UNE INSCRIPTION DIONYSIAQUE PEU COMMUNE
En 1979, M. Georgopoulou-Meladini1 publiait en capitales, sans commentaire, une inscription trouvée à Chalcis dans un ensemble chrétien et donc, j'imagine, en remploi. « Nous la recommandons à l'attention », écrivaient Jeanne et L. Robert dans leur Bulletin2 ; on ne se fait pas dire ces choses-là deux fois et, grâce à la bienveillance du Directeur de l'École d'Athènes, j'ai eu le moyen d'étudier, puis de publier ici cette inscription. Davantage pour prendre le risque d'ouvrir le feu sur un document qui fera sûrement encore parler de lui, que pour prétendre régler le problème.
Pour ne rien préjuger, reproduisons d'abord la copie de l'éditrice, mais sans séparer les mots et en la corrigeant3 d'après la photo sur un détail insignifiant :
ΝΕωΤΕΡω
ΜΟΥΛΠίωΚΑΛΛΙΝΕΙΚω
ΝΕωΤΕΡωΦΟΡΕΙΜΕΝω 4 ΚΑΙΠΡωτωΠΟΙΗΣΑΝΤΙ
ΕΝΤωΘΕΑΤΡωτωΔΙΟΝΤ
ΣωΚΥΚΛΟΥΣΠΕΝΤΗΚΟΝ
ΤΑΠΕΝΤΕΕΠΑΓΑΘωΚΑΙ 8 ΕΛΘΟΝΤΙΕΠΙΤΟΚΑΠΕΤω
ΛΙΟΝΜΟΝωΑΝΕΥΤΟΥΘΥω
ΝΟΦΟΡΟΥΕΣΟΥΕΣΗΚωΣΕΝ
ΜΕΧΡΙΣΑΠΕΘΕΤΟΒΡΑΧΕΝ 12 ΤΙΠΑΣΑΝΤΗΝΧΟΡΕΙΑΝ
ΚΑΙΠΕΡΙ - - -
ΥΡΙΝ
Transcrivons, avec une correction ou interprétation à la 1. 10 :
Νεωτέρω. — Μ(άρκω) Ούλπίω Καλλινείκω νεωτέρω, φορειμένω, και πρώτω ποιήσαντι εν τω
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θεάτρω τω Διονύσω κύκλους πεντήκοντα πέντε έπ' άγαθω, και έλθόντι επί το Καπετώλιον μόνω, άνευ του θυωνοφόρου, έ(ξ) ου έσήκωσεν μέχρις άπέθετο, βραχέντι πάσαν την χορείαν και περι[ την πανήγ]υριν
Louis Robert et Mme Jeanne Robert, qui s'est beaucoup intéressée à ce document, ont bien voulu lire une première rédaction du présent article et m'ont écrit : « Ές οΰ ne peut se construire pour signifier jusqu'où, comme vous le supposez. Gomme le sigma a la forme Σ, il est facile d'y reconnaître un xi. Si le sigma était indéniable, on aurait une graphie du type Αλέσανδρος, bien attesté ».
Je traduis, en anticipant sur le commentaire : « A Néotéros. — A Marcus Ulpius Callinicos junior, (remplissant la fonction sacrée de) porté, et le premier à avoir fait dans le théâtre, en l'honneur de Dionysos, cinquante-cinq tours, ce qui a été de bon augure ; et qui est allé sur le Gapitole, seul, sans (se faire aider par) le phallophore depuis le moment où il a soulevé (le phallos) jusqu'au moment où il l'a posé ; mouillé pendant toute la danse et (faisant le tour? de) la panégyrie... »
Le verbe σηκόω a déjà le sens de « soulever, élever » que lui donnent Sophoclis et le dictionnaire de grec patristique de Lampe ; c'est le grec actuel σηκώνω. Autre signe d'une époque récente (le 111e siècle de l'Empire, plutôt que le ne), le nom usuel du dédicataire a été inscrit une première fois en tête de la dédicace honorifique, faisant une ligne à lui seul ; on a remarqué que ce Callinicos junior a reçu pour nom usuel le qualificatif même de νεώτερος et s'appelait en somme Καλλίνεικος 6 και Νεώτερος. Autre marque d'une époque récente ou d'une influence latine, cette inscription est une dédicace honorifique, au datif, et non une consécration à l'accusatif4.
Nous sommes en présence de coutumes populaires sûrement très vivantes, mais dont les inscriptions parlent très rarement (encore que la grande inscription d'Épaminondas d'Akraiphia mentionne incidemment Γδ'ρχησις τών συρτών, la moderne syrlaki)5. Notre document perd son mystère, si l'on jette un coup d'œil sur une coupe à figures noires de Florence qui représente une phallophorie dionysiaque : une file d'hommes nus portent horizontalement une perche ; sur la perche est juché, en un équilibre instable, un homme déguisé en silène qui tient un long tronc d'arbre, décoré et vaguement anthropomorphe, qui n'est autre chose que le phallos. On comprend alors notre inscription : ce n'est pas un petit exploit, juché sur la perche, de rester en équilibre et de faire ainsi cinquante-cinq fois le tour de l'orchestra sans tomber. Joyeuse coutume populaire, à la fois acte de piété, exploit et brimade plaisante. Plutarque aimait ces coutumes : « La fête ancestrale des Dionysia », écrit-il6, « était célébrée jadis d'une manière populaire et joyeuse ; amphore de vin, cep de vigne, quelqu'un qui tirait un bouc, puis un autre portant un cabas de figues, et en fin de cortège le phallos ». Plutarque déplore que le luxe ait trop souvent altéré cette simplicité.
1985] UNE INSCRIPTION DIONYSIAQUE PEU COMMUNE 623
La coupe de Florence est connue par un dessin de Heydemann et a été plus d'une fois reproduite7 ; l'inscription permet de mieux la comprendre. Pour Vallois, le phallos est « fixé sur une sorte de traîneau qu'un groupe d'hommes ithyphalliques portent sur leurs épaules » ; pour Nilsson, le prétendu traîneau est une perche, « etwas, das wie eine Stange aussieht, von einer Reihe von Mânnern getragen ». Assurément, et, à bien regarder les pieds du personnage en équilibre sur la perche et qui s'accroche au phallus, sa position n'est pas confortable : la perche est juste assez large pour y poser les talons de part et d'autre et, comme elle est ronde, il faut serrer les jambes pour empêcher les pieds de glisser.
L'histoire est donc la suivante. Gallinicos, rejeton d'une famille- de notables (ils ont la cité romaine), a participé brillamment à la pompe en l'honneur de Dionysos. Le cortège a pu lui faire faire cinquante-cinq fois le tour de l'autel du dieu thymélique, au théâtre ; ce record était d'heureux augure pour les vendanges (de plus, avec la répétition du même chiffre, ce nombre devait avoir quelque chose de « mystique »). A cet exploit d'équilibrisme, Gallinicos a fait succéder un exploit de vigueur : à lui tout seul, il a soulevé le phallos, appelé ici thyônè8, sans se faire aider par le phallophore (le mot de thyonophore semble nouveau, mais entre dans la plus banale des séries)9; toujours sans son aide, il a porté le lourd phallos en haut d'une éminence, où il l'a enfin déposé à terre : le joyeux cortège qui l'accompagnait avait là-haut atteint son but. Les dieux aiment ces exploits ; on sait que d'autres fidèles portaient sur leur dos jusqu'à l'autel la victime à sacrifier ou encore s'attelaient au char d'une prêtresse. Gomme me l'écrit Louis Robert, les mots « sans le thyanophore » portent sur le tout, de έ(ξ) οΰ à μέχρις άπέθετο.
Restent plusieurs points obscurs, sur lesquels Louis Robert et Mme Robert m'ont posé des questions dont je les remercie, en modifiant mes interprétations premières.
D'abord, à la troisième ligne, Gallinicos est φορείμενος ; par la place qu'il occupe dans le libellé, ce mot semble être le nom d'une fonction (des milliers d'inscriptions honorent un personnage pour être ou avoir été gymnasiarque ou archonte et avoir fait, dans ce rôle, tel exploit ou telle largesse). Φορείμενος doit être une fonction dionysiaque, inconnue par ailleurs, à ma connaissance ; ce mot ne peut guère être que le participe médiopassif de φορέω : dans la fête dionysiaque, Callinicos avait revêtu le rôle de « porté ». C'est un participe présent (la dédicace a été élevée l'année ou une des années où Callinicos était encore en charge) ; seulement c'est un présent dialectal, et la difficulté est là. Certes, par lui-même, l'emploi du dialecte n'a rien de surprenant : il est très courant que, dans les vocabula solemnia qui désignent des magistratures, des prêtrises et des institutions, la vieille forme dialectale soit conservée
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au milieu d'un texte qui est tout entier écrit en κοινή10. Seulement, la désinence en -είμενος au lieu de -ούμενος, bien attestée en delphien et dans les dialectes du Nord- Ouest11, semble inusitée en Eubée, Béotie et Thessalie12. Forme ancienne, soit ; mais que fait à Chalcis cette forme étrangère? D'où vient-elle?
Deuxième difficulté, la fin du texte : Callinicos a été « mouillé pendant toute la danse » qui a succédé au cortège de la phallophorie. Le verbe βρέχει était et est encore tantôt actif, tantôt impersonnel ; le participe (κατα)βραχείς se dit, soit d'un personnage mouillé en général, soit de quelqu'un qui a été mouillé par la pluie. J'hésite entre deux interprétations ; ou bien le zèle et l'adresse d'heureux augure de Callinicos ont eu leur récompense : la pluie a éclaté et n'a pas été* seulement une courte ondée. Ou bien Callinicos était trempé de sueur, tant il s'est adonné avec ferveur à la danse sacrée ; la même ferveur a pu lui faire faire le tour de la panégyrie, d'une manière et pour des raisons que j'ignore (περί étant, soit préposition,, soit' préverbe).
Troisième difficulté : le Capitolium où Callinicos porte le phallos. Il est invraisemblable qu'il y ait eu à Chalcis un temple de la triade capitoline, car ce culte est propre aux colonies romaines13. Deux solutions. Cette inscription peut être une pierre errante, apportée par mer de la colonie de Patras, de Corinthe ou de Dium (où le culte de Dionysos est connu par des inscriptions grecques et latines et par les fouilles qui ont mis à jour le sanctuaire). Deuxième solution : Capilolium n'était pas à Chalcis un temple reproduisant celui où, à Rome, on adorait Jupiter, Junon et Minerve, mais un temple où l'on célébrait, plus largement que le seul culte de la triade capitoline, les cultes relatifs à Rome et à l'empereur. En Egypte, en effet, Oxyrrhynchus et Arsinoé, qui n'étaient pas des colonies, avaient un Καπετώλειον, au témoignage des papyrus ; dans celui d'Arsinoé, on célébrait l'empereur régnant, le premier jour de l'an de l'année romaine, les anniversaires de la montée des empereurs sur le trône, l'anniversaire de victoires impériales ou de naissances princières, le natalis de la déesse Rome et aussi le culte local de Souchos, le dieu-crocodile.
L'usage du datif, à la romaine, au lieu de l'accusatif, et la désinence en dialecte étranger à l'Eubée font pencher plutôt pour, une pierre errante. En tout cas, que l'inscription soit originaire de Chalcis (où les fêtes de Dionysos sont connues par d'autres inscriptions) ou d'une colonie romaine, reste à savoir si elle émane de la cité elle-même, d'un des villages de son territoire ou d'une association privée. La restitution [πανήγ]υριν, si c'est la bonne,' et l'usage du théâtre imposent la première solution ; il faut donc se représenter une fête poliade de Dionysos sous les traits folkloriques d'une liesse populaire.
Paul Veyne.
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