Pierre-André TAGUIEFF URL Lexicométrie et textes politiques INaLF-CNRS, Saint-Qoud
L'introduction de l'eugénisme en France : du mot à l'idée
L'histoire de l'idée eugénique en France n'a jusqu'ici été écrite que d'une façon aussi partiale que partielle. A bien des égards, son introduction peut apparaître comme une non-introduction. Le contraste avec la Grande-Bretagne et surtout les Etats-Unis est très significatif : la France n'a pas connu de mouvement eugéniste comparable à ceux qui, depuis le début du 20e siècle, ont influé sur les orientations politiques des pays anglo-saxons. Bien qu'illustrée par deux prix Nobel, Charles Richet et Alexis Carrel, cette histoire française de l'eugénisme aura été à la fois souterraine, presque imperceptible et comme éclatée en diverses orientations mutuellement exclusives.
Lorsque le projet d'un contrôle de la reproduction humaine fait son entrée dans l'espace public français, il se détermine selon trois voies distinctes. La première est celle que suit l'eugénique racialiste des anthropologues : l'œuvre de Georges Vacher de Lapouge (1854-1936) en fournit la plus significative illustration. La seconde est suivie par les hygiénistes, médecins et pédagogues qui, préoccupés par la « dépopulation », n'en sont pas moins soucieux d'améliorer la « qualité » de la population française : cette eugénique nataliste, prônée par Adolphe Pinard (co-fondateur de la Société française d'eugénique, fin 1912-début 1913), attache autant d'importance, parce que d'inspiration lamarckienne, aux facteurs environnementaux qu'aux facteurs héréditaires. Quant à la troisième voie, on peut la caractériser par son articulation avec le mouvement néo-malthusien dont Paul Robin (1837-1912), qui fonde en août 1896 la Ligue de la régénération humaine, est l'apôtre le plus enflammé : avec son mot d'ordre « génération consciente », elle vise à rationaliser la procréation par le contrôle
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