon, 163 (1974) p. 44 sq. O.c, p. 262 ; de même NEWMAN, o.c, I, p. 145.