par Abdelmalek SAYAD
Sociologue. Directeur de recherches au CNRS. Centre de sociologie de l'éducation et de la culture, EHESS.
QU'EST-CE QUE L'INTÉGRATION ?
relève avant tout de la croyance , même si les discours qui la concernent se parent le plus souvent de vertus scientifiques. La mythologie qui touche au champ social de l'immigration se reflète d'ailleurs dans le vocabulaire , avec l'utilisation des termes " adaptation ", " assimilation ", "insertion", " intégration ", chaque fois chargés de sens, de connotations parasitaires. Cependant l'intégration, dont on suspecte toujours qu'elle n'est pas totale, pas définitive, est un processus inconscient, quasi invisible de socialisation, qui ne peut être uniquement le produit d'un volontarisme politique de la société.
Derrière le vocabulaire, les enjeux identitaires
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On sait combien le discours sur l'identité est un discours performatif, un discours qui a aussi pour effet, quand les moyens lui en sont donnés, de faire advenir à l'existence ce qu'il énonce et, par là même, annonce.
Ll intégration est cette espèce de processus dont on ne peut parler qu'après coup, au titre û'opus operandi, pour dire qu'elle a réussi ou qu'elle a échoué. C'est un processus qui consiste, idéalement, à passer de l'altérité la plus radicale à V identité la plus totale (ou voulue comme telle). C'est un pro¬ cessus dont on constate le terme, le résultat, mais qu'on ne peut saisir en cours d'accomplissement car il engage tout l'être social des personnes concernées (/. e. toute leur identité) et aussi de la société dans son ensemble. C'est un processus continu auquel on ne peut assigner ni commencement ni aboutisse¬ ment, un processus de tous les instants de la vie, de tous les actes de l'existence.
C'est un processus qui, dans le meilleur des cas, peut se constater sans plus, et s'il peut, à la rigueur, être contrarié par quelque action extérieure qui lui soit défavorable, il n'est pas sûr qu'il puisse être orienté, dirigé, volontairement favorisé. Et surtout, il ne convient pas de s'imaginer que ce processus est tout en harmonie, qu'il est indemne de tout conflit. C'est là une illusion qu'on se plaît à entretenir et à laquelle participent tous les partenaires engagés dans ce processus. C'est une manière d'assentiment qui se réalise (ou qu'on feint réaliser) après coup, chacun des partenaires ayant son intérêt propre à cette fic¬ tion qui, par ailleurs, trouve dans le vocabulaire du monde social et politique le lexique tout désigné pour la dire. Dans l'imaginaire social, en tant qu'elle est fabricatrice d'identité (i.e. fabricatrice de l'iden¬
tique, du même, de Y idem) et, par là même, néga¬ trice ou réductrice de l'altérité (le contraire de l'identité), l'intégration finit par prendre la significa¬ tion commune d'accord, de concorde, de consensus, de similitude ou pour le moins de ressemblance.
La percevant et la jugeant selon le résultat (idéal) qu'on veut lui attribuer, on s'interdit d'apprécier l'intégration à sa juste réalité et surtout de réaliser ce qu'elle implique de part et d'autre de résistances, de conflits (d'intérêts matériels et plus encore symbo¬ liques), de perturbations, de remises en cause dans le système des classements sociaux (classer et déclas¬ ser). L'espèce d'édenisme (social et politique) qui s'attache au mot "intégration" porte, non seulement à magnifier sous ce rapport l'histoire passée (et l'histoire des "intégrations" passées, déjà accom¬ plies) et, corrélativement, à "noircir" l'histoire pré¬ sente qui est l'histoire des conflits présents, mais aussi à s'imaginer que le processus sociologique d'intégration peut être le produit d'une volonté poli¬ tique, peut être le résultat d'une action consciem¬ ment et décisivement conduite au moyen des méca¬ nismes d'État.
Sans ignorer ou négliger l'effet propre, en cette matière, du discours (politique) sur l'intégration1,
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HOMMES & MIGRATIONS



















