LE DÉVELOPPEMENT
DES TÉLÉCOMMUNICATIONS :
LES ENJEUX ÉCONOMIQUES
DE LA MUTATION DES ANNÉES 80
par Jacques Arlandis*
En proclamant 1983 année mondiale de la communication, l'assemblée générale des Nations Unies exprimait alors sa conviction que l'événement fournirait à tous les pays l'occasion d'analyser en profondeur leur politique en matière de développement des communications, et stimulerait en particulier le secteur des infrastructures de télécommunications.
A regarder de près, sur ces six dernières années, le développement des télécommunications au niveau mondial, ou mieux en découpant la planète en espaces géopolitiques pertinents, on s'apercevra qu'il y a une manière de paradoxe entre une intention — celle des Nations Unies, relayée en la matière par I'uit (l'Union internationale des Télécommunications, organisme supra-national représentant près de 150 pays membres) — intention toute empreinte de la symbolique du village planétaire, et une réalité économique du secteur des télécommunications qui dénie justement toute vision œcuménique d'un développement harmonieux — ou pour le moins homotétique — des télécommunications au niveau mondial.
Il faut aujourd'hui se rendre à l'évidence : l'analyse des politiques gouvernementales et les stratégies des groupes industriels des pays développés plaident de plus en plus en faveur d'un développement intraverti des télécommunications (limité au triangle Etats-Unis, Europe et Japon); il ne faut pas attendre de cette évolution qu'elle participe directement à une amélioration du dialogue Nord-Sud, ou qu'elle favorise spontanément l'émergence d'un nouvel ordre économique mondial dans le domaine de l'information et de la communication moins défavorable aux pays en voie
Revue Tiers Monde, t. XXVIII, n° 111, Juillet-Septembre 1987
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de développement. Le prolongement des tendances à l'œuvre actuellement devrait rendre la tâche de ces derniers encore plus difficile. Mais réalisme n'est synonyme ni de pessimisme, ni de déterminisme, même s'il rime avec eux : la poésie a toujours pris ses distances vis-à-vis du politique et de l'économique.
L'objet de cette analyse est de préciser la nouvelle donne pour le secteur des télécommunications. Les enjeux qui en découlent sont suffisamment différents de ceux que l'on a connu ces vingt dernières années (1960-1980) pour qu'on soit autorisé à parler de la mutation des années 80.
Cette mutation que l'on présentera dans une perspective historique justifie à notre sens l'idée d'un développement autocentré des télécommunications dans les pays fortement industrialisés. C'est dans ce contexte tout à fait pregnant que l'on sera amené à revenir sur une problématique du développement des télécommunications dans les pays du Tiers Monde.
i. — l'émergence d'une nouvelle donne économique
Les années 60
Au cours des années 60, on assiste à une relative stabilisation du développement des réseaux de télécommunications dans les pays industrialisés. La croissance nette du nombre de lignes installées chaque année suit grosso modo les variations démographiques absolues — nombre de nouveaux foyers — et relatives — augmentation du nombre de foyers urbains. Comme vers la fin des années 60, les sources du peuplement urbain accéléré se tarissent peu à peu, seule la demande de télécommunications provenant du secteur professionnel dynamise quelque peu le secteur des télécoms. Cependant, qu'il s'agisse de demande nouvelle, de trafic, de vente de matériel (infrastructure et terminaux), les taux de croissance sont au mieux comparables à ceux du pib des pays industrialisés — la moyenne des pays de I'ocde est sur la période de l'ordre de 5 %. L'évolution du secteur des télécommunications accompagne la croissance économique des pays industrialisés mais n'en constitue pas un élément moteur.
Cette croissance douce du secteur télécom se fait sur fond de technologie stabilisée. Tant en ce qui concerne les techniques de transmission — technologies du câble coaxial et des faisceaux hertziens — que celles de la commutation — technologie crossbar ou semi-électronique — , les efforts de recherche et développement sont stabilisés; les innovations techniques n'interviennent qu'à la marge, et sont sans effets perturbateurs sur l'ingénierie des réseaux de télécommunications.
I. — L'émergence d'une nouvelle donne économique
Les années 60
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Par ailleurs, les structures de marchés sont également stables. Face au monopole d'exploitation du service de télécommunication sur un territoire national donné, on trouve un oligopole de production du matériel de télécommunication.
Le téléphone est partout considéré comme un bien public, et que son statut juridique relève du droit privé (cas d'ATT aux Etats-Unis) ou du droit public (cas de la Direction générale des Télécommunications en France) l'exploitant bénéficie de la légitimité que lui confère la théorie économique du monopole naturel. Quant à l'oligopole de production, il est en général national et donc évolue dans le cadre de marchés captifs, voire cartélisés.
Cette structure de marché relativement figée pèse sur l'économie du secteur : les coûts sont relativement maîtrisés, les marges assez confortables, le prix du service téléphonique est en unité courante relativement stable.
Dans cette problématique générale, le Tiers Monde peut constituer une perspective intéressante. Au problème près de sa solvabilité, il représente en aval des perspectives de marché tout à fait remarquables (les taux d'équipements sont dans un rapport de 1 à 20 avec ceux des pays industrialisés et la pression démographique y est plus forte). En amont de la production, les transferts de technologies — qui sont rappelons-le des technologies stabilisées — peuvent s'effectuer dans des conditions économiques acceptables (au prix coûtant ou au coût marginal du transfert). Il peut s'agir donc pour l'industrie du téléphone prise dans son ensemble d'un complément d'activité tout à fait intéressant; mais dans le contexte économique de l'époque (on peut revenir ici sur les problèmes de solvabilité de ces pays, liés à une certaine dégradation des termes de l'échange), l'équipement en télécommunication des pvd constitue pour l'industrie du secteur un enjeu périphérique (excepté peut-être pour quelques groupes industriels comme itt ou Ericsson).
Les années 70
Rythmer le changement économique au gré du changement de décennies est bien sûr une facilité méthodologique. Il se trouve que cela correspond, tout du moins en ce qui concerne les télécommunications, à des périodes où les règles du jeu économique sont suffisamment distinctes et cohérentes pour justifier un tel découpage dans notre mise en perspective du secteur.
Les années 70 se caractérisent ainsi par la confrontation de deux dynamiques : celle, exogène, provoquée par les crises du système monétaire
Les années 70
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international, de l'énergie et de la productivité de l'appareil industriel américain, et celle, plus endogène, du secteur des télécommunications qu'orientent le changement technologique, le renouvellement nécessaire des infrastructures dans les pays industrialisés et la pression des pays en voie de développement qui tentent de s'arrimer une fois pour toute à la croissance (renouvelée) des télécommunications que l'on sent poindre lors de cette décennie.
Les structures de marché vont peu à peu être remises en cause : c'est le début de la déréglementation du secteur. Les logiques économiques vont se trouver perturbées. L'investissement de plus en plus lourd en recherche et développement modifie globalement la structure des coûts et sera répercuté sur le prix des services, entraînant certaines tensions dans l'ajustement offre-demande. Enfin, l'équilibre géopolitique du secteur est ébranlé. Parmi les pays industrialisés, les performances du Japon en électronique, en général, et en télécommunications, en particulier, en font un des nouveaux pôles de pouvoir économique.
Parmi les pays en voie de développement, on assiste à la mise sur pied d'un certain nombre de projets audacieux (réseaux Médarabtel, Panaftel, Satellite Arabsat) qui seront financés soit par les nouvelles ressources dont bénéficient les pays de Горер, soit par de nouveaux programmes d'endettement que viennent parfois appuyer une aide internationale ou multilatérale.
Les années 80
On peut considérer que la décennie 70 restera pour le monde des télécommunications celle d'une transition. Mis à part quelques cas atypiques (la France notamment avec son spectaculaire effort de rattrapage), on assiste tout du moins en ce qui concerne les pays industrialisés à une modification des caractéristiques du système économique que l'on peut encore, au seuil des années 80, résumer en trois points :
1. Une industrie lourde où les investissements en infrastructures sont prédominants (60 milliards de dollars en 1980).
2. Une activité économique où les gouvernements et autres autorités publiques sont fortement engagés.
3. Un contenu technologique qui commence à évoluer assez rapidement.
Ces traits dominants de l'activité économique vont se gauchir sous l'effet de logiques timidement à l'œuvre dans la période précédente, et qui prendront entre 80 et 86 toute leur dimension.
Les années 80
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1. Le trend du changement technologique va être mieux perçu sinon maîtrisé. Au début des années 80, les pôles d'innovation sont clairement identifiés : il s'agit de la numérisation du signal, de la commutation (électronique et optique), de la transmission optique, des systèmes satellites, des logiciels d'exploitation et de gestion des réseaux, et des performances technico-fonctionnelles des terminaux.
2. Sous l'effet d'un certain nombre de facteurs internes comme externes, les politiques publiques en matière de télécommunications vont perdre de leur aura; le rôle de l'Etat se limitera de plus en plus à assurer le respect des règles du jeu, au détriment de son rôle d'acteur privilégié.
3. Le champ des usages potentiels des télécommunications va s'élargir considérablement; en anticipant sur la convergence technologique entre informatique et télécom, ainsi que sur des besoins des utilisateurs, besoins plus conformes à l'idée que l'on se fait de l'impact économique de la communication et de l'information dans les sociétés dites postindustrielles, les opérateurs vont voir un champ d'action s'ouvrir devant eux. En termes de produits, on parlera de plus en plus de « services à valeur ajoutée ». En termes d'investissement, on assistera à un rééquilibrage entre les investissements en infrastructure et ceux orientés vers la prestation de ces nouveaux services (le cas du Vidéotex en France en est une certaine illustration).
II. — LES DEUX MONDES
1. Les pays industrialisés, un monde de plus en plus introverti
Les mutations que nous venons de décrire ont fait naître chez les pays de I'ocde le sentiment que la nouvelle donne économique les pousserait à agir à l'intérieur du triangle Etats-Unis, Europe, Japon. La Triade, comme l'appelle Omahe, définit le nouveau centre de gravité du Monde, permettant ainsi à A. Farnoux d'écrire dans un rapport récent sur l'électronique mondiale : « Aujourd'hui l'ordre du monde repose sur l'équilibre des puissances industrielles du monde... La montée en puissance du Japon compromet sérieusement l'équilibre du monde qui a tout autant besoin d'une électronique européenne forte que d'une américaine forte. » Restreint à l'univers des télécommunications, ce discours respire tout à fait l'air du temps.
Il faut reconnaître qu'un certain nombre d'éléments objectifs dans l'économie du secteur peuvent inciter certains à raisonner de la sorte.
II. — Les deux mondes
1. Les pays industrialisés, un monde de plus en plus introverti
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Les développements précédents (mutations que nous venons de décrire) font nettement apparaître les vecteurs de ce raisonnement.
Tout d'abord, le retrait relatif des opérateurs publics a laissé le champ libre aux industriels et exploitants privés dont la logique économique remet aux premiers plans la maximisation à long terme du profit, avec pour corollaire une gestion beaucoup plus serrée en termes de rentabilité.
Or, l'effort à fournir, dans les conditions actuelles, est tout à fait substantiel. Dans une situation concurrentielle un peu plus débridée (même s'il ne faut pas en la matière exagérer l'impact de la déréglementation), l'offre industrielle (de services comme de matériels) doit à la fois gérer l'incertitude technologique et apprivoiser la demande. Cela nécessite des ressources financières impressionnantes ; l'exemple de la commutation illustre bien ce propos : il faut en effet investir 1 à 2 milliards de dollars en recherche et développement pour concevoir un nouveau produit; il en faut tout autant pour adapter un produit existant à un nouveau marché.
La nouvelle donne économique ne peut que renforcer la logique capitaliste dominante. On comprendra alors que la dimension géo-économique dans la croissance des télécommunications limite le champ d'action des acteurs industriels et publics au seul triangle Etats-Unis, Europe, Japon : il s'agit en effet de partager les efforts de recherche et de développement entre partenaires solvables, de maîtriser l'évolution des balances commerciales globalement encore équilibrées, de concentrer les efforts de marketing sur des marchés crédibles (au pire ou au mieux) à moyen terme.
2. La position délicate des pays en voie de développement
On l'aura facilement compris à la lecture du paragraphe précédent, il ne faut pas compter sur une solidarité évidente des pays industrialisés en ce qui concerne le développement des télécommunications dans les pvd.
On peut même penser qu'à court et à moyen terme l'intérêt économique pour ces marchés potentiels ne sera pas très marqué. Les problèmes d'endettement du Tiers Monde pèsent très lourd sur la perception de la solvabilité d'une demande émanant de ces pays.
Il reste que les pvd, quel que soit le contexte dans lequel évoluent les pays industrialisés, ne peuvent se désintéresser d'un développement des télécommunications qui leur font encore cruellement défaut (en 1982, sur 550 millions de téléphones installés, les pvd représentaient 10 % de ce total, pour 85 % de la population mondiale).
Certes, on connaît le dilemme auquel les pvd ont à faire face : le développement des télécommunications doit-il simplement accompagner celui de l'économie ou bien doit-il faire l'objet d'une action prioritaire?
2. La position délicate des pays en voie de développement
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Tableau 1. — Parc installé de téléphones (janvier 1982)
En situation de ressources très rares en capital, ce dilemme devient encore plus dramatique, ce qui a pour conséquence de rendre plus délicat les arbitrages politiques.
Pourtant, il semble bien que du côté des pvd on ait mesuré l'importance économique de l'information et la communication à la fois en ce qui concerne les problèmes de développement qui leur sont propres (contribution des télécoms à la croissance nationale) mais également en ce qui concerne le jeu géopolitique à l'échelle mondiale.
Tableau 2. — Répartition des marchés mondiaux de télécommunications
* Estimation ministère du Plan (France).
Il faut admettre cependant que la situation est précaire : l'accès à la technologie télécom de plus en plus difficile, la compétence en matière d'ingénierie et d'exploitation des réseaux s'acquiert plus lentement que prévu, la disparité des usagers (secteur multinational) qui demandent des communications au niveau de sophistication technique qu'on trouve aux Etats-Unis ou en Europe, l'industrie locale dont le niveau d'exigence est plus limité et centré sur la fiabilité, les zones rurales encore chères à équiper, et les zones urbaines enfin où le téléphone ne fait pas encore complètement partie de la sociologie de la communication. Ce sont autant d'éléments
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qui expliquent pourquoi, dans les plans de développement, les télécommunications n'apparaissent pas encore comme une réelle priorité.
Malgré cela, on ne voit pas très bien l'initiative privée (qu'elle soit nationale ou étrangère) prendre le relais de l'initiative publique. Pendant au moins une décennie, le développement des télécommunications, dans les PVD, restera encore très dépendant d'une gestion politique de ce dossier. Gageons qu'ils auront en face d'eux des interlocuteurs peu disposés à faire de nombreuses concessions.
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mai-juin 1987
dossier: las service*,
nouvelle donne pour l'emploi /. bonamf
révolution des ressources humaines
dans le secteur des services /. bengtsson
l'emploi dans les banques et assurances
comparaison internationale o. bertrand
£ noycllt
l'économie post-industrielle: quel travail, quelle compétence pour un nouveau
mode de production t hirschhorn
tertiarisation de l'économie, marché du travail et emplois a. barcet
chronique industriella mais où donc notre compétitivité s'en est-elle allée?
histoire de la pensée économique:
l'heure de Sismondi
ш conjoncture économique et . ft nancïérs internationale
des faits, des tendances les retraites d'aujourd'hui et de l'an 2000. vers la régionalisation de l'Assurance maladie?
actualités économie et humanisme
chronique bibliographique un maître livre: l'état providence de f. ewald
les Uvres
lista des livres reçus
J. de banât
IL OC JTCCnCt
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a. thhaiet
j.c lavigne
h. pud
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