LA VARIATION, PLUS QU'UNE ECUME
Un des problèmes actuels de la socio linguistique est que, recourant à un mot déjà très polysémique en linguistique, variation, elle accentue cette polysémie en l'employant à désigner trois phénomènes : la « variation » linguistique (identifiée aux niveaux phonologique, syntaxique, lexical, discursif) ; la « variation » extra-linguistique (étudiée dans les dimensions diachronique, diatopique, diastratique ou diaphasique) ; et la « variation » inhérente (dont Labov fait une propriété des langues).
Une telle ambiguïté me semble peu propice à la réflexion, et nous allons choisir le champ de la syntaxe pour chercher à clarifier la notion.
1. La conception variationniste
1.1 . De la phonologie à la syntaxe
Le sociolinguiste William Labov, en nommant son cadre théorique « variationniste » , donne « la variation » comme un moyen pour saisir une propriété des langues, qui offrent « différentes façons de dire la même chose ». Sa démarche quantitative vise à établir que la variation « libre » du structuralisme praguois est en fait contrainte : la « variation » sera saisie à travers des « variables » , elles-mêmes complexes de « variantes » , en « covariation » selon des dimensions linguistiques et/ou extra-linguistiques 1.
Dans ses premiers textes, Labov cherchait les propriétés qu'une unité devait posséder pour qu'elle puisse être traitée comme une variable : a) avoir une fréquence élevée, b) être à l'abri de toute maîtrise consciente du locuteur, c) faire partie d'une structure plus large, d) être quantifiable sur une échelle linéaire (ex. 1972, p. 8). Ces propriétés privilégient le plan phonologique, et découlent d'une même cause, l'arbitraire. Si différentes réalisations d'une variable phonologique peuvent constituer un marqueur social, c'est qu'un phonème n'est pas porteur de sens.
Certains résultats ont été obtenus par cette approche, et on s'est bientôt demandé, en un débat qui n'est pas sans rappeler des réflexions structuralistes sur les niveaux d'analyse, ce qu'il en était aux autres plans de la langue. Mais au fil des ans, les travaux
1. La conception variationniste
1.1 . De la phonologie à la syntaxe
variationnistes en syntaxe restent minoritaires, portent surtout sur des phénomènes proches de la morphologie, et ne font qu'effleurer les questions de sens et de discours 2.
Il y a donc lieu de se demander si tous les domaines de la langue manifestent de la variabilité, et si le concept de variation constitue toujours un bon moyen pour la saisir.
1 .2. Quelques exemples de variation
Sans décider d'abord de l'intérêt de cette notion, nous allons voir que la variation se ramène, à tous les niveaux, à quelques types, quelques fonctions et quelques conditions d'emplois (Berrendonner 1988).
1.2.1. La variation en phonologie
On distinguera entre plusieurs sortes de variables :
1) une alternative de présence/absence (souvent présence = norme et absence = non-standard, mais il n'y a pas là obligation). Tel est le cas du [r] final postconsonantique, dont la chute est réglée par quelques contraintes ;
2) la manifestation linguistique est aussi une alternative de présence/absence, mais les valeurs sont au nombre de trois : obligatoire, impossible, facultatif. C'est en cette dernière rubrique que se manifeste la variation. Un exemple est le e muet, lui aussi réglé par des contraintes ; ou la liaison, au conditionnement à la fois phonologique et grammatical ;
3) les voyelles présentent un continuum à l'intérieur duquel seules la perception et la transcription imposent un découpage, avec le risque constant de tirer vers les extrêmes (Hudson 1980).
Si certaines catégories posent ainsi crucialement le problème des réalisations intermédiaires (discret / continu), il n'en est pas qui ne soient concernées, ce qui est saisi en présence/absence connaissant de fait des réalisations intermédiaires.
1.2.2. La variation en morphologie
1) Certains cas sont comparables à la phonologie (présence/absence), comme le ne de négation. Les contraintes sont nombreuses : phoniques, syntaxiques, ou discursives (thème de conversation). Mais la variation ne met sans doute pas en jeu de différence de sens ;
2) Dans les alternances, j'oppose variantes locales et variantes à effet sur le système :
(1) ouais / les meufs des fois y'en a ils le prennent bien et e(llee) rigolent avec nous quoi / mais d'autres ou elles disent rien ou [askas] 3
On a en (1) quatre formes du pronom sujet féminin pluriel : 1) neutralisation du genre, 2) chute du [1] devant un mot commençant par une consonne, 3) prononciation standard
1 .2. Quelques exemples de variation
(devant consonne), 4) chute du [1] cumulée à une modification de la voyelle (devant consonne). Si trois d'entre elles sont des alternances phonologiques, la première a des incidences sur le système grammatical (genre dans l'anaphore au pluriel), et peut-être sur l'organisation du sens ;
3) Une alternance peut sur-différencier, ou au contraire ne pas distinguer formellement :
(2) il faut qu'il paye la casse (prononcé avec [j] en finale)
(3) ça m'est égal qu'ils [krwaj] une chose pareille
(4) ça m'étonnerait que les Français ils le font
En (2), la prononciation de [j] n'est pas très stigmatisée, et s'entend aussi à l'indicatif ; en (3), la prononciation distingue le subjonctif de l'indicatif (aussi croivent) ; en (4), font est soit indicatif, soit indifférencié. La distinction formelle est-elle signe d'une distinction sémantique, alors que la plupart des verbes ne marquent pas la distinction ? Et l'absence de distinction formelle signifie-t-elle absence de distinction sémantique ?
4) Dans un sous-système, un élément supplémentaire a pour effet de redistribuer les sens, comme le montre le surcomposé en indépendante. Selon que le locuteur l'utilise ou non, la signification dans le champ des temps du passé se modifie. Les Parisiens n'entendent ici qu'un passé, et perdent la valeur aspectuelle « reculé dans le passé », qu'ils ne peuvent rendre que par des moyens autres que le temps verbal :
(5) ce type d'article / je l'ai eu fait / mais je le fais plus depuis longtemps
En morphologie, ce que nous observons va donc de l'alternance formelle (présence / absence, ou a / b) à l'effet de réorganisation. Ceci couvre la plupart des cas étudiés (Blanche-Benveniste ici même) : alternance entre deux auxiliaires, entre deux futurs, entre pronoms (on et lu, on et nous, on et ils)... Avec une prégnance telle de l'alternance que l'on tendra à en faire un modèle pour la syntaxe, comme dans la suppression de que :
(6) c'est maintenant tu l'entends ? / ça fait longtemps elle est sortie
7 .2.3. La variation en syntaxe
Ici, « alternance » ne signifie sûrement pas la même chose selon qu'il s'agit de phrases ou de segments plus courts, dans un certain contexte.
Nous ne prendrons d'abord qu'un exemple du premier cas, avec les interrogatives aux nombreuses structures « en concurrence » : tout locuteur a l'usage potentiel d'une partie d'entre elles, et comprend la plupart :
(7) quand venez-vous ?
(8) quand est-ce que vous venez ?
(9) vous venez quand ?
(10) quand vous venez ?
(11) quand que vous venez ?
(12) quand que c'est que vous venez ?
(13) quand c'est que vous venez ?
(14) quand c'est que c'est que vous venez ?
(15) quand que c'est que c'est que vous venez ?
(16) vous venez quand est-ce ?
(17) vous venez quand ça ?
(18) c'est quand que vous venez ?
(19) c'est quand est-ce que vous venez ?
(20) c'est quand que c'est que vous venez ?
Pourquoi un tel « fourmillement » ? L'hypothèse de la sociolinguistique sera d'opposer les formes par niveaux de langue (où la même chose se dit sur un autre registre), ou les usages sociaux. Or il y a d'autres hypothèses, comme les nuances sémantiques ou pragmatiques (même s'il est difficile de repérer des nuances stables), ou la recherche de contraintes syntaxiques, inhibée par le recours trop rapide à l'étiquetage de niveau de langue :
(21) — la fête des mères c'est le 2 juin
— et c'est quand la fête des filles ? (publicité, métro)
Variante relâchée ? Mais comment dire la même chose en standard ?
Un exemple (construit) de Lentin nous permettra de conclure ce point : elle compare des réponses de jeunes enfants à la question (22) :
(22) tu mets tes sandales ce matin ?
(23) i pleut / j' mets pas mes sandales
(24) i pleut / eh ben j'mets pas mes sandales
(25) i pleut / alors j' mets pas mes sandales
(26) j' mets pas mes sandales pasqu'i pleut
Elle constate bien sûr les différences de valorisation sociale de ces séquences, mais surtout elle s'interroge sur les relations cognitives instituées : « Dans l'étal actuel des connaissances sur le développement cognitif de l'enfant, il n'est pas possible de déterminer s'il existe une opération mentale différente dans les réalisations verbales ci-dessus » (p. 85).
2.3. Premier bilan d'une approche de la syntaxe en termes de variation
Le stock des questions syntaxiques traitées apparaît limité, avec une certaine circularité : seules certaines structures sont prises en compte comme variables, celles qui justement ont des caractéristiques formelles qui épousent la conception de la langue en termes de variation. D'où la prédominance d'études mettant en jeu des alternances, surtout entre forme de prestige et forme non standard.
De fait, il n'y a pas de méthode routinière pour repérer ce qui varie (et spécialement les variantes non standard), sauf écouter la langue dans des situations variées. Certes (Valli 1995), les grammairiens sont parfois de bons indicateurs, par les points d'instabilité
8
2.3. Premier bilan d'une approche de la syntaxe en termes de variation
où portent leurs critiques 4. Mais cela ne suffit pas (Berrendonner 1988 pour d'autres exemples), car ils n'entendent en général rien à l'oral, et parlent surtout de variantes connues dans des questions répertoriées. Voici d'ailleurs, pour la négation, des faits qui à ma connaissance ne sont pas donnés comme variation :
(27) je réussirai jamais à attraper le train de 6 h
(28) j'ai jamais dit ça
(29) je pense que vous n'avez pas compris l'importance...
(29') je ne pense pas que vous ayiez compris... (reformulation de (29) dans la rédaction d'une lettre)
En (27) et (28), jamais ne fait que renforcer la négation -.jamais, variante d'insistance de pas ? En (29'), la montée de la négation est plutôt une atténuation, faisant assumer la négation par l'énonciateur (au-delà de l'alternance).
De même, bien qu'elle diversifie les types d'énoncés, la nominalisation n'est pas étudiée au titre de la variation. Sans doute pour des raisons de deux ordres. Syntaxiques, car on ne sait à quoi l'opposer — et il s'agit d'une organisation différente (voir (30) et (30')). Et sociolinguistiques, car son rôle se manifeste dans la distinction oral / écrit (Chafe 1982, Halliday 1985, Biber 1988) et dans la définition des genres discursifs, peu dans la caractérisation sociale des locuteurs qui constitue l'objectif primordial de Labov, selon une conception plutôt étroite de la sociolinguistique :
(30) la surpopulation carcérale
(30') il y a trop de monde dans les prisons
On est aujourd'hui loin d'être capables de faire le tour des variantes existantes. Mais ce n'est pas la démarche variationniste qui permettra d'apprendre du nouveau, et qui mettra sur la piste de phénomènes autres que déjà connus.
2. La variation en syntaxe
La possibilité d'un traitement variationniste de la syntaxe sur le mode de la phonologie a surtout tourné autour de trois questions : 1) l'affirmation de « l'identité sémantique au niveau référentiel » (à partir de 1978, Labov définit les variantes syntaxiques comme « différentes façons de dire la même chose du point de vue de la valeur de vérité ») ; 2) la saisie de la dimension de variation dans l'outil méthodologique qu'est la variable, et son traitement par des règles variables ; 3) l'investissement extra-Linguistique de la variation : la variation syntaxique est-elle socialement révélatrice comme l'est la variation phonologique ?
Sans parler du tout des règles, nous reviendrons plus loin sur l'investissement. Aussi est-ce du sens que nous allons maintenant parler.
2. La variation en syntaxe
2. 1 . Différente façon de dire la même chose ?
La eociolinguistique rencontre ici des questions sémantiques délicates. Si l'on peut admettre la similitude de contenu pour certaines alternances, il n'en va pas de même lorsque les variations affectent plus d'un item, comme les détachements qui impliquent des changements d'ordre des mots. Une phrase peut-elle avoir la même signification, avec ou sans clivage, emphase, ou mise en relief, difficiles à évaluer sans considérer l'environnement discursif large ? En élargissant la définition de la variation, on met en péril son intérêt.
Lorsqu'il renonce à distinguer entre sens et référence, le variationnisme rend la forme secondaire dans la signification : il y a d'abord quelque chose à dire, puis choix de la façon de le dire 5, ce qui sauve le principe idéaliste et généreux selon lequel tout le monde est susceptible de dire la même chose, donc aussi de se comprendre de façon exacte, la bonne réception d'un message étant de saisir ce que le locuteur a voulu dire vraiment. L'hypothèse conduit très loin, quand différentes structures sont données comme des variantes d'une même variable sous-jacente.
Blanche-Benveniste 1977 insiste au contraire sur le sens, au sens frégéen de « donation de la référence » :« II me semble satisfaisant de penser que les locuteurs, à l'intérieur d'un même système, puissent différer entre eux par de subtils décalages qui rendent un seul et même verbe malléable et incertain » (p. 143) 6. Traiter l'alternance entre formes comme des variantes de surface avec invariance sémantique, c'est leur supposer une même place dans des systèmes comparables. Or, son travail sur les surcomposés l'incite à poser des configurations différentes.
Cependant, la marge de manœuvre est étroite, car on connaît d'autre part la manie grammairienne d'assigner un sens à toute variation de forme (une forme = un sens) 7. Ainsi, les grammairiens distinguent le sens de (31) et (31'). Mais les locuteurs ne semblent tomber d'accord, ni sur quoi signifie quoi, ni même sur la nature de la nuance :
(31 ) il continue à fumer (31 ') il continue de fumer
J'ai soumis ces deux phrases à un test, réalisé par écrit avec un groupe d'étudiants de licence. On leur demandait si le sens était le même, et si non, en quoi il différait. Les réponses m'obligent à distinguer 8 cas : 14 réponses voient la différence comme action ponctuelle en (31), et habitude en (31') ; 8 disent le contraire ; 3 disent que le sens diffère, sans préciser ; 7 voient la distinction dans le trait [+ ou — humain] du sujet (humain ou source de chaleur), mais sans accord sur la séquence correspondant à chaque sens ; 1
10
2. 1 . Différente façon de dire la même chose ?
distingue entre action générale ou spécifique (fumer I fumer la pipe) ; 2 suggèrent une distinction de niveau de langue, sans spécifier ; 2 affirment que l'une des deux est agrammaticale, sans accord ; enfin, 19 réponses (la classe la plus importante) disent que le sens est le même.
Je ne perds pas de vue la fréquente distorsion entre ce que les locuteurs font vraiment, et ce qu'ils croient (ou disent) qu'ils font. Et je ne prête pas plus d'importance qu'il n'y a lieu à cette expérience, qui m'amène seulement à penser que les locuteurs se satisfont de beaucoup de flou dans la communication.
Il faudrait sans doute être moins ambitieux sur les questions de sens, reconnaître les dimensions du flou et du vague, et parler, plutôt que de « dire la même chose », de « dire des choses proches à propos d'un même réfèrent ».
2.2. L'exemple de la relative en français
La relative obéit au deuxième type de définition d'une variable syntaxique donnée en 1.2.3. , avec un système complexe : deux séries standard, en qui et en lequel, et plusieurs formes non standard (Gadet 1995) :
(32) c'est les médias qu'ils ont un peu imposé cette réputation
Cette structure, ici révélée par la liaison, est plus rare au singulier, au féminin et avec ça. Ces relatives résomptives, caractérisées par un pronom, un possessif, ou une « préposition orpheline », n'apparaissent pas qu'en sujet :
(33) les gens qu'on les remet pas à leur place / ils se prennent des ailes
(34) la cheminée que j'aime y faire du feu
(35) elle a un nounours qu'elle peut pas dormir sans
(36) une mère qu'on exécute son fils sous ses yeux / elle dormira plus
II existe aussi des relatives réduites, où que est pure « mise en relation » : en (38), le lien est reconstructible par la valence du verbe (parler à quelqu'un de quelque chose : à SN étant rempli par te, seul de SN est disponible). (39) permet aussi, par la structure du SN, une reconstruction univoque :
(37) c'est celui là que je t'ai parlé quand je t'ai eu au téléphone
(38) le môme que j'ai la charge le mercredi / il est mignon comme tout
2.2.1. Relatives et détachements
On peut rapprocher relatives et détachements, car en français ordinaire que est souvent supprimé, même ailleurs qu'en relative :
(39) moi j'accepterais pas mon petit frère il fume
(40) ça fait dix huit ans j'habite ici / quand même
Cette relation peut se vérifier en manipulant les exemples : une relative à laquelle on retire que est un détachement, et un détachement auquel on ajoute que donne une relative. Les
11
2.2. L'exemple de la relative en français
locuteurs sont donc familiers de l'interchangeabilité entre structures avec et sans que, grâce à quoi ces relatives sont peu saillantes et peu stigmatisées 8 :
(41) c'est une histoire je m'en rappelle même plus
2.2.2. Le sens des relatives
Beaucoup de structures standard présentent des difficultés d'utilisation qui peuvent expliquer leur rareté, leur fréquent emploi figé (la façon dont, le X dont je parle), les stratégies d'évitement auxquelles elles donnent lieu, et la fréquence des fautes, même à l'écrit :
(42) le seul phénomène qui puisse être pertinent, ce sont les phénomènes de détachement dont le SN détaché ait une fonction sujet (copie d'étudiant de licence)
Parmi les relativisations, résomptives et réduites paraissent plus faciles à utiliser que les standards : les résomptives parce qu'elles suivent l'ordre des mots de la phrase simple et complètent les clitiques par les prépositions orphelines et les possessifs ; et les réduites qui, à travers que, prennent la forme d'un commentaire sur un nom. Mais aux raisons syntaxiques de leur maintien s'ajoutent des raisons pragmatiques et énonciatives.
La fréquence des résomptives n'est pas négligeable. Pour les sujets, elles sont si fréquentes qu'il ne semble pas y avoir besoin de facteurs favorisants. Mais pour les autres formes, on note quelques usages préférentiels, comme derrière une incise (surtout si elle est lourde) :
(43) c'est des choses que / qu'on soit de droite ou de gauche / on aime les lire
Quant aux réduites, il est vrai qu'elles sont souvent peu compréhensibles hors contexte. Mais elles ne sont jamais employées hors contexte : elles sont liées à des conditions d'énonciation orale ; d'où leur fréquence avec des présentatifs comme c'est ou il y a, ou des déictiques, qui ancrent dans la situation immédiate. Deulofeu (1981) formule à ce propos une hypothèse énonciative : un locuteur peut ne pas chercher toujours la précision dans la communication. Une relation syntaxique sous-spécifiée peut suffire, comme en (44), adapté pour formuler le rapport entre certains types de feu et une action auprès des pompiers, et où l'explicite est superflu :
(44) les feux qu'il faut appeler les pompiers tout de suite (Deulofeu 1981, par opposition aux feux que l'on peut éteindre soi-même)
La cohabitation d'organisations allant du syntaxiquement explicite au discursive- ment vague permet une hypothèse sur la fonction sociale de la variation, si l'on admet qu'on ne dit alors pas tout à fait la même chose. On peut comparer ce fonctionnement aux actes de langage, où le même effet peut être réalisé avec des formes tout à fait distinctes :
(45) il fait vraiment trop chaud ici
(45') ça vous ennuierait d'ouvrir la fenêtre ?
12
Ce sont de telles observations qui ont pu faire dire que le sociolinguiste « ne peut pas ne pas être fonctionnaliste » (Berruto 1995).
2.2.3. S'agit-il d'une variation ?
Est-ce la même chose qui se dit dans ces constructions concurrentes, avec un matériau langagier organisé différemment ? On considère souvent ces différentes formes comme des variantes, que ce soit en sociolinguistique ou en grammaire (variation stylistique ou perspective fonctionnaliste). Qu'il s'agisse bien d'un système, le montre l'existence d'un autre type de relatives qui sature le modèle, les pléonastiques, avec à la fois pronom relatif et élément résomptif :
(46) le train de 4 heures / c'est un train où il y a jamais personne dedans
Mais que ce système soit souvent débordé, on en citera un exemple qui ne relève à proprement parler d'aucun type, mais où il s'agit bien de relative :
(47) j'ai touché la voiture où la personne était dedans c'est la personne qui va chanter maintenant
Contraintes grammaticales, fonctions, stratégies des locuteurs, tout conduit à renoncer à parler de variantes. Aussi la situation de production : les pléonastiques sont plus nombreuses dans des situations d'hypercorrection, et résomptives et réduites hors surveillance sociale. En ce sens, elles ne sont pas substituables, même si elles le sont hors contexte ; et il faut diversifier les situations de recueil plutôt que privilégier l'interview, aussi détendue soit-elle.
2.3. Syntaxe, discours et signification
Influence discrète du structuralisme, la variable comme possibilité de choix parmi différentes variantes constitue le nœud même de la conception variationniste. L'« homo- logie des niveaux » (considérer la syntaxe en droite ligne de la phonologie) est surdéterminée par la sélection de l'objet, la variable, qui engage à distinguer parmi les faits linguistiques entre catégoriques ou invariants (hors objet de la sociolinguistique) et variables (son objet proprement dit). Elle suppose d'interpréter la variation comme optionnalité, l'optionnalité permettant un éventuel investissement extra-linguistique. La variable est donc indissolublement liée à la possibilité d'équivalence sémantique. D'où le goût pour les alternances : c'est pour se conformer à une certaine conception de la langue exprimée dans un modèle sociolinguistique que l'on a privilégié le travail sur ce type de structures syntaxiques. Ce n'est jamais un point de vue de syntaxe qui dicte la démarche, mais la sociolinguistique conçue comme co-variation entre linguistique et social.
Devant ce blocage, deux types d'attitudes sont possibles. Négliger les problèmes sémantiques et se limiter aux questions proches de la morphologie, ou affronter la relation entre syntaxe, sémantique, discours et pragmatique ; ce qui implique d'élargir la socio- linguistique aux genres discursifs, autrement que dans la conception elle aussi étroite de la variation de niveaux de langue, et s'occuper de discours dans leur ensemble (voir Biber 1988).
13
2.3. Syntaxe, discours et signification
3. Variabilité en langue et en discours
Une leçon du variationnisme a été d'inciter à travailler sur des énoncés effectivement produits par des locuteurs réels dans des situations spécifiques. C'est cette orientation que nous allons maintenant commenter, en tenant compte de ce que Halliday appelle les plans textuel et interpersonnel (Halliday 1985, Hasan 1989).
3.1. Standardisation et rôle de Vécrit
On a vu qu'un point en débat (2.1.) concernait la comparabilité (et l'éventuelle équivalence sémantique) entre les significations mises en place par des locuteurs de différentes classes sociales : il faut donc s'interroger sur l'origine du caractère non standard des formes non standard 9. C'est ce que fait Cheshire (à paraître), en supposant qu'une forme de langue ne surgit pas non standard (elle le devient), et en exploitant une notion qu'elle reprend à Chafe 1982 : l'implication de la part de l'énonciateur (par opposition à la distance).
Si, parmi les contextes où se rencontre une forme, certains mettent en jeu l'implication du locuteur, ils seront à ce titre dévolus à des emplois entre familiers, plutôt ordinaires, et évidemment oraux. Ils peuvent alors acquérir valeur de marqueur social, plus ou moins stigmatisé. Au contraire, un contexte adapté à l'argumentation explicite en langue écrite se trouvera ipso facto valorisé et réputé standard. Ce serait donc, à l'encontre de l'hypothèse de Bell 1984, de leurs emplois fonctionnels que certaines formes prendraient leur valeur diastratique, et non parce qu'une forme est standard qu'on l'utilise dans une situation standard.
Mais la différence des modes de standardisation qu'ont connus les formes doit jouer un rôle ; faute d'en tenir compte, on risque de produire un artefact quant à l'importance des variations à chaque niveau. La morphologie (où l'on considère souvent qu'en dehors de la forme standard, il n'y a que des fautes) et la phonologie (de façon tardive mais efficace) ont été, en français, plus fortement standardisées, avec pour effet de tendre à inhiber la variation. En français, mais pas qu'en français.
Quant à la syntaxe, on sait à quel point l'écrit est codifié. Pour l'oral, c'est surtout par désintérêt et ignorance que sa variabilité a pu échapper à la standardisation ; la codification a été historiquement moins consistante, et même inexistante sur un certain nombre de phénomènes non repérés. Et encore de nos jours, la syntaxe de l'oral n'est pas suffisamment bien explorée pour que l'on puisse faire une liste des variations possibles.
3.2. L'interaction
Tous les phénomènes ne sont pas susceptibles de varier ; et, à côté des alternances, certaines zones constituent de meilleurs candidats. Ainsi, en français, les pronoms (personnels, relatifs, interrogatifs) donnent toujours lieu à variation, comme zones d'organisation synthétique dans une langue analytique.
14
3. Variabilité en langue et en discours
3.1. Standardisation et rôle de l'écrit
3.2. L'interaction
Mais hors des raisons syntaxiques, certaines variations, comme les interrogatives, peuvent être reliées à la dimension pragmatique. Mis à part les contraintes syntaxiques et les variations sociales et fonctionnelles, il reste encore plusieurs formes « en concurrence », à propos desquelles on peut évoquer le rôle dans l'interaction : l'interrogation constituant un point d'enjeu dans les rapports inter-personnels, elle requiert souplesse et variété de formes. D'ailleurs la négation, elle aussi très présente dans l'interaction (avant d'arrêter une solution entre interlocuteurs, on commence souvent par écarter, au moyen de négations, les solutions rivales), constitue aussi un lieu de variation privilégié 10 (Cheshire à paraître pour l'anglais).
Cette sensibilité de la syntaxe à la pragmatique permet en partie de prédire ce que l'on obtiendra, selon la situation : il n'y a pas à attendre beaucoup de questions dans les réponses à une interview (dans une demande de renseignements, oui), mais on trouvera des futurs dans l'exposé de projets d'avenirs, des négations dans une justification...
Selon Bell 1984, le stylistique est un miroir du social, et un locuteur adapte son style en réponse à son interlocuteur, ou à l'image qu'il se fait de lui. L'étude de la souplesse stylistique nous permet sans doute mieux de comprendre la nature du langage comme phénomène social, que ne l'avait fait la mise en corrélation de phénomènes linguistiques à des catégories sociales prédéterminées.
3.3. Le texte
L'observation du changement a permis depuis longtemps de savoir que certains environnements sont plus sensibles que d'autres à l'innovation. On peut parler d'instabilité, de positions vulnérables qui sont saturées les premières, mais il reste à établir leurs propriétés.
Pour la syntaxe, Cheshire 1996 avance la notion de saillance (ou proéminence). Certaines positions s'avèrent, d'un point de vue psychologique mais aussi phonologique, plus proéminentes que d'autres (en particulier parce qu'elles peuvent traduire, par la mise en premier plan, l'implication du locuteur) : ainsi avant tout de la position en tête de phrase, qui prend dès lors une signification syntaxique et pragmatique.
On peut à ce propos évoquer le passif : si le sens de l'actif et du passif est grossièrement le même, il n'est pas indifférent de savoir quel est l'élément en position de sujet grammatical (effet de mise en premier plan). D'autant plus que les passifs, rares à l'oral en français, se caractérisent souvent par l'effacement du complément d'agent.
Un autre aspect du déroulement du discours s'exprime dans la notion de « cohérence discursive », en particulier par la différence entre ce qui est donné comme nouveau ou déjà connu. Cohérence aussi dans le rôle de « l'effet de série » : si la première occurrence
15
3.3. Le texte
d'une variable est libre (éventuellement socialement déterminée), celles qui suivent dans un même discours tendent souvent à se conformer à cette première forme ; on parlera d'entraînement par parallélisme formel ".
C'est aussi de la cohérence que relève la thématisation, à propos de laquelle voici un exemple emprunté à Romaine 1984, et adapté au français :
(48) parce qu'il faisait froid j'ai fermé la porte
(49) j'ai fermé la porte parce qu'il faisait froid
(50) comme il faisait froid j'ai fermé la porte (51)* j'ai fermé la porte comme il faisait froid
La différence dans l'ordre des mots peut s'interpréter comme une répartition entre premier plan et arrière-fond.
Cet exemple invite à s'intéresser à l'émergence ou à la perte de significations dans une langue, en particulier dans les liens entre séquences : sauf à penser que tout ce qu'une langue permettra un jour d'exprimer est recelé dès ses premières formes, il faut étudier comment la grammaticalisation fait surgir de nouvelles significations (l'ensemble des conjonctions du français n'a pas été transmis depuis le latin) 12.
3.4. Variation syntaxique et investissement sociolinguistique
On a pu dire qu'il y avait moins de variation en syntaxe qu'en phonologie (Hudson 1980), et les travaux syntaxiques signalent moins d'investissement sociolinguistique que les travaux en phonologie 13.
La variation phonologique apparaît gouvernée par des processus « naturels », à l'œuvre dans toutes les langues : pour Kroch 1978, le propre des variantes de prestige est de bloquer de tels processus, alors qu'ils jouent à plein dans les discours non surveillés, comme d'ailleurs dans le discours rapide étudié par Zwicky 1972. Ainsi des assimilations ou des simplifications consonantiques, phénomènes très répandus dont le français donne de bons exemples.
Alors que la fréquence des occurrences est décisive en phonologie (plus une forme est utilisée, plus elle est soumise à cette régulation naturelle), en syntaxe, elle est toujours plus faible, et jouera donc un moindre rôle : ce n'est pas sa fréquence qui rendra une forme syntaxique saillante. La variation syntaxique obéirait donc davantage à des conditionnements d'un autre ordre, que Cheshire 1996 propose d'appeler cognitifs.
16
3.4. Variation syntaxique et investissement sociolinguistique
Étant donné ces différences de fonctionnement et de sensibilité, la variabilité syntaxique va-t-elle refléter les mêmes phénomènes que la dimension phonologique ? Est-ce que ce seront les mêmes types d'aspects sociolinguistiques qui s'exprimeront dans chaque dimension ?
Hudson 1980 a un argument inattendu de ce point de vue (p. 189). Pour lui, il faut traiter les différents niveaux linguistiques de la même manière (plaidoyer pour l'homolo- gie), faute de quoi on aura du mal à montrer que la variation y reflète le même phénomène sociolinguietique. Mais comment sait-il qu'il s'agit du même phénomène sociolinguisti- que ? Armstrong (à paraître) fait l'hypothèse inverse, qui me semble plus intéressante : les locuteurs « signaleraient » des aspects différents de leur identité sociale par l'intermédiaire de différents niveaux. A la phonologie, mise en place plus tôt chez l'enfant, les aspects plus impersonnels et plus permanents de l'identité sociale (origine régionale, sexe, âge, classe sociale) ; à la syntaxe, les aspects plus personnels.
Cheshire 1996 va dans la même direction qu'Armstrong, en supposant que les phénomènes de variation syntaxique seraient conditionnés surtout par des facteurs linguistiques ou situationnels, guère par des facteurs sociaux, dans la mesure où leur moindre fréquence les rend moins saillants pour un investissement social.
Conclusion
Pour comprendre la nature et l'usage de la variation syntaxique (quel usage quotidien en font les locuteurs), il faut mieux explorer la structure syntaxique et discursive de la langue telle qu'elle est vraiment parlée, dont on a pour le moment une connaissance insuffisante. Si la variation est bien une propriété des langues naturelles, une description minutieuse de la langue effectivement parlée ne manquera pas de la rencontrer, sur différents plans.
Quant au terme même de variation, étant donné les observations effectuées, on sera conduit soit à y renoncer (si l'on considère que ce que l'on a vu en syntaxe rend suspect ce qui a été établi pour la phonologie), soit à le limiter à la phonologie et à quelques niveaux au fonctionnement proche. Je ne vois en tous cas pas ce qu'on gagnerait à l'élargir de façon telle qu'il puisse englober toute la syntaxe.
Les implications pour la sociolinguistique sont de considérer que la variation ne suffit pas pour saisir effectivement les lieux d'interface entre le linguistique et le social, ce qui conduirait paradoxalement à ne conserver qu'un emploi spécifiquement linguistique de la notion.
17
Conclusion
18