Une région frontière au milieu du XIXe siècle. —Paul Guichonnet, un -des plus jeunes et des meilleurs historiens actuels de la Savoie, en publiant, avec l'aide de la générosité suisse, sa belle monographie : « Le Faucigny •en 1848» % vient de projeter une vive lumière sur le complexe politique, mais surtout économique et social d'une région qui appartient certes encore au Piémont d'où viennent certaines influences, mais qui regarde aussi ver- la Suisse voisine et la France à laquelle elle va bientôt se rattacher. P. Guichonnet a grandement raison de vouloir culbuter les traditions de l'historiographie régionale : « Nous avons essayé d'appuyer sur les parties que les
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chercheurs locaux laissent généralement dans l'ombre : géographie du sentiment politique, régime de la propriété, phénomènes économiques et sociaux ». L'auteur, « remarquable détecteur de documents d'archives rares », selon? l'expression de l'archiviste Avezou dans la préface, s'efforce de répandre- dans ce coin des Alpes l'esprit des Annales et nous savons combien ses idées- pas"sent les frontières, particulièrement en direction de Genève. Avec raison r P. Guichonnet insiste sur cette grande ressource de la Savoie du [Nord г l'expatriation saisonnière des paysans vers la Suisse et la France, « véritable volant régulateur de l'économie locale ; elle permet de faire subsister- la famille restée au foyer et de payer les impôts ». Mais 1848, c'est la crise qui conduit aux retours forcés. Or, la noblesse détient toujours une grosse fraction de la propriété foncière. La classe bourgeoise, elle, se passionne pour l'économie politique : « Les bourgeois regardent autant, sinon davantage, vers la Suisse radicale ou l'Angleterre libre-échangiste que vers la France ». Quant au clergé, fermé, mais puissant, il évolue de plus en plu» pour une annexion à la France où règne « l'ordre napoléonien ». Ainsi, ei> terre étrangère, c'est encore une vieille France économique et sociale qui se^ réveille à peine. Voyez aussi la presse : « En France, dès la Révolution de 1830, de nombreux journaux gouvernementaux et d'opposition avaient vu e jour. Or la Savoie, dans ce domaine, a encore une génération de retard sur sa grande voisine ». Dans la vie savoyarde de 1848, la crise sociale et la misère dominent. La disette fut suivie d'une extrême dépression monétaire pendant plusieurs- années, car les migrants savoyards chassés de France ne peuvent plus rapporter d'argent et les guerres du Piémont coûtent cher. Cependant l'unité est loin d'être complète dans cette Savoie à la croisée des chemins ; le Faucigny par exemple, en 1848, au moment de l'affaire des « Voraces », regardait beaucoup plus vers la Suisse que vers la France pour une éventuelle annexion et à côté des liens politiques intervenaient beaucoup de facteurs économique» et sociaux. La monographie de P. Guichonnet est une solide et vivante ana- - lyse ; elle pose les grands problèmes du moment et cherche à les résoudre par des apports nouveaux. Peut-être l'auteur aurait-il pu insister davantage sur l'influence des migrants qui passent et repassent sans cesse les frontières ; province traditionaliste sans doute, mais les hommes s'y déplacent beaucoup, apportant des idées qui germeront. — Abel Châtelain.