Histoire, mémoire, engagement civique
Ce devait être à l'automne de l'année 1989. Je me souviens que Zaïr Kedadouche était venu me voir dans le petit bureau que j'occupais alors à l'École normale, rue d'Ulm, pour me dire que la lecture du premier chapitre de mon livre Le Creuset français (Seuil, 1988), intitulé "Non lieu de mémoire", et la tribune que j'avais fait paraître dans Le Monde, "L'immigration, enjeu de mémoire" (20 octobre 1989), l'avaient convaincu de la nécessité d'agir sans tarder pour obtenir des pouvoirs publics la création d'un musée rappelant le rôle essentiel joué par des millions d'immigrants dans l'histoire contemporaine de la France. Certes, ici et là des gens s'étaient déjà mobilisés pour sauver de l'oubli tel ou tel pan du passé migratoire de la Nation®, mais leurs efforts n'avaient pas rencontré beaucoup d'échos. À la fin des années quatre-vingt, les historiens les plus consacrés étaient surtout préoccupés de commémorer le bicentenaire de la Révolution française. Pour tenter de faire évoluer les choses, il fallait rassembler les bonnes volontés et impulser une dynamique. C'est cette conviction qui nous a incités à créer une association d'historiens de toutes tendances, destinée à convaincre les pouvoirs publics de l'importance de ce projet®. Sans grand succès. Pendant dix ans, la question du musée de l'immigration a resurgi régulièrement comme un serpent de mer, mais sans jamais aboutir. Ces tergiversations sont même devenues un sujet de plaisante¬ rie de la part de nos collègues étrangers, stupéfaits de constater que dans un pays profondément marqué par l'immigration tout au long du XXe siècle, dans un pays où la commémoration est un sport national, les élus du peuple n'aient jamais usé des pouvoirs qui leur sont conférés pour honorer cette dimension de notre passé collectif. Je suis donc par¬ ticulièrement heureux de voir que ce rêve vieux de quinze ans est aujourd'hui en passe de devenir réalité. Le désintérêt persistant des pouvoirs publics pour ce projet n'a pas empêché ceux qui y croyaient de continuer à y réfléchir. Pour ma part, cette expérience a joué un grand rôle dans les analyses que j'ai développées au cours des dernières
par Gérard Noiriel,
École des hautes études en sciences sociales, Paris
1)-En 1980, pour célébrer à notre manière "l'année du patrimoine", nous avons fondé avec quelques amis une structure associative : l'Association pour l'étude du patrimoine du bassin de Longwy (Apep), qui a contribué à sauver de l'oubli la mémoire de l'immigration dans cette partie
de la Lorraine, en recueillant de nombreuses histoires de vie. Beaucoup d'autres initiatives de ce type ont vu le jour à travers la France à partir de cette époque.
2)-Présidé par Pierre Milza, le comité scientifique
de cette association réunissait Marc Augé,
Yves Lequin, Claude Liauzu, Anne Morelli, Gérard Noiriel, Janine Ponty, Madeleine Rébérioux, Dominique Schnapper, Emile Temime et Patrick Weil.
Vers un lieu de mémoire de l'immigration
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