AUTOUR DE L'ISLAM
Fathallah sâyigh, Le désert et la gloire : les mémoires d'un agent syrien de Napoléon (traduit et présenté par Joseph Chelhod), Paris, Gallimard, 1991, 304 p.
L'édition et la traduction, par les soins de Joseph Chelhod, de ce manuscrit arabe relatant un voyage chez les Bédouins du Moyen-Orient dans les années 1810, constitue, pour les spécialistes du voyage en Orient, une sorte d'événement. Avec le récit de Fathallah, on tient en effet la version véritablement originale d'un texte connu, mais dont on ne possédait qu'une traduction très édul-corée : il figurait, dès 1835, parmi les annexes du très célèbre Voyage en Orient de Lamartine. De ce texte que l'on a longtemps pris pour une fiction du poète1 il existait bel et bien une version arabe, oubliée jusqu'à une époque récente dans le fonds des manuscrits orientaux de la Bibliothèque nationale.
Ce récit consacrait dans une position particulièrement avantageuse face à l'histoire un certain M. de Lascaris, étonnante figure de l'expédition d'Egypte, que Bonaparte aurait envoyé soulever les tribus d'Arabie, avec le projet politique qui fut, un siècle plus tard, celui du colonel Lawrence. De ce projet, ni les mémorialistes de l'Empereur, ni les archives diplomatiques n'ont gardé la trace. Et on a des raisons de douter d'un témoignage attribué à ce personnage passablement mythomane. Ses papiers ayant disparu, le récit de son drogman, ce Fathallah Sâyigh, racheté par Lamartine, traduit ensuite et publié sous son autorité, reste le seul témoignage (indirect) sur cette mission en Arabie. Le critique Auriant, essayiste littéraire fort versé dans l'histoire du voyage d'Orient, dénonce ici une supercherie montée pour soutirer de l'argent à Lamartine2.
Ce texte a été par ailleurs mis en cause, mais à un autre niveau. Car il raconte un voyage dans Yhinterland arabe à la rencontre de quelques tribus
bédouines, à une époque où quasiment personne ne s'y risquait. Il rapporte avec un luxe de détails leurs usages et les batailles qu'elles se livrent, les commerces qu'elles y pratiquent et les histoires plus ou moins merveilleuses qu'elles se racontent. L'auteur prétend en effet avoir sillonné les déserts de Syrie, d'Irak, de Palestine et d'Arabie ; être allé jusqu'à l'Indus trouver des Arabes bédouins ! Il prétend surtout avoir visité au cœur de la péninsule la capitale du premier État saoudien, Dir'iyya, juste avant qu'elle ne soit investie par les armées du vice-roi d'Egypte, Mohamed Ali, agissant pour le compte du suzerain ottoman. C'est la fiabilité des renseignements contenus dans le récit qui a été cette fois discutée par les voyageurs ultérieurs dans cette région : Lady Stanhope, Palgrave, Lady Blunt..., ainsi que par des sheikhs wahhabites très sérieusement consultés par des membres de la société asiatique3.
Le travail de J. Chelhod plaide pour une révision de ce procès : il apporte en tout cas de nouvelles pièces visant à réhabiliter le travail de Fathallah, comme une contribution riche, originale et, au fond, véridique. Peut-on juger désormais de l'ensemble de ce dossier ? L'analyse croisée des témoignages exige de conjuguer des domaines d'érudition disparates (histoire littéraire du xixe siècle, histoire politique du Moyen-Orient, géographie de l'Arabie et ethnologie des sociétés bédouines), et des compétences linguistiques variées (français, anglais, arabe littéral et dialectes alépins et bédouins). Ethnologue arabisant, issu du même milieu que l'auteur, J. Chelhod semblait être le seul à pouvoir les rassembler toutes. On doit s'incliner devant l'importance de la tâche accomplie. Pourtant, la véhémence avec laquelle il cherche à réhabiliter son contribule laisse un peu perplexe, et appelle donc un examen supplémentaire.
Le fait est que l'on dispose grâce à lui des pièces décisives dans un procès qui
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édition et la traduction par les soins de Joseph Chelhod de ce manuscrit arabe relatant un voyage chez les Bédouins du Moyen-Orient dans les années 1810 constitue pour les spécia listes du voyage en Orient une sorte événement Avec le récit de Fathallah on tient en effet la version véritablement originale un texte connu mais dont on ne possédait une traduction très édul- corée il figurait dès 1835 parnu les annexes du très célèbre Voyage en Orient de Lamartine De ce texte que on longtemps pris pour une fiction du poète1 il existait bel et bien une version arabe oubliée une époque récente dans le fonds des manuscrits orientaux de la Bibliothèque nationale Ce récit consacrait dans une position particulièrement avantageuse face his toire un certain de Lascaris éton nante figure de expédition Egypte que Bonaparte aurait envoyé soulever les tribus Arabie avec le projet politique qui fut un siècle plus tard celui du colo nel Lawrence De ce projet ni les mémo rialistes de Empereur ni les archives diplomatiques ont gardé la trace Et on des raisons de douter un témoignage attribué ce personnage passablement mythomane Ses papiers ayant disparu le récit de son drogman ce Fathallah Sâyigh racheté par Lamartine traduit ensuite et publié sous son autorité reste le seul témoignage indirect sur cette mission en Arabie Le critique Auriant essayiste littéraire fort versé dans his toire du voyage Orient dénonce ici une supercherie montée pour soutirer de argent Lamartine2 Ce texte été par ailleurs mis en cause mais un autre niveau Car il raconte un voyage dans Vhinterland arabe la rencontre de quelques tribus bédouines une époque où quasiment personne ne risquait Il rapporte avec un luxe de détails leurs usages et les batailles elles se livrent les commerces elles pratiquent et les histoires plus ou moins merveilleuses elles se racontent auteur prétend en effet avoir sillonné les déserts de Syrie Irak de Palestine et Arabie être allé Indus trouver des Arabes bédouins Il prétend surtout avoir visité au ur de la péninsule la capitale du premier tat saoudien iyya juste avant elle ne soit inves tie par les armées du vice-roi Egypte Mohamed Ali agissant pour le compte du suzerain ottoman est la fiabilité des renseignements contenus dans le récit qui été cette fois discutée par les voya geurs ultérieurs dans cette région Lady Stanhope Palgrave Lady Blunt... ainsi que par des sheikhs wahhabites très sérieusement consultés par des membres de la société asiatique3 Le travail de Chelhod plaide pour une révision de ce procès il apporte en tout cas de nouvelles pièces visant réhabiliter le travail de Fathallah comme une contribution riche originale et au fond véridique Peut-on juger désormais de ensemble de ce dossier analyse croisée des témoignages exige de conju guer des domaines érudition disparates histoire littéraire du xixe siècle histoire politique du Moyen-Orient géographie de Arabie et ethnologie des sociétés bédouines) et des compétences linguis tiques variées fran ais anglais arabe lit téral et dialectes alépins et bédouins Ethnologue arabisant issu du même milieu que auteur Chelhod semblait être le seul pouvoir les rassembler toutes On doit incliner devant impor tance de la tâche accomplie Pourtant la véhémence avec laquelle il cherche réhabiliter son contribule laisse un peu perplexe et appelle donc un examen sup plémentaire Le fait est que on dispose grâce lui des pièces décisives dans un procès qui
COMPTES RENDUS
tourna souvent à la polémique. On peut par exemple apprécier la qualité des différentes versions données de ce texte.
Le texte arabe de Fathallah : rédigé dans la langue d'un demi-lettré, il montre des qualités d'écriture et même de l'affectation, comme aime en faire montre un autodidacte, mais multiplie les maladresses et les incorrections. J. Chel-hod nous dit la peine immense qu'il a eue à déchiffrer et à traduire un texte écrit dans un style parlé, utilisant un vocabulaire dialectal truffé de mots alépins et bédouins. Au vu du nombre de termes qui exigent une traduction en arabe moyen, on veut bien croire qu'il était le seul à pouvoir mener à bien cette tâche. Dans un souci de lisibilité, le terme original utilisé par Fathallah est rejeté en note, et c'est en quelque sorte un texte arabe traduit, que J. Chelhod a voulu publier4. Ce choix public5 lui a coûté, paraît-il, de ne pouvoir être édité dans la série prestigieuse des publications de l'Institut français de Damas.
Le texte de Lamartine : les plus graves soupçons pesaient sur cette version. Non sans raison : Lamartine ne connaissait que quelques mots d'arabe et il a repris, dit-il, une traduction en lingua franca réalisée par son drogman, qu'il considérait comme impubliable : on peut penser qu'elle était tout simplement trop proche de l'original. Pour sa valeur informative, ce texte a été particulièrement défiguré à l'impression : les transcriptions des noms de personnes et de lieux ayant été faites de la façon la plus anarchique, sans aucune vérification, la plupart des noms propres sont rendus ainsi méconnaissables. On a eu des raisons de penser que Lamartine avait largement remanié l'original. D'une comparaison soigneuse des différentes versions6, on est surpris de constater que Lamartine a, au contraire, cherché à respecter un texte auquel il n'apporte, sauf exception, pas d'adjonction notable. Sans doute l'a-t-il sévèrement raccourci, coupant à coup de serpe dans les développements qu'il jugeait
« inutiles » : il est deux fois moins long que la traduction récente de J. Chelhod. Mais c'est avec le souci de l'alléger, de remettre de l'ordre dans un récit souvent mal ficelé, dont il cherche à conserver scrupuleusement en revanche les passages qui avaient à ses yeux la couleur ou le ton d'un récit convenable. On peut sans doute y relever toutes sortes d'incompréhensions, dues à l'ignorance de la langue et des usages sociaux des Bédouins, mais certainement pas de la désinvolture face à un texte qu'il veut avant tout servir. Comment qualifier son intervention ? Avec quelque anachronisme, on dirait volontiers qu'il a fait ici un travail de rewriting. En matière d'écriture, on peut quand même reconnaître à Lamartine la qualité de professionnel.
La traduction de J. Chelhod. Elle est évidemment plus proche de l'original que la version lamartinienne. Mais face à une écriture qui est indiscutablement défaillante, elle fait à son tour des choix. Le récit de Fathallah est en effet décrit comme « un document historique, géographique et ethnographique d'une grande valeur» (p. 11). Nous reviendrons sur l'histoire et la géographie. Sur l'ethnographie, il semble que J. Chelhod ait sensiblement sollicité le texte et, sans jamais aller contre le sens, qu'il ait notablement explicité ses formulations par des gloses, afin de lui conférer un statut scientifique qu'il n'a sans doute pas au même degré.
Qu'en est-il de l'information contenue dans ce texte ? On a vu que ce retour à l'original permettait de repérer les innombrables coquilles et erreurs de transcription qui défigurent la version lamartinienne. De cette restauration surgit une information très riche, dépassant et de loin ce qu'un petit colporteur d'Alep pouvait tirer de ses relations avec les Bédouins (et surtout de ses préjugés les concernant). Mais J. Chelhod reconnaît lui-même que cette information n'est pas irréprochable, concernant en particulier la datation des faits et par-
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tourna souvent la polémique On peut par exemple apprécier la qualité des dif férentes versions données de ce texte Le texte arabe de Fathallah rédigé dans la langue un demi-lettré il montre des qualités écriture et même de affectation comme aime en faire montre un autodidacte mais multiplie les maladresses et les incorrections Chel- hod nous dit la peine immense il eue déchiffrer et traduire un texte écrit dans un style parlé utilisant un vocabu laire dialectal truffé de mots alépins et bédouins Au vu du nombre de termes qui exigent une traduction en arabe moyen on veut bien croire il était le seul pouvoir mener bien cette tâche Dans un souci de lisibilité le terme origi nal utilisé par Fathallah est rejeté en note et est en quelque sorte un texte arabe traduit que Chelhod voulu publier4 Ce choix public5 lui coûté paraît-il de ne pouvoir être édité dans la série prestigieuse des publications de Institut fran ais de Damas Le texte de Lamartine les plus graves soup ons pesaient sur cette version Non sans raison Lamartine ne connaissait que quelques mots arabe et il repris dit-il une traduction en lingua franca réalisée par son drogman il considé rait comme impubliable on peut penser elle était tout simplement trop proche de original Pour sa valeur informative ce texte été particulièrement défiguré impression les transcriptions des noms de personnes et de lieux ayant été faites de la fa on la plus anarchique sans aucune vérification la plupart des noms propres sont rendus ainsi méconnais sables On eu des raisons de penser que Lamartine avait largement remanié ori ginal une comparaison soigneuse des différentes versions6 on est surpris de constater que Lamartine au contraire cherché respecter un texte auquel il apporte sauf exception pas adjonc tion notable Sans doute a-t-il sévère ment raccourci coupant coup de serpe dans les développements il jugeait inutiles il est deux fois moins long que la traduction récente de Chelhod Mais est avec le souci de alléger de remettre de ordre dans un récit souvent mal ficelé dont il cherche conserver scrupuleusement en revanche les pas sages qui avaient ses yeux la couleur ou le ton un récit convenable On peut sans doute relever toutes sortes incompréhensions dues ignorance de la langue et des usages sociaux des Bédouins mais certainement pas de la désinvolture face un texte il veut avant tout servir Comment qualifier son intervention Avec quelque anachro nisme on dirait volontiers il fait ici un travail de rewriting En matière écri ture on peut quand même reconnaître Lamartine la qualité de professionnel La traduction de Chelhod Elle est évidemment plus proche de original que la version lamartinienne Mais face une écriture qui est indiscutablement défail lante elle fait son tour des choix Le récit de Fathallah est en effet décrit comme un document historique géo graphique et ethnographique une grande valeur 11 Nous revien drons sur histoire et la géographie Sur ethnographie il semble que Chelhod ait sensiblement sollicité le texte et sans jamais aller contre le sens il ait nota blement explicité ses formulations par des gloses afin de lui conférer un statut scientifique il sans doute pas au même degré en est-il de information contenue dans ce texte On vu que ce retour original permettait de repérer les innombrables coquilles et erreurs de transcription qui défigurent la version lamartinienne De cette restauration sur git une information très riche dépassant et de loin ce un petit colporteur Alep pouvait tirer de ses relations avec les Bédouins et surtout de ses préjugés les concernant Mais Chelhod reconnaît lui-même que cette informa tion est pas irréprochable concernant en particulier la datation des faits et par-
fois le témoignage lui-même Il accuse une mauvaise mémoire et aussi quelque exagération méditerranéenne qui pousse parfois invraisemblance Reste juger de la simple réalité du voyage et en particulier de cette excursion iyya qui fut gravement suspecté Notons que pour une bonne part du texte la question ne se pose pas information est donnée comme récit rapporté Ainsi pour nombre de contes du désert ou récits de batailles auxquels Fathallah ne prétend pas avoir participé ni même assisté Mais le reste inven taire factuel est extrêmement difficile dresser Il combine des éléments de témoignage direct mais en remet souvent autres témoins plus ou moins fiables et autant plus suspects que on écarte de cette terre élection de la bédouinité que fut la steppe de arrière- pays de Sham intérêt de ce document est considé rable Mais il ne saurait être pris naïve ment comme source Il est pas sûr que historien trouve sa pitance est pourtant un témoignage rare et sur cer tains points exclusif sur espace bédouin de la péninsule arabe Sans doute est-il pas toujours direct mais a-t-on le choix Il est surtout un témoignage sur son auteur intrépide commer ant alépin qui ne craint pas de aventurer dans un monde généralement considéré par les citadins comme dangereusement sau vage Il nous donne de remarquables ren seignements sur les colporteurs qui frayent avec les Bédouins pour leur pro curer des biens tout fait indispensables leur survie mais ils ne sauraient trouver dans leur désert armes et usten siles harnachements vêtements ainsi que denrées alimentaires consommés quotidiennement tels le riz ou le café Il est un écho aussi des histoires qui se racontent dans les veillées des grandes tentes et qui sont rien moins que réalistes mais relèvent de la fantasmagorie est enfin un document histoire littéraire de la première importance Il nous donne le
substrat un travail écriture de Lamar tine Faute de manuscrits disponibles il fournit les éléments une édition cri tique réaliser Fran ois POUILLON Il donné lieu récemment un roman historique au demeurant fort bien documenté uvre de Jean Soublin Lascaris Arabie Paris Seuil 1983 AuRiANT pseud.) La vie extraordinaire de Théodore Lascaris ou imposteur malgré lui Paris Gallimard 1940 un certain nombre essais de ce curieux personnage de la vie lit téraire de entre-deux-guerres ont été repu bliés aux éditions écart 82 rue du docteur Thomas 51100 Reims Fulgence FRENEL Lettre sur le récit de Fathh-Allâh Ssâyégh 1838 Journal asia tique 1871 6e série XVII pp 165-183 Rihlat Fath-Allah igh al-Halabî ilâ bâdiyat al-Shâm wa Sahara Iraq l-Ajam Jazîrat Arabiyya Damas Tiass 1991 345p Plus discutable est le choix de corriger sans toujours les signaler les innombrables fautes de langue qui émaillaient le manuscrit Il là un parti pris de promotion qui conduit changer non seulement la figure mais véri tablement de statut de ce texte Nous avons pu nous livrer cette confrontation des textes et des différentes tra ductions grâce aide patiente de notre col lègue Hachmi Karoui du CERES de Tunis