Alice Boner, Sâdaçiva Rath Çarma,
Bettina Bâumer
Vâstusûtra Upanisad. The Essence
of Form in Sacred Art
Sanskrit Text, English Translation and
Notes.
25 X 16 cm., XXII- 192 p., 48 fig. au
trait, 4 pi. hors-texte.
Motilal Banarsidas, Delhi, Varanasi,
Patna, 1982.
Dans Principles of Composition in Hindu Sculpture (Leyde 1962), Alice Boner exposait une théorie sur la structure des bas-reliefs des grottes d'Ellorâ et de Mahâbalipuram, théorie qui postulait l'existence de diagrammes préliminaires à la mise en place des sujets. Chez A. Boner, le créateur de formes — peintre et sculpteur — demeurait vigilant derrière le chercheur qu'elle était devenue. Peu après sa disparition (1981), une exposition retraçant ses multiples activités en témoignait hautement (Zurich puis Coire, 1982-83). Ses curiosités de praticienne l'avaient amenée, en partant de la simple observation visuelle, à analyser lignes et volumes des oeuvres indiennes puis à dégager la logique de leurs assemblages. Ces recherches originales faisaient déplorer plus que jamais l'absence d'allusion dans les textes de çilpa connus à des principes auxquels, vraisemblablement, avaient obéi l'agencement et la dynamique des compositions.
Or, le Pandit S.R. Çarma, actif collecteur de manuscrits en Orissa, a exhumé un texte qui, en mettant l'accent sur un aspect de la conception de la sculpture resté dans l'ombre bien que fondamental, confirme la découverte intuitive des diagrammes de composition par A.B. Il s'agit de la Vâstusûtra Upanisad, attribuée à Pippalâda (l'auteur mythique de la Praçna U.) et inconnue par ailleurs. La traduction anglaise a été établie d'après celle des cinq copies mises au jour qui en donne la version la plus claire ainsi que la lippanî, commentaire et notes marginales (références à des livres fondamentaux ou techniques), d'un certain Somabhafta. Ce manuscrit porte une date imprécise proche toutefois de 1733 de n.è. Dipak Bhattacharya, dans une étude faisant suite à l'Introduction
par A.B., situe la rédaction de l'ensemble peu avant cette date, arguant notamment d'emprunts à la géométrie euclidienne introduite en Inde par les Arabes mais diffusée à travers le pays au XVIIIe siècle seulement. La V. S. U. comporte six sections :
I. satçilpa vicârah, les « six branches de l'art » ;
II. khilapanjarajnânam, « connaissance des diagrammes » (de composition). Khila, traduit d'ordinaire par « terrain (inculte) », désigne ici une surface (de pierre) unie sur laquelle on indique d'abord le bindu, point central servant d'axe au carré, aux diagonales, au cercle (ou à deux cercles sécants), à un second carré inscrit, etc, qu'on trace ensuite : le diagramme obtenu est le panjara, « cage » ou, comme dit A.B., le squelette de la composition dont dépendront la disposition dans l'espace et les mouvements de la ou des figures taillées ultérieurement. (La même acception — « ossature », support de la composition — de panjara avait été rencontrée par A.B. dans un traité d'époque médiévale, originaire comme le V.S.U. de l'Orissa et demeuré inédit à notre connaissance : A. Boner, « Saudhikâgama on panjara-s », V. Rag- havan Felicitation Volume, Adyar Library Bulletin, Vol. 31-32, 1967-68);
III. çailabhedanam, « sculpture sur pierre « .Distinction (valant d'être soulignée) entre bas- relief et ronde-bosse; outils; technique; prières appropriées aux différentes étapes de la réalisation ;
IV. angaprayogah, « arrangement des parties » (de l'image). Établissement du rapport entre Purusa et poteau sacrificiel ;
V '. rûpabhâvabodhah, « sens profond de la forme » , où il est traité du bhâva, du rasa, des lignes de force et des rythmes déterminant le caractère de l'image ;
VI. sambandhaprabodhanam, « intégration de la composition » ou enseignement sur les correspondances symboliques entre image et cosmos. Les sûtra 5 à 13 complètent les données sur les tracés géométriques contenus dans la section II.
La VSU intrigue à plus d'un égard. Par son titre d'abord. S'agissant d'un texte technique, l'appellation d'upanisad est usurpée. Quant au mot vâstu, il annonce des aphorismes sur
l'architecture alors qu'il n'est question ici que de sculpture. On peut penser toutefois que vâstu pris au sens de « plan » connote celui de disposition (des formes) dans l'espace. L'ouvrage surprend ensuite par son approche de l'art figuratif qui diffère de celle des autres traités de çilpa. En effet, au lieu de formuler des injonctions concernant la fabrication des images, il analyse les principes de la composition et théorise sur l'essence de la forme. Il soulève les problèmes du processus de la production de l'image, de son rôle, de son influence sur le dévot (quand le culte est fait sans qu'il y ait recours à l'image matérielle, l'esprit se trouble par suite de la confusion de l'imagination, I. 7) et, parallèlement, il cherche à réduire une opposition entre rituel védique et culte des images — opposition peut-être encore fortement ressentie dans le milieu de tradition atharvavédique où il fut écrit (et découvert par le Pandit S.R.Ç.). D'où comparaisons, rapprochements, renvois du domaine de la forme à celui du rite et inversement. Ainsi, après que Pippalâda ait affirmé le parallélisme entre çulva, principes de la construction de l'autel védique, et çilpa, fabrication des images (IV.9), puis déclaré que les mudrâ expriment le bhâva, « attitude émotionnelle », de l'image (VI. 16), il souligne l'identité entre ces mudrâ de l'image et celles qui ponctuent le chant du prêtre (udgîtha) pendant le sacrifice (VI. 16- 18 et tippanî). Et la démonstration relative au passage du yupa, poteau sacrificiel, à l'image anthropomorphique débute avec cet aphorisme: du yupa procède le rûpa (« forme humaine ») et du rûpa le yupa; telle est leur nature fondamentale (commune) (IV. 11).
Les sûtra de la VSU se présentent sous une forme elliptique, souvent obscure, dans un sanskrit défectueux. Le commentaire ne laisse pas moins à désirer : les erreurs et distorsions de sens qui abondent ont été soigneusement relevées et corrigées. On saura gré à la regrettée Alice Boner, éditeur du texte sanskrit, auteur de la traduction — hérissée de difficultés — et des notes critiques, ainsi qu'à Bettina Bàumer, responsable du délicat travail de révision, d'avoir multiplié les recours aux avis les plus autorisés sur des points litigieux. Grâce à leur savant et patient travail, la VSU, malgré ses
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