IVRESSES DANS L'ANTIQUITE CLASSIQUE
par Pierre VILLARD
1 - Question de mots et de produits
Face au terme de toxicomanie, l'historien ressent quelque perplexité : indubitablement grec par ses composants, le mot n'a jamais été utilisé par les Grecs. Il est forgé fin XIXe, début XXe siècle (1).
Mot grec tout de même : « toxique » est, lui, couramment employé, dès le IVe siècle avant J.-C. avec le sens de poison (2). Quant à la « manie », notion grecque plus ancienne encore, c'est un terme aux acceptions parfois multiples et délicates à distinguer. Le mot désigne le délire, la possession, la transe : en ce sens il est assez typique de certaines manifestations du culte dionysiaque (3). Cela dit, l'acception de passion, d'engouement, plus ou moins déraisonnable se rencontre déjà dans le monde grec : on parlera ainsi d'oinomanes (maniaques de vin), mais l'emploi assez rare du terme ne désigne pas forcément des alcooliques résolus.
a) Les drogues, dans l'acception moderne du terme
Ces menus paradoxes rappelés, nous devons essayer d'étudier cette notion de toxicomanie. Nous commencerons par écarter, brièvement, de notre étude les drogues au sens moderne du terme (4). Les Grecs et les Latins ont bien connu de nombreuses drogues d'origine végétale. A leur propos, on usait de mots comme pharmakon en grec ou medicína en latin. Platon sait que la mandragore a des effets soporifiques et Pline l'Ancien dressera des listes impressionnantes de drogues aux effets les plus variés (5). Toutefois, si une utilisation purement médicale (calmer, soigner) ou dolosive (enivrer, affaiblir par ruse ou stratagème) est possible, bien attestée même, nous ne connaissons pas d'usages réguliers. La fameuse mention du nepenthes (littéralement « absence de chagrin ») servi par Hélène dans Y Odyssée renvoie probablement à l'opium (6), mais rien ne nous indique par ailleurs un usage relativement régulier, fût-il fort ancien, de ce type de drogue, même si l'Antiquité a connu l'opium et en a usé, à des fin médicinales s'entend. Des remarques comparables vaudraient pour le cannabis, dont on reconnaît parfois les effets mais qui n'a jamais fait l'objet d'une consommation assidue et consciente dans l'Antiquité classique.


















