Pierre-Olivier de Busscher,
Rommel Mendès-Leite et Bruno Proth
LIEUX DE RENCONTRE ET BACK-ROOMS
epuis les premiers travaux de la médecine légale au xixe siècle1 jusqu'aux recherches récentes liées à l'épidémie de sida2, la description et l'analyse des sexualités homosexuelles ont mis en relief la place importante que tient une sexualité qualifiée d'« anonyme» pour nombre d'individus. Sans investissements affectifs supposés, cette sexualité caractériserait une relation n'ayant d'autres fonctions que la satisfaction immédiate du désir. Si de telles pratiques ne sont pas le fait exclusif des homosexuels masculins (elles ont aussi cours sur les lieux « échangistes » 3), elles jouent toutefois un rôle important dans certains styles de vie homosexuels4.
Sexualité anonyme : la drague et la consommation
Pour ceux qui la pratiquent, cette sexualité anonyme renvoie à différentes dimensions sociales ou fantasmatiques. En premier lieu, dans le contexte de pratiques sexuelles stigmatisées, voire condamnées, elle relègue ces pratiques hors du cadre de vie « ordinaire » de l'individu. Elle peut amener à l'élaboration de stratégies de « double vie » par crainte du commérage ou de la découverte de « l'infidélité » par le conjoint masculin ou féminin. Ces stratégies sont centrales lorsque la tolérance sociale face à l'homosexualité est faible. Ainsi Chauncey montre comment, durant la première moitié du xxe siècle, des hommes des classes moyennes, résidant dans le centre de New York, trouvent un « asile sexuel >» au sein de la vie nocturne des couches populaires habitant Down Town5. C'est dans cette perspective que Pollak a décrit, au début des années 1980, une
forme d' « économie » de la relation sexuelle privilégiant l'obtention d'un plaisir sexuel maximal en contrepartie d'un investissement affectif et social minimal6.
À cela se superpose la réalisation de fantasmes particuliers qu'autorisent certains lieux. Ceux-ci deviennent, dès lors, des espaces privilégiés pour différentes pratiques, comme une sexualité de groupe, où l'individu peut se fondre dans un « corps collectif jouissant » , reléguant au second plan l'individualité des partenaires7, ou bien encore des pratiques que la sub-culture homosexuelle qualifie de « hard » 8. La dimension
1 - Voir par exemple A. Tardieu, Les Attentats aux mœurs (1857), Paris, J. Millón, 1995.
2 - Une synthèse de ces travaux se trouve dans C. Broqua et R. Mendès- Leite, «À propos des lieux de rencontre homosexuels», in ANRS-Le Journal du sida-transcriptase, Genève, XIIe conférence internationale sur le sida, numéro spécial, automne 1998, p. 16-20.
3 - Clubs, discothèques, plages naturistes. Voir D. Welzer-Lang (sous la dir. de), Entre commerce du sexe et utopie : l'échangisme, Toulouse, université de Toulouse-Le Mirail, 1998.
4 - Indicateur de cette importance, l'enquête « Presse gay » indique, en 1993, que 43 % des personnes interrogées déclarent avoir rencontré des partenaires dans des lieux publics, ainsi que 27 % dans des saunas et des back-rooms. Cependant, la fréquentation de ces lieux ne recoupe pas de manière absolue la pratique d'une sexualité anonyme. M.-A. Schütz et P. Adam, Les Homosexuels face au sida : enquête 1993 sur les modes de vie et la gestion du risque VIH, rapport à l'ANRS, Paris, CAMS, 1995.
5 - G. Chauncey, Gay New York: Gender, Urban Culture and the Making of the Gay Male World, 1890-1940, New York, Basic Books, 1994.
6 - M. Pollak, «L'homosexualité masculine, ou le bonheur dans le ghetto? », Communications, n° 35, 1982, p. 37-55.
7 - R. Mendès-Leite et P.-O. de Busscher, Back-Rooms. Microgéographie '• sexographique » de deux back-rooms parisiennes, Lille, GKC, 1997.
8 - Terme renvoyant tout à la fois au sadomasochisme, au fétichisme par rapport à des tenues vestimentaires telles que le cuir, les uniformes. . . et aux pratiques qualifiées de « crade » (urophilie, scatophilie).

















