LA GRAMMAIRE GENERATIVE
ET TRANSFORMATIONNELLE :
SUR QUELQUES MODES DE TRANSMISSION
ET DE RÉEMPLOI
DANS L'INSTITUTION UNIVERSITAIRE ET SCOLAIRE FRANÇAISE
La grammaire generative (et) transformationnelle, que d'aucuns abrègent en grammaire generative ou appellent grammaire chomskyenne, est une « théorie spécifiée » (Milner, 1975) qui nous vient des États-Unis, et à laquelle nous nous référerons désormais par le sigle G. G. T. Importée vers 1965-1967 dans des conditions que nous examinerons plus loin, elle a joui en France d'un prestige considérable, mais limité à certains cercles de linguistes et/ou de pédagogues. En effet, et sauf pour quelques notions simples et d'un usage idéologique direct comme la compétence et son corollaire la créativité, sa haute technicité et son intérêt dominant pour la syntaxe la rendaient inaccessible au grand public. Rien de « mondain » ni de divertissant dans sa diffusion. On ne saurait donc parler de vulgarisation au sens strict, mais plutôt de pratiques discursives d'appropriation et de reformulation destinées à la recherche fondamentale en linguistique, et à son application à un enseignement « rénové » du français.
Dans le cadre étroit de cet article, nous tenterons de définir une problématique, puis nous présenterons successivement deux analyses : une macroanalyse caractérisant les principaux textes parus entre 1967 et 1975, manuels scolaires exceptés, puis une micro-analyse sur trois notions-clefs, la créativité, \aphrase minimale dite encore phrase nucléaire ou phrase de base, enfin la Transformation.
1 . Problématique d'ensemble 1.1. Le domaine de référence
Un domaine, même spécifié, n'a pas de limites franches parce que toute recherche s'inscrit dans une histoire sociale longue et complexe. Ainsi la
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1 . Problématique d'ensemble
1.1. Le domaine de référence
G. G. T. réutilise, en les portant à un niveau très supérieur de systématisation, quelques hypothèses et méthodes formulées et appliquées depuis des siècles. Plus directement, elle procède d'une double tradition américaine qui continue de coexister avec elle : d'une part Yanalyse en constituants immédiats, illustrée notamment par Bloomfield, Wells et Hockett, et base de la « grammaire syntagmatique »; d'autre part le distributionnalisme de Harris, avec qui Chomsky travailla quelques années avant de rejeter avec quelque fracas les méthodes « taxinomiques » de son maître. « Chomsky a toujours tenu à souligner sa dette envers Harris, et réciproquement» (Ruwet 1967, p. 223).
Toute théorie relève donc d'un interdiscours, en même temps qu'elle se fonde sur ce qu'on appelle depuis Bachelard une « rupture épistémologique ». C'est ainsi qu'on parle de la <r révolution » chomskyenne — le mot apparaît notamment chez Ruwet et chez Lyons, et qu'on peut même lui assigner une date : celle de ce manifeste, fondateur d'une nouvelle école, qu'est Structures syntaxiques paru en 1957.
Diffuser/vulgariser la G. G. T., c'est donc partir d'un corpus de livres et articles écrits par Chomsky et ses disciples, Lees, Kuroda, Katz, Postal, etc., parfois appelés générativistes. Or notre corpus français permet de dégager une équivalence distributionnelle entre deux types de SN : d'une part Chomsky et exceptionnellement Noam Chomsky (une occurrence dans Nique, 1974), d'autre part grammaire generative (et) transformationnelle, grammaire transformationnelle ou plus souvent grammaire generative par ellipse de la seconde épithète. Cette synonymie référentielle peut relever d'une interprétation stylistique : abrègement du SN et diversification du vocabulaire. Mais elle signale aussi une identification entre une théorie et celui qui en est le principal auteur et garant. La linguistique moderne n'ignore pas le culte de la personnalité — hier Saussure, aujourd'hui Harris ou Chomsky — , et on peut s'interroger sur la portée scientifique et idéologique de cette personnalisation du savoir (cf. Foucault, L'ordre du discours, pp. 28-29).
Enfin la G. G. T. est une théorie exceptionnellement dynamique qui ne cesse de se « falsifier », c'est-à-dire de corriger et de renouveler le stock de ses hypothèses. Si Structures syntaxiques définit un « premier état », Aspects de la théorie syntaxique paru en 1965 en constitue un second, ultérieurement baptisé <r Théorie standard ». Depuis on assiste à une prolifération de révisions un peu commodément recouvertes sous l'appellation de Théorie standard étendue ou Théorie generative étendue. La vulgarisation y perd évidemment son souffle. Elle est toujours en retard sur la recherche puisqu'il faut du temps pour s'informer, assimiler une doctrine dans sa cohérence et dans ses manques avoués ou secrets, enfin écrire et publier. Plus une théorie évolue rapidement, plus il devient difficile de la transmettre au-delà du cercle étroit des spécialistes qui fréquentent les séminaires ou peuvent lire directement les textes anglais. Certes Nique présente la théorie standard étendue dans le dernier chapitre de son livre de 1974, puis dans celui de 1978, Grammaire generative : hypothèses et argumentations. Mais pour le reste, il s'agit plutôt de traductions d'ouvrages récents (Chomsky, 1972, Questions de sémantique, 1975, Réflexions sur le langage, 1977, Essais sur la forme et
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le sens), ou d'hypothèses, par exemple sur le Complémentiseur, le nœud Expression ou l'anaphore, que les chercheurs français intègrent directement dans leurs articles ou leurs thèses (cf. Milner, Huot, Guéron, 1975 à 1978). Par contraste avec cette intégration dans la communauté scientifique internationale, on citera, comme attribués à Chomsky, ces Dialogues avec Mit- sou Ronat (1977), où le maître est sollicité de vulgariser lui-même son œuvre politique puis linguistique en la situant « dans la géographie de la pensée contemporaine » (p. 8).
La transmission de la Théorie étendue a ainsi des propriétés spécifiques qui suffiraient à justifier une étude indépendante. Nous nous limiterons donc aux deux premiers « états » de la G. G. T., en y adjoignant l'hypothèse lexi- caliste de 1968 dont nous avons besoin pour rendre compte du travail de Guilbert sur la créativité lexicale. On remarquera qu'en France les deux premiers états ont toujours été présentés conjointement, mais avec des stratégies de choix, de pondération, voire d'infidélité créatrice qui varient beaucoup d'un ouvrage à l'autre et justifient une analyse comparée.
1 .2. Les conditions de production et le champ énonciatif
La transmission du « message » — ici une théorie spécifiée avec son exploitation linguistique et métalinguistique — s'inscrit dans un schéma de communication reliant la personne qui sait — le locuteur-scripteur — au public qu'elle entend informer, dénonciation, que depuis vingt ans on s'efforce d'intégrer dans la linguistique et d'articuler avec l'analyse du discours, n'est pas seulement cet « acte individuel d'utilisation de la langue » tel que le concevaient Saussure — la parole — ou Benveniste. Le sujet énonciateur ne peut construire des formes et des significations que par référence aux images sociales qu'il se donne de lui-même et de ses interlocuteurs, réels ou virtuels; et Culioli parle pertinemment de co-énonciateurs là où presque tous, y compris en analyse de discours, privilégient la production aux dépens de la réception. D'autre part le sujet est support plutôt que source de sa parole. Ses « conditions de production » (Pécheux, 1970) sont déterminées par son histoire personnelle, dont il n'a qu'une conscience biaisée et lacunaire, par les institutions sociales dans lesquelles il s'inscrit, et par V interdiscours comme ensemble des discours déjà tenus ou proférables dans une conjoncture historique déterminée (Fuchs-Pécheux, Langages, 37, pp. 9-22).
Ainsi, dans cette vulgarisation de haut niveau que nous avons choisie pour la G. G. T., les énonciateurs sont nécessairement des linguistes. Sans formation scientifique spécialisée, on ne saurait évaluer ni ses enjeux théoriques et méthodologiques, ni les exemples anglais sur lesquels elle se construit et s'argumente. De plus, on ne peut soutenir un tel effort théorique sans vouloir aussi l'exploiter pour l'avancement de ses travaux personnels. La transmission n'est pas seulement informative mais créatrice, et le linguiste diffuseur de la G. G. T. satisfait au modèle universitaire français de l'« enseignant-chercheur ».
Il faut aussi écrire pour être lu, et donc s'adapter à la demande et au savoir présumés des destinataires. Et comme on ne peut publier sans garants ni espérances de diffusion, il faut bien se plier aux règles des institutions sociales.
Dans ce pays où la « grammaire » a toujours été tenue pour une discipline d'abord destinée à la formation des enfants et des adolescents, l'institution sociale dominante est l'École, et plus particulièrement l'Université. Si
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1.2. Les conditions de production et le champ énonciatif
chez nos voisins anglo-américains ou germaniques la coupure est de rigueur entre VAlma Mater et l'enseignement primaire ou secondaire, en France on peut dire un peu vite « qu'il n'y a de grammaire que pour l'école, qu'il n'y a d'école que par la grammaire » (Milner, L'amour de la langue, pp. 114- 115). Ruwet, Dubois ou F. Dubois-Charlier sont des universitaires, et la première vulgarisation française, ou plutôt franco-belge, de la G. G. T. est une « thèse de doctorat » (Ruwet, 1967). Nique fait plus modeste figure puisqu'il enseigne dans une École Normale et un Centre de Formation de P.E.G.C., mais c'est à l'Université qu'il a acquis ses titres professionnels et soutenu sa thèse de 3e cycle. La page de couverture prétend que son ouvrage est « conçu pour des non-spécialistes et des débutants », mais la préface précise que « ce livre s'adresse à la fois aux étudiants qui commencent des études de linguistique, ou qui ont besoin de la linguistique dans leurs études, et à tous les enseignants de français qui veulent renouveler l'enseignement de leur langue » (Nique, 1974, p. 6). Le « à la fois » signale l'osmose.
La seconde institution sociale relève du secteur privé et est plus directement soumise aux lois de la concurrence puisqu'il s'agit de l'édition et du commerce des livres. La thèse de Ruwet, publiée chez Pion l'année de sa soutenance, a connu un notable succès tant par sa qualité intrinsèque que parce qu'elle était le premier ouvrage de vulgarisation de la G. G. T. paru en France. Et si le Dubois 1967 ou le Dubois et Dubois-Charlier 1970 ont connu une plus large diffusion que le Nique 1974, cette disparité s'explique sans doute par l'application descriptive à de vastes ensembles de la langue française, mais aussi par le poids commercial de la Librairie Larousse et sa politique de réemploi immédiat dans des manuels pour l'enseignement primaire et secondaire : la Grammaire nouvelle du français de Dubois et Lagane, les livres de Genou- vrier et Gruwez pour l'école élémentaire, la collection des fascicules Comment apprendre la grammaire/le vocabulaire/ à rédiger, etc.
L'étude comparative du corpus permettra d'évaluer l'interaction de ces différents paramètres que sont l'énonciateur, le public visé, l'adaptation du contenu à l'institution scolaire et commerciale. Nous devrons ici nous contenter d'indications sommaires, alors qu'il faudrait une étude linguistique sérieuse des traces énonciatives, et une étude sociologique de la diffusion et des réactions/réemplois.
1.3. La paraphrase comme activité de traduction et d'interprétation
La transmission d'une théorie vise un milieu socio-culturel qui jusque-là l'ignore largement ou totalement. Il faut donc réécrire les textes : condenser, simplifier, ou au contraire développer certains points pour justifier l'intérêt des hypothèses. Contrainte obligatoire de fidélité aux textes-sources, mais aussi possibilité de les réexploiter, voire de les transgresser explicitement ou implicitement.
a) Traduction intralinguale et interlinguale
La contrainte de fidélité impose de construire des énoncés paraphras- tiques axés sur l'information, mais où la réécriture produit nécessairement des modifications de forme et parfois de sens, ne serait-ce que dans la pondération des points doctrinaux et méthodologiques que l'on choisit de mettre en valeur ou de traiter brièvement. A cette paraphrase intralinguale à laquelle nul ne saurait échapper sauf pour les citations, et encore sont-elles sélectionnées et placées dans un nouveau contexte, s'ajoute ici une paraphrase
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1.3. La paraphrase comme activité de traduction et d'interprétation
interlinguale. Il faut traduire de Г anglo-américain en français, et d'abord au niveau des exemples en langue étrangère qui posent à la vulgarisation des problèmes spécifiques : ou bien conserver les phrases anglaises avec leur traduction et les règles qui permettent de les engendrer, ou bien proposer des exemples français qui correspondent à l'anglais ou obéissent à des règles spécifiques, puisqu'on sait que toutes les langues à la fois se ressemblent et diffèrent irréductiblement. Nous verrons que le choix peut varier d'un auteur à l'autre, ou d'un passage à un autre. Enfin les commentaires métalinguis- tiques soulèvent des problèmes techniques de traduction que nous illustrerons ici par le traitement de deux difficultés lexicales, sur le SN phrase structure et le verbe to generate.
Dans une note p. 384, Ruwet 1967 signale que « pour désigner le type de structure décrite par l'analyse en constituants immédiats, Chomsky et ses collaborateurs parlent indifféremment de phrase structure (abrégé en P. S.) et de constituent structure (abrégé en C.S.). Quant au modèle grammatical génératif, que Chomsky a tiré de l'analyse en constituants immédiats, il Га baptisé des noms de phrase structure grammar (P. S. G.) ou constituent structure grammar (С. S. G.) ». Or « l'équivalent de phrase, en français, est " syn- tagme " [...]; aussi j'ai décidé de traduire phrase structure par " structure syntagmatique ", et P. S. G. par " indicateur syntagmatique" [...]. Le terme syntagmatique " est employé ici avec un sens évidemment assez différent de celui qu'il a chez Saussure [...]. Comme le modèle de langage à états finis — qui était plus proche de la conception saussurienne — est éliminé, le terme est disponible. »
Ruwet a fait un choix lexical qui sera adopté par toute la vulgarisation française (Dubois, Nique, traductions de Gleason et de Lyons), mais qui crée une fâcheuse ambiguïté sur syntagmatique. Car si à l'intérieur de la G.G.T. le modèle à états finis est effectivement éliminé, il n'en est rien pour les théories structuralistes et distributionnelles qui continuent à se développer à l'extérieur de la G.G.T. et pour lesquelles « syntagmatique » réfère à l'axe linéaire des successivités. Il est donc inexact et dogmatique de prétendre que le terme était « disponible ».
Si la polysémie sur syntagmatique est inconnue de l'anglais, la traduction de generate se réduit à un choix de signifiant. L'anglais a la suite déri- vationnelle to generate/generative, et l'adjectif français génératif s'est imposé dans la dénomination de la théorie. D'où la tentation de recourir au « franglais » générer plutôt que d'utiliser le verbe engendrer qui satisfait les puristes, permet de dériver engendrement plutôt que génération, mais n'a pas d'adjectif correspondant. Aucune solution n'étant parfaite, les auteurs choisissent tantôt générer et tantôt engendrer, avec souvent un commentaire signalant la synonymie entre le terme scientifique, réservé aux sociolectes de la G.G.T. et des mathématiques, et le terme de la langue commune. Nous avons d'ailleurs observé, en écoutant la radio ou la télévision, que le néologisme générer tend actuellement à se banaliser.
b) Activité interprétative
Pour ne pas trahir les textes-sources que la plupart des lecteurs ne peuvent directement contrôler, le vulgarisateur peut se contenter d'en extraire les hypothèses majeures avec leurs justifications et leur application à des structures linguistiques soigneusement choisies pour la démonstration. Mais comme la G.G.T. prétend découvrir des « universaux de langage » et que les lecteurs français ont bien raison de s'intéresser d'abord à leur langue
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maternelle, il doit peu ou prou innover en testant la G. G. T. sur une langue heureusement proche de l'anglais, mais qui en diffère au moins par certaines structures de surface. Il peut en outre être tenté :
. soit de caractériser la G. G. T. par rapport à un ensemble de théories concurrentes dans le temps et dans l'espace (Ruwet, 1967);
. soit de poser la fécondité de la théorie en l'appliquant exclusivement au français contemporain (Dubois, 1967 et 1969, Dubois et Dubois-Chabxier, 1970); *
. soit de souligner, dans une perspective critique, les insuffisances et les reformulations d'une théorie qui se caractérise par la prodigieuse rapidité et audace de ses révisions successives (Nique, 1974).
On ne pourra donc étudier la vulgarisation française sans repérer les choix par rapport à cette triple possibilité : 1. situer ou non la G. G. T. dans son contexte historique, et si oui la relativiser même si on l'estime supérieure à un ensemble plus ou moins clairement défini de théories concurrentes;
2. caractériser l'étendue et la pertinence des applications au français;
3. apprécier la fidélité ou la distorsion théorique par rapport aux textes- sources.
2. Stratégies et contenus du corpus
Notre corpus comprend les sept ouvrages suivants :
a) Nicolas Ruwet, Introduction à la grammaire generative, Pion, 1967, 448 p., siglé R.
b) Jean Dubois, Grammaire structurale du français : le verbe, Larousse, 1967, 218 p., siglé D 67.
Jean Dubois, Grammaire structurale du français : la phrase et les transformations, Larousse, 1969, 187 p., siglé D 69.
Jean Dubois et Françoise Dubois-Charlier, Éléments de linguistique française : syntaxe, Larousse, 1970, 295 p., siglé D/DC 70.
c) Christian Nique, Initiation méthodique à la grammaire generative, Colin, 1974, 176 p., siglé N 74.
d) Langue française, 22, mai 1974, « Linguistique et enseignement du français, problèmes actuels », siglé LF 74.
On se limitera aux articles de Ниот, Delesalle et Bastuji qui seuls font référence directe ou indirecte à la G. G. T.
e) Louis Guilbert, La créativité lexicale, Larousse, 1975, 285 p., siglé G.
Chemin faisant, et surtout pour les analyses ultérieures consacrées à créativité, phrase minimale et transformation, on pourra se reporter à des textes sources tels que N. Chomsky, Structures syntaxiques (SS), Aspects de la théorie syntaxique (A), La linguistique cartésienne (LC), et à ces ouvrages de vulgarisation anglo-américaine que sont H. Gleason, Introduction à la linguistique, traduit en 1969 (GL) et J. Lyons, Linguistique générale, introduction à la linguistique théorique, traduit en 1970 (L).
2.1. Le champ énonciatif
Pour une étude comparée de ces textes, le paramètre dominant est leur statut énonciatif : public(s) visé(s), rôles sociaux assumés par les auteurs, chronologie relative à l'évolution de la G. G. T. et au champ français de sa diffusion.
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2. Stratégies et contenus du corpus
2.1. Le champ énonciatif
a) R est « à l'origine, une thèse de doctorat, soutenue en février 1967 devant la Faculté de philosophie et lettres de l'Université de Liège » (p. 10). L'immédiateté de sa parution en librairie, et dans une collection consacrée aux « Recherches en sciences humaines », peut faire rêver les linguistes de 1980 : il s'agissait alors de répondre à un besoin du public dans une période de prospérité économique où la linguistique faisait figure de « science-pilote » dans ce qu'on appelle toujours, mais avec plus de réserves, les « sciences humaines ».
L'ouvrage est expressément destiné aux linguistes dont Ruwet est un représentant autorisé : « ce livre [...] retrace, en quelque sorte, le chemin que j'ai suivi pour me familiariser avec une théorie nouvelle et difficile, et je serais heureux s'il pouvait en faciliter l'accès à ceux qui, comme moi, sont partis d'une formation structuraliste classique » (p. 9). Ruwet est ainsi fondé à parler à la première personne, dans son avant-propos, mais aussi dans le corps de l'ouvrage. Ainsi, pp. 190-191, on trouve deux occurrences de je, et une de nous en équivalence distributionnelle avec on qui ne peut s'employer qu'en position sujet :
« si on veut que la grammaire [...], on devra aussi veiller [...] les soldats sont redoutés par le danger. Cela nous obligera [...] (p. 191).
De même, pp. 286-287, on trouve 5 occurrences de je qui se répartissent en deux valeurs :
. Référence au rédacteur de l'ouvrage, avec équivalence distributionnelle avec le nous dit « de majesté » :
« Ici se pose un problème crucial, auquel j'ai déjà fait allusion (cf. ch. iv, § 3.1) — Mais, comme nous l'avons également noté (ch. iv, §3.1) (p. 286).
. Référence au linguiste qui prend parti sur un problème de théorie syntaxique :
« ...j'ai d'abord hésité. [...] Ce sont, en définitive, des considérations extrinsèques qui m'ont amené à adopter un ordre plutôt qu'un autre : j'ai choisi d'appliquer... (p. 287).
Ces traces du je énonciateur caractérisent la thèse d'État, où l'impétrant doit prendre parti et soutenir ses choix devant son jury. La thèse est un exercice académique hautement codé et l'on retrouve ici toutes les lois du genre : longueur de l'ouvrage, remerciements aux professeurs, collaborateurs, amis et/ou parents (« A la mémoire de mon père », p. 7), ensemble impressionnant de théories et d'auteurs (Saussure, Bally, Hjelmslev, Tesnière, Benveniste... pour ne parler que des Européens) dont les travaux sont analysés avec une précision aussi critique que minutieuse, importance de l'apport personnel — positions épistémologiques, nombreuses applications au français, dernier chapitre posant l'excellence de la théorie mais se terminant par des interrogations (« la distinction des structures profondes et superficielles pose un problème fondamental, mais qui n'est pas près d'être résolu », p. 359), abondance des notes (48 pages en typographie serrée) et de la bibliographie, index.
b) Les trois ouvrages de Dubois et Dubois-Charlier prennent place dans une collection surtout destinée à l'Enseignement supérieur, et dont le propos n'est pas la G. G. T., mais la description de la langue française. Us font suite à un ouvrage paru en 1965, J. Dubois, Grammaire structurale du français :
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nom et pronom; mais l'identité du titre — « grammaire structurale » — masque un renversement théorique dont rend brièvement compte l'Introduction de 1967. Alors que dans D 65 l'analyse « a été menée selon les méthodes dis- tributionnelles » dont les « taxinomies » s'appuient « sur des modèles proba- bilistes » — système de marques, économie du message, etc. —, cette méthodologie n'est ici conservée que pour « la description morphologique », tandis que « le fonctionnement du verbe a été lui-même analysé dans la perspective d'une grammaire transformationnelle qui pour nous se situera au niveau des performances réalisées » (p. 5).
Il y a donc « révision complète des modèles jusqu'ici utilisés », mais sans que la G. G. T. ou ses auteurs soient jamais nommés. Le sujet est « la linguistique, dans ses aspects les plus récents » (p. 5). et à part le nous cité plus haut, la marque énonciative de l'auteur est régulièrement absente, de même que la spécification des destinataires. Ces choix se retrouvent dans D 69 (« ce troisième volume [...] aborde ») et dans D/DC 70 où le passif permet d'effacer les agents : « cet ouvrage a été conçu » (p. 5).
Le gommage des co-énonciateurs n'épargne pas les textes-sources — seul D/DC 70 donne une brève bibliographie avec Chomsky (SS) et (A), Ruwet 67 et Lyons 70 — et satisfait aux usages du livre de grammaire. Discours didactique qui fixe le savoir et en occulte les sources et les limites, malgré les réserves de D/DC 70 sur « des formulations que leur complexité même rend plus discutables : qu'on ne voie donc dans ce livre qu'une simple introduction à la linguistique française » (p. 5). Le on est indéfini, et les difficultés rencontrées par les auteurs sont imputées à leur objet, les « faits » de la langue.
c) N 74 est une réécriture très abrégée de R qui tient compte du temps écoulé (évolution de la G. G. T. depuis 1965 et caractères de sa vulgarisation française) et vise un public de « non-spécialistes ». La préface, rédigée par S. Delesalle. met l'accent sur les destinataires : il faut remédier au « désarroi actuel » des maîtres en contribuant à leur « formation théorique » (p. 6). Jetée sur le marché français, la G. G. T. a été trop rapidement monnayée en manuels qui fournissent des « recettes » dont les justifications sont ignorées. « Spécialement tourné vers la pédagogie du français », Nique s'est mis au service de ses étudiants et collègues; et quand il écrit nous, il réfère à son activité de rédacteur, et non à ces choix scientifiques personnels argumentes chez R. et généralement implicites dans D et D/DC. Sauf pour certaines applications au français, où le nous interpelle les lecteurs, son texte est un discours rapporté indirect dont l'énonciateur est tantôt Chomsky, et plus souvent la G. G. ou la G. G. T. dans ses diverses « formulations ».
d) Les trois articles de LF 74 ont été rédigés par des universitaires animant un groupe de recherche où l'essentiel du travail était assuré par des enseignants volontaires du second degré premier cycle. Le numéro a repris le titre du Peytard et Genouvrier de 1969 qui présentait la linguistique pré- chomskyenne. La dominante est la théorie et la pratique des structures de phrases (Delesalle) avec quelques-unes de leurs transformations (Ниот et Bastuji). et l'accent est mis sur les problèmes concrets rencontrés par les enseignants aux prises avec de nouveaux savoirs et de nouveaux manuels. Convaincus que la rénovation « nécessite une collaboration de chercheurs au courant des problèmes pédagogiques et de praticiens très informés en linguistique » (p. 44), les auteurs évitent de parler à la première personne.
e) Guilbert ne transmet pas la G. G. T.. mais adopte assez librement ce qu'il appelle une « perspective générativiste » (p. 11) pour l'appliquer à ses recherches personnelles sur le lexique. Il construit ainsi une longue thèse
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à multiples énonciateurs seconds en tant qu'elle s'argumente sur l'examen de théories concurrentes : Saussure, Hjelmslev, Chomsky, Chaumjan...
2.2. Fidélité, innovation et distorsions dans la reformulation du domaine
A. Le dépassement des procédures taxinomiques
Le passage d'une linguistique distributionnelle, fondée sur l'observation des données, à une grammaire generative de règles projetant « le corpus fini et toujours plus ou moins accidentel de phrases observées sur l'ensemble (présumé infini) des phrases grammaticales » (A, p. 1 5) est signalé et approuvé par tous nos auteurs. La grammaire doit décrire la compétence du sujet parlant, c'est-à-dire la connaissance intériorisée des règles de la langue qui lui permet de « produire et comprendre un nombre infini de phrases nouvelles » (A, ibid.).
Ce renversement s'inscrit sur une triple portée épistémologique, psychologique et méthodologique sur laquelle insistent inégalement nos auteurs :
a) R juge nécessaire de commencer par des « remarques sur la nature de la science en général » (p. 11). Citant le linguiste chomskyen Bach (« Linguistique structurelle et philosophie des sciences», Diogène, 1965) et le philosophe Popper, il pose que la science moderne doit dépasser le stade des classifications pour construire « des modèles hypothétiques, destinés à expliquer les faits connus et à en prévoir de nouveaux » (p. 12). N 74 cite R et le paraphrase (pp. 12-14) sans citer Bach ni Popper. Il rappelle que la G. G. T. s'assigne donc la double tâche ď 'adéquation descriptive et ď adéquation explicative, mais avec une petite distance critique où pointe sa prudence de vulgarisateur : « Seule la grammaire generative telle que la conçoit Chomsky semble pouvoir y parvenir. C'est en tout cas le but qu'elle se donne » (p. 14). Quant aux autres textes, ils sont muets sur l'épistémologie.
b) Tous par contre insistent sur la créativité du sujet parlant, qu'elle soit à dominante psychologique (D, N) ou sociale (réinterprétation par G étudiée plus loin). Ainsi, c'est sur « la faculté de langage » que N 74 fonde d'abord la G. G. T. : il utilise l'argument de la danse des abeilles sans référer à Benveniste 1966, mais cite deux passages de Chomsky dont celui-ci (LC) : « L'homme possède [...] un type d'organisation unique [...] Le langage humain est apte à servir d'instrument pour une expression et une pensée libres » (p. 9). Enfin une brève comparaison avec le chimpanzé lui permet de conclure un peu curieusement que le langage « n'a sans doute rien à voir avec l'intelligence ». Cette première rubrique de N 74 illustre l'hétérogénéité du discours de vulgarisation, que Nique ensuite infléchira dans le sens de la rigueur et de la technicité. Pour « accrocher » un public non spécialisé mais friand de culture, on insère quelques références précises à la vulgate chomskyenne dans un texte allusif portant sur la communication animale et expédiant en deux lignes une tradition behavioriste qui n'est pas nommée : « il (= " notre langage '") ne peut pas être appris par une simple répétition et un conditionnement tels que ceux qu'on fait subir aux rats dans les laboratoires » (p. 9).
c) Si la G. G. T. est résolument « mentaliste, au sens technique de ce mot» (A p. 13), c'est-à-dire part de la performance pour déterminer la compétence (ibid., note 1), la tâche centrale est de construire un « modèle », un « mécanisme » (N 74 p. 21) « capable d'engendrer (d'énumérer explicitement) toutes et rien que les phrases grammaticales dans une langue donnée » (R p. 44). Mais comme ce modèle intègre les acquis antérieurs et s'en justi-
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2.2. Fidélité, innovation et distorsions dans la reformulation du domaine
fie longuement dans (SS), un choix stratégique s'impose au vulgarisateur : ou bien se limiter à la nouvelle théorie, ou bien la rattacher au distribution- nalisme (modèle linéaire ou à états finis) et à l'analyse en constituants immédiats (modèle syntagmatique) dont on montrera l'« inadéquation ». D et D/DC ont choisi la première solution, d'abord en se limitant à des règles (D 67 et 69), puis en recourant à une représentation systématique par des « arbres » (D/DC 70) sans justifier leurs « règles de formation » (p. 19) sauf pour l'importante distinction entre fonctions et catégories (pp. 22-23). Sécheresse dogmatique — les enseignants ont besoin de certitudes, au moins provisoires — que refusent les autres auteurs. R consacre le chapitre II à « quelques modèles syntaxiques élémentaires » (= le structuralisme américain), puis le chapitre III à « Le modèle syntagmatique », où l'arbre est justement présenté comme le renversement de la « boîte de Hockett », puis critiqué dans ses insuffisances. De même N 74, dans le chapitre 2 intitulé « Vers une grammaire scientifique », redéfinit les concepts essentiels du structuralisme — synchronie/diachronie, niveaux, distribution, analyse en constituants immédiats —, et propose deux exemples approfondis d'application au français : « un fragment d'étude distributionnelle de l'adjectif» (pp. 39-44), puis un traitement critique du SV (pp. 59-65). LF 74, qui connaît les difficultés d'une pédagogie concrète, est plus différencié. Delesalle (L'étude de la phrase) emprunte à la G. G. T. quelques notions-clefs — la phrase, le constituant, le découpage GN + GV, la récursivité —, mais pose sagement que « les " arbres " (...) ne devraient jamais être utilisés comme procédure de découverte, mais comme moyen d'illustrer ce qu'on a compris par tâtonnement et manipulation » (p. 61), et termine sur le discours et renonciation qu'ignore la G. G. T. au moins standard. Bastuji (Les relatives et l'adjectif), qui travaille sur des dossiers fournis par les professeurs, ne peut éviter de présenter successivement le modèle distributionnel, puis transformationnel avec la critique des transformations généralisées (p. 74), premier état de la G. G. T. abandonné par Chomsky dès 1965, mais assurément dominant en 1974 dans la " rénovation " pédagogique française. La confusion est suffisamment grave pour que Huot attaque le problème de front (Théorie et pratique de la notion de transformation) en vulgarisant un texte de Milner sur l'opposition Harris/Chomsky et en introduisant, pour traiter de la transformation relative puis complétive, ce « marqueur d'enchâssement » qui n'est autre que le Complémentiseur de la théorie generative étendue (pp. 38-43). В . Les deux premiers états de la G. G. T. et les effets de méconnaissance ou d'amalgame
La principale difficulté rencontrée par la diffusion française de la G. G. T. tient justement à ce problème de partage ou de confusion entre les états successifs d'une théorie.
Sauf de très rares articles comme Grunig 1965 (La linguistique), aucun texte français sur la G. G. T. ne paraît avant 1967, c'est-à-dire deux ans après la sortie ďAspects aux U.S.A. Le domaine de référence devrait donc inclure à la fois (SS) et (A). Or (A) introduit des révisions théoriques sur quelques points fondamentaux : les insertions lexicales d'items définis par une matrice de traits, le composant sémantique s'appliquant aux structures profondes, et surtout les rôles respectifs des composants syntagmatique et transformationnel : dans l'ancienne version de la théorie, la propriété recursive était attribuée au composant transformationnel, en particulier aux transformations généralisées et aux règles pour former les Indicateurs de transformations. A présent, la propriété recursive est un trait du composant de base, en parti-
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culier des règles qui introduisent le symbole initial P [...] Le composant transformationnel est uniquement interprétatif. » (A, pp. 187-188).
N, qui paraît en 1974, distingue clairement les trois états de la G. G. T. : « première formulation » (ch. 3, pp. 77-92), puis « la théorie standard » (ch. 4) où Ton dit pour la relativisation que « l'opérateur Q\J et la phrase enchâssée sont présents dans la base » (p. 115), enfin « les développements récents », avec l'opposition qualifiée de « piquante » (p. 130) entre « théorie standard étendue » et « sémantique generative ». On a vu qu'en LF 74 Bas- tuji critique les tranformations généralisées et Huot introduit le « marqueur d'enchâssement », mais sans le rattacher explicitement à la théorie étendue. Dans le reste du corpus la différence entre (SS) et (A) est soit minimisée (R), soit totalement occultée, et c'est la théorie standard qui est transmise pour le lexique et la sémantique, tandis que pour les transformations on en reste au premier état, éventuellement complété par les recherches de (A) sur les rapports entre phrase et dérivation lexicale (R, D 69, G).
Par exemple, R présente deux grands chapitres sur « le modèle transformationnel », mais sans dépasser les transformations généralisées, sauf dans la dernière note où la révision théorique semble se ramener à une variante notationnelle : « II est possible, au prix de modifications très légères, de formuler la grammaire de telle manière que la notion même de transformation généralisée en devient inutile. C'est cette modification qu'a apportée Chomsky dans ses derniers travaux [...]. Elle consiste simplement à faire passer le pouvoir récursif [...] dans la composante de base de la grammaire. [...] on admet désormais que les règles syntagmatiques peuvent introduire un (et un seul) élément récursif, P. » Comme si de surcroît la récursi- vité se limitait au constituant Phrase!
Ces effets de méconnaissance et d'amalgame ne sauraient seulement s'expliquer par le retard propre à toute vulgarisation : R, D et G ont lu (A) puisqu'ils intègrent tout ce qui y concerne le lexique et la sémantique, où N 74 voit « les deux grands absents » (p. 90) de la première formulation. Nous ferons l'hypothèse que les transformations généralisées convenaient mieux à l'institution scolaire en tant qu'elles permettent de manipuler des phrases concrètes de surface. C. Les applications au français
Ces applications sont massives dans l'ensemble du corpus, tant pour des raisons théoriques — la G. G. T. veut construire une « théorie générale » — que pour satisfaire le public français. Elles peuvent se ranger sous trois rubriques :
a) illustration de la théorie par des exemples (R, N) : R recourt assez souvent à l'anglais, tandis que N ne propose que des phrases françaises, parfois traduites des exemples-sources (p. 92), sauf pour un dernier exemple « intraduisible en français » (p. 167) ou pour l'ensemble de l'hypothèse lexicaliste où il précise que « le problème des nominalisations est relativement différent en français et en anglais » (p. 137);
b) utilisation pédagogique (N 74 et LF 74);
c) description partielle (D 67) ou globale (D/DC 70) de la langue française. Ici l'innovation l'emporte largement sur la transmission.
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3. Notes sur trois notions-clefs
3.1. La créativité
Comme « aspect créateur de Pacte linguistique », la créativité est l'aptitude à « faire un usage infini de moyens finis » (A, pp. 16-19) par cette intériorisation d'un système de règles que la G. G. T. nomme " compétence " et dont la grammaire n'est que « l'explicitation » (N 74 p. 15). R montre que Chomsky innove par rapport à Saussure en distinguant deux créativités, celle « qui change les règles » et celle « qui est gouvernée par les règles » : « Le premier type (...), localisé dans la performance (dans la parole), consiste en ces multiples déviations individuelles dont certaines finissent, en s'accumu- lant, par changer le système. » Le second « relève de la compétence (de la langue) », et « tient au pouvoir récursif des règles qui constituent le système » (p. 51).
Le succès idéologique — et pédagogique — de la créativité vient de ce qu'elle exalte la liberté humaine en la fondant sur le jeu maîtrisé d'un système de contraintes. Le primat de la psychologie est fidèlement transmis par N 74, qui parle de « faculté innée du langage », « structures mentales universelles », « autres facteurs psycho-physiologiques mis en jeu dans l'acquisition » (p. 11), par D 67 (p. 5) et D 69 : « Pour que le psychologue puisse rendre compte de l'aptitude de l'homme à parler [...], il convient que le linguiste lui offre un modèle générateur » (p. 13). Précisément, et malgré les protestations réitérées de Chomsky, la G. G. T. tend à privilégier le locuteur — le sujet parlant — et la production plutôt que la réception (A, pp. 19-20). D'où le « perpétuel malentendu » sur générateur (D 67, Introduction). D'où la mise à l'écart de renonciation, et la méconnaissance de la double asymétrie propre à l'échange verbal, où le locuteur est toujours déterminé par « le discours de l'Autre », aussi bien dans son orientation concrète vers le destinataire que par l'intrication des déterminations sociales incluses dans l'inter- discours. Corollairement, la G. G. T. minimise « la créativité qui change les règles » en tant qu'elle s'effectue dans la performance et par cumul de « déviations individuelles ».
On remarque donc que les facteurs sociaux sont systématiquement occultés. Certes D 69 pose qu'« il est maintenant nécessaire pour le linguiste de réintroduire le sujet et la situation comme facteurs de son analyse » (pp. 12-
I 3). Mais les « règles de formation des phrases » n'y sauraient suffire. Nous avons montré (I) que G avait tenté d'articuler langue et société à partir d'« une perspective générativiste », mais au prix de larges critiques, distorsions et malentendus. A ces objets formels que sont les structures syntaxiques et les matrices et paradigmes lexicaux, il entend associer les forces et objets sociaux qui déterminent la création et l'usage des unités lexicales.
II conserve ainsi la créativité et la primauté de la phrase comme mode d'organisation de la langue et de la pensée; mais en privilégiant « la réalité de la communication » (p. 11), il confond systématiquement la phrase abstraite de la compétence avec « l'unité de discours » de la performance. En tout cas, et sauf à l'exclure de la linguistique, l'étude du lexique suffit à falsifier l'hypothèse opératoire du « locuteur-auditeur idéal, appartenant à une communauté linguistique complètement homogène » (A p. 12).
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3. Notes sur trois notions-clefs
3.1. La créativité
3.2. Phrases-noyaux ou phrases minimales
La notion de « noyau » est empruntée à Harris (R p. 239), et (SS) définit « le noyau de la langue » comme « l'ensemble des phrases produites par application des transformations obligatoires » (p. 51). Le terme ne devrait plus être pertinent dans (A), où le champ des transformations obligatoires a été considérablement élargi. Pourtant Chomsky juge nécessaire de « délimiter un sous-ensemble appelé " phrases-noyaux " : ce sont des phrases de nature particulièrement simple, dont la génération implique un minimum de mécanismes transformationnels » (p. 34). Pratiquement il s'agit de phrases déclaratives courtes et qu'il faut se garder de confondre « avec les séquences de base qui leur sont sous-jacentes ». Pourtant (A) déclare s'autoriser parfois à supposer « tacitement, afin de simplifier (et contrairement à la réalité), que la séquence de base sous-jacente est dans ce cas la phrase même », avec coïncidence entre la structure de surface et la structure profonde (p. 35).
On voit que le souci de vulgarisation — simplifier aux dépens du vrai — peut apparaître même dans Aspects. Et si la transmission reste prudente chez R ou N 74, chez D ou D/DC la confusion entre phrase de surface et structure sous-jacente est systématiquement pratiquée et appliquée à l'ensemble de la grammaire française, syntaxe et lexique.
Le chapitre I de D 69 définit « la phrase de base minimale » (SN + SV) comme « unité élémentaire de renonciation, dont on pourra dériver les indicateurs syntagmatiques [...]. Cette phrase est définie par la modalité de base : l'assertion positive » (p. 20). Sa « description structurelle » l'assimile à « la forme canonique de la phrase nucléaire, soit SN de N + (V être + SN de N), avec des réalisations minimales comme C'est papa/le car (p. 26). Une fois posée cette « phrase canonique de base », on en dérive « la phrase predicative à un argument, Paul est malade » (pp. 26-27), puis la phrase active par « transformation généralisée de deux propositions » (p. 33). Il s'agit là d'hypothèses intéressantes, mises en rapport avec la psychologie — « faire coïncider le scheme de la phrase fondamentale (modèle linguistique) avec une des phrases primitives (modèle psycholinguistique) » (p. 27) —, mais étrangères à l'orthodoxie chomskyenne : la vulgarisation s'est ici changée en réinterprétation.
D/DC est moins audacieux sauf pour la réécriture de « la phrase minimale de base », Z -* Const + P, où Const représente le « constituant de phrase », et où « le noyau » est symbolisé par P « parce que, dans la première étape de la théorie, le noyau a été considéré comme la phrase de base » (p. 17). Le constituant de phrase symbolise le choix nécessaire entre les trois modalités dM^irmation, ď/rcřerrogation et d'/rapératif; il comprend en outre les trois « constituants facultatifs » de ./Vexation, ďEmphase et de Passif» (p. 133).
Les deux états successifs de la G. G. T. sont donc fidèlement transmis pour le noyau. Par contre, le Constituant de phrase est une hypothèse de Katz et Postal qui n'a pas été reprise par Chomsky, et sera notamment remplacée par l'hypothèse précitée du Complémentiseur. Il est notable qu'en 1974, N (pp. 117-127) et LF (Delesalle, pp. 62-63) présentent encore ce constituant de phrase avec référence explicite à « Dubois ». Ce retard théorique semble s'expliquer par les impératifs de la vulgarisation : la règle de réécriture de Const formalise commodément des choix obligatoires et facultatifs intervenant dans la dérivation des phrases, et elle a été largement diffusée dans les manuels scolaires (cf. Grammaire nouvelle du français de Dubois et Lagane).
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3.2. Phrases-noyaux ou phrases minimales
3.3. Les transformations
Faute de place, et parce que nous en avons déjà parlé en 2.2., nous nous limiterons à quelques remarques :
1° Tous les auteurs soulignent l'importance théorique des T comme « propriétés universelles des langues » (N p. 10), et la radicale innovation par rapport au distributionnalisme qui ignorait la distinction entre structure profonde et structure de surface. Il suffit de relire le texte de vulgarisation de Gleason pour repérer les ressemblances — le formalisme des T obligatoires et des T généralisées — et les dissemblances : si « l'emploi des transformations dans la grammaire à partir des années 1950 a ouvert une voie nouvelle », il « a suscité des controverses passionnées » sur lesquelles (GL) refuse de prendre parti en ne nommant aucune école (p. 157).
2° Dans sa version initiale (SS), le composant transformationnel était un modèle trop puissant que la G. G. T. s'est employée à contraindre par d'incessantes révisions théoriques. Notre corpus de vulgarisation a largement méconnu cet effort et les textes-sources qui en témoignent. D'où, pendant des années, le maintien des T généralisées et d'un transform ationnisme lexical qui permettent au « sujet parlant », et donc aux enseignants et à leurs élèves, de fabriquer des phrases complexes ou des dérivations/compositions lexicales à partir de phrases simples réalisées.
3° Le retard et le contresens sur la T est particulièrement manifeste chez D 67 et 69, et s'ancre sur Vambiguïté de la compétence comme génération formelle, mais aussi comme créativité du sujet. Si formellement une T se définit par le couple Invariant + Différence structurale constante, psychologiquement elle peut s'insérer dans un « projet » comme « suite plus ou moins complexe d'opérations effectuées par le locuteur sur la phrase minimale » (D 67, pp. 6-7). Il importe aussi de définir, mais pour D seulement « au niveau du locuteur, les causes de la transformation ». R a raison de souligner (note pp. 394-395) que Dubois confond génération et production, compétence et performance. Mais si la diffusion ne respecte pas ici les textes- sources, on lui connaîtra le mérite de baliser un peu confusément le passage, nécessaire et bien français, à une linguistique de renonciation qui dialecti- serait compétence et performance.
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