198 Edmond Lévy
Mais, comme certains hésitent à voir en Aristote un défenseur de l'esclavage traditionnel, il est indispensable avant tout commentaire de préciser les intentions de l'auteur. Celles-ci sont claires, car, comme il le fait souvent dans ses ouvrages didactiques, le philosophe présente dès l'introduction ce qu'il entend démontrer et indique à la fin les conclusions auxquelles il a abouti.
L'analyse génétique de la cité, qui amène l'auteur à évoquer la famille (oikia) et ses constituants, dont l'esclave, est destinée, comme il le dit lui-même dès le début (I, 1, 1252 a 7-23 et cf. I, 3, 1253, b 18-20) à montrer l'erreur de ceux qui, comme Platon i, confondent les différents types d'autorité en les subsumant sous la forme unique de la science du commandement. Au chapitre 7, qui clôt le développement principal sur l'esclavage, l'auteur conclut : "il est évident à partir de ces remarques que despoteia 2 (maîtrise) et politikè 3 ne sont pas la même chose et que toutes les archai (formes d'autorité) ne sont pas identiques les unes aux autres" (1255 b 16-18), et au chapitre 12 (1260 a 9-10), il revient encore sur les différents types de pouvoir qui s'exercent dans X oikia.
On comprend dès lors pourquoi on trouve dans la Politique toute une théorie de l'esclavage. Comme l'ouvrage présente une conception étroitement politique de la cité 4, l'esclave ne devrait y jouer qu'un rôle très réduit, puisque aussi bien, comme l'auteur le rappelle à diverses reprises, il ne fait pas partie de la cité (III, 5, 1278 a 1-3, VII, 4, 1326 a 18-21, VIII, 8, 1328 b 33-35) et qu'il ne saurait y avoir de cités d'esclaves (III, 9, 1280 a 32-34 et 12, 1283 a 18-19). De fait c'est pour des raisons proprement politiques qu'il discute le problème de l'esclavage. Il entend, en étudiant la maîtrise {despoteia ou despotikè) exercée sur l'esclave, en circonscrire étroitement le champ pour en distinguer les types de pouvoir s'exerçant légitimement sur des hommes libres. A côté des six régimes politiques qu'il énumère au livre III (ch. 7), se fait jour chez lui une tendance à une distinction binaire, encore visible dans la subdivision des six régimes en régimes corrects et en régimes déviés, mais qui apparaît surtout très clairement aux livres I (I, 1, 1252 a 7-16) et VII (VII, 3, 1325 a 27-31 et 14, 1333 a 3-6), où la despotikè s'oppose à l'ensemble des autres types de pouvoir,
II n'est pas nommé, mais l'allusion est claire ; O. GIGON, o.c, p. 252, remarque qu'Aristote évite
en général de mentionner le nom des autres philosophes dans ses écrits éthiques, qui s'adressent à
un public plus large que ses écrits sur la philosophie de la nature.
L'auteur emploie tantôt despoteia, tantôt despotikè, sans vraiment chercher à différencier les deux
termes ; cependant l'abstrait despoteia, qu'on rapprochera de basileia et de politeia, présente la
maîtrise comme le fait d'être le maître, c'est-à-dire, le statut, la fonction de maître, cf. P.
CHANTRAINE, La formation des noms en grec ancien, Paris, 1933, p. 88-90, alors que
despotikè, qu'on rapprochera de politikè, en fait plutôt une technè.
Politikè présente dans la Politique la même ambiguïté que politeia, qui désigne soit un régime
politique quelconque - opposer la politikè à la despoteia amenant ainsi à exclure celle-ci des
régimes proprement politiques -, soit le régime politique mixte, fait de démocratie et d'oligarchie,
qui, dans la vie concrète, a la faveur d' Aristote ; c'est le sens qu'il faut donner à politikè, lorsque le
philosophe oppose ce régime à royal ou à aristocratique.
C'est ce que j'ai essayé de montrer dans Cité et citoyen dans la Politique d'Aristote, Ktèma 5
(1980), p. 55-73.