ADRIANUS SCHRIECKIUS : DE LA LANGUE DES SCYTHES A L''EUROPE LINGUISTIQUE Pierre SWIGGERS Pour l''historien des sciences du langage, le début du 17e siècle est une période fascinante : plusieurs facteurs -le déclin de la connaissance des langues classiques, l''ouverture à de nouveaux horizons culturels!, la «révolution galiléenne » (cf. Gusdorf 1969) -concourant à changer l''épistémè (Foucault 1966, pp. 3259), basée sur une herméneutique des ressemblances, et plus particulièrement sur des analogies érigées en signes de convenance universelle et naturelle, cette période accuse la crise du savoir par l''irruption des idéologies dans le domaine de la science. Les présupposés théologiques, anthropologiques et culturels -auxquels s''ajoute encore la part des ambitions personnelles -, empêchant la constitution d''un véritable savoir historique2 , traversent les débats sur la description et l''enseignement des langues, et les controverses sur leur origine. Les langues vernaculaires en tireront un grand profit : il suffit de penser à la maturation rapide de la langue française au 17e siècle, illustrée par une prose et une littérature dramatique formellement achevées, et par une «grammatographie » qui, à partir de Maupas, secoue le joug latin3 .
Dans le débat, idéologiquement teinté, autour de l''origine des langues, le classicisme perce beaucoup moins : on observe toujours des traces d''un cratylisme fortement ancré, et on constate que les auteurs, à la suite de ceux du siècle précédent, s''en tiennent aux matériaux qui se prêtent le mieux à prouver leurs hypothèses fantaisistes à nos yeux : correspondances de sons dans des formes lexicales, souvent détachées des structures morphologiques (composition/ dérivation) et toujours séparées des systèmes grammaticaux dans lesquelles elles s''insèrent. On comprend donc que certains prônent l''allemand comme une des (quatre) langues classiques, à côté de l''hébreu, du grec et du latin4 , alors que d''autres mettent au premier rang les langues slaves (cf. Jurij Dalmatin, Bibel, das ist die gantze heilige Schrifft Windisch,
Wittenberg, 1584) 5. Mais les vues les plus hardies sont celles d''un Laurentius Petri Gothus, qui dans son Strategema Gothici exercitus adversus Darium (1559) avait reconnu dans le suédois le «gotique originel » , directement descendu de l''hébreu, ou d''un Goropius Becanus, pour qui la langue originelle était le

















