AU PAYS LIÉGEOIS Un document d'histoire sociale
L'histoire sociale a sans doute pour meilleur support l'histoire des familles. Après les bibliographies individuelles dans lesquelles il y a tant à glaner, celles des familles et des générations procurent autant de coupes à travers l'histoire sociale, synthétique, qui pourrait bien être, en effet, l'histoire tout court — du moins Yhistoire utile, à condition de ne pas se contenter d'un simple récit chronologique, mais d'atteindre le détail de la vie concrète et la réalité sous ses multiples aspects1. Des archives notariales (inventaires de mobiliers, testaments) aident singulièrement à y parvenir. Des monographies d'entreprises ne sont pas moins utiles, par les contrats d'association, et aussi les bilans qu'elles invoquent - — à condition toutefois de disposer d'une série continue. L'interprétation des documents exige enfin quelques vues d'ensemble, ne serait-ce qu'un certain sens de la « conjoncture » économique, pour user d'une expression commode, mais souvent employée de façon imprécise, sinon tout à fait vague. On ne saurait donc trop recommander la recherche — et la conservation des archives privées. Quelle meilleure preuve que le court manuscrit consacré à la «vie de garçon» d'un futur banquier liégeois, lui-même fils de banquier2?
Charles Dubois (1809-1876) a raconté ainsi sa jeunesse jusqu'en 1857, date de la mort de son père et veille aussi de son mariage. Le grand-père, Grégoire Dubois (né à Hervé) était, raconte Ch. Dubois, « venu à Liège en sabots avec une plaquette de 10 sous dans sa poche et une lettre de recommandation pour un M. Larbalète, espèce d'agent d'affaires qui l'admit dans ses bureaux, le prit en affection et finit par lui céder la place». Le grand-père avait fait un riche mariage, la dot s' élevant à 12 000 fr. de Liège, « somme
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immense pour l'époque». Il avait donc commencé la banque avec, pour unique commis, ses propres enfants, au nombre de sept, garçons et filles ; une seule servante vivait à la maison : «Mon père, raconte le petit-fils, faisait le bureau, les courses, les encaissements.» En 1857, le petit-fils, à son tour, était devenu « un homme eminent. Il a porté la banque plus haut qu'aucun de ses contemporains». Son mariage en 1804 avec la fille unique de Ch.- J. Desoer l'avait apparenté aune célèbre dynastie d'éditeurs-imprimeurs.
La célébration du deuxième Centenaire de cette firme toujours existante a été l'occasion de publications1 rappelant le rôle joué par son fondateur, François-Joseph Desoer, imprimeur-libraire devenu bourgeois de Liège au milieu du xvine siècle, ayant reçu privilège pour la Gazette de Liège (1764) s qui, sous des noms divers, ne devait plus cesser de paraître jusqu'en 1940, mais qui, dès l'origine, fut en butte à la censure du Prince Évêque, le comte de Velbruck, malgré leur commune appartenance à la franc-maçonnerie, influente dans la Principauté, comme dans les Pays-Bas autrichiens3.
Des deux fils Desoer, l'aîné, Jacques-François (1748-1826), devait faire souche d'autres imprimeurs et éditeurs, dont un éditeur parisien, Théodore Desoer, à son tour marié à la fille d'un confrère, P.-E. Janet (dont descendent Paul Janet, le philosophe — et le fondateur de l'École Supérieure d'Électricité à Paris — et l'historien Georges Lacour-Gayet). Quant au cadet, Charles- Joseph, né en 1752, il s'allia à d'aristocratiques familles. Mais, ayant fait, comme son frère, le voyage de Londres avant la Révolution, afin d'y étudier la typographie rénovée alors par B. Franklin, « bien accueilli par une famille d'origine liégeoise, distingué par le fameux Brummel, ce roi delà mode, il se lia avec les lions de l'époque, les Sheridan, les Pitt, les Pease, et autres illustrations. Après 4 ou 5 ans de séjour à Londres, il revint à Liège avec tout le prestige d'un homme nouveau, dont les manières faisaient sensation». Le témoignage est intéressant de. l'anglomanie du temps — qui persistera, confirmée chez notre mémorialiste par son amour de la vie mondaine au sein de la future colonie anglaise de Liège, comme on verra. Charles- Joseph, l'homme à la mode, anobli par le Prince Évêque en 1789, habile patineur sur la Meuse gelée pendant le rigoureux hiver de 1778, avait alors été remarqué par Catherine ^Grivegnée qu'il épousa4.
Ch. Dubois a esquissé en un saisissant raccourci les vicissitudes générales du Pays liégeois à partir de 1789 en même temps que les tribulations du
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« grand-père, Desoer». Celui-ci à son retour de Londres s'était donc mis à appliquer à la librairie paternelle — le fondateur devait mourir en 1792 — les nouveaux procédés d'impression. D'où l'essor, la fondation du Journal de Liège «devenu important par suite des événements politiques», car il soutenait les. «principes de 89 »x. A la révolution liégeoise, Desoer devait se montrer, en effet, «ardent patriote»; au lendemain de l'entrée des troupes françaises (29 nov. 1792) il publie la Gazette nationale liégeoise. Mais en mars 1793, le retour des Autrichiens dans les Pays-Bas, la réaction épiscopale qui s'ensuit ont pour conséquence son emprisonnement2. Ch.- Joseph, par la suite, se rendra acquéreur du château et des terres de Kinkempois — l'ancien domaine du couvent de Saint-Laurent et l'actuel Hôtel- de-Ville d'Angleur ; il deviendra, sous l'Empire, receveur général du département français de l'Ourthe et, en 1813, -maire éphémère de Liège... On mesure le chemin parcouru, si l'on songe que Grégoire Dubois instruisait' ses enfants, le soir venu, grâce à un professeur de français ! et faisait aussi venir, le dimanche, des maîtres de musique et de danse. « Tels étaient les seuls éléments d'instruction et d'éducationi donnés à mon père, à mes oncles et à mes tantes», insiste Ch. Dubois. Ch.- Joseph Desoer emmena ses trois enfants, âgés alors de 15. à 20 ans, à Paris pour les y placer dans les meilleures pensions. Sa fille, qui épousa Ch. Dubois le père, représentait «le plus grand parti pour l'époque, je dirai un parti inespéré»!
Dans la famille, le patriotisme français allait de pair avec la vocation musicale. Ferdinand Desoer avait été conduit par son père chez Grétry, «son contemporain et son ami»3. Il prit des leçons de violon auprès des maîtres d'alors, tandis que Ch. -Joseph Desoer en faisait prendre à sa fille auprès d'Adam qui passait pour le premier pianiste du temps. On trouvait encore à Paris un autre Liégeois, Nicolas Bodson, qui, lui aussi, avait fait le voyage de Rome, peu après Grétry. Dubois ne manque pas de remarquer que tous deux s'y étaient rendus à pied «la besace au bout d'un bâton» et qu'on « restait» alors « six mois à faire le voyage...»4.
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Un autre frère de Ferd. Desoer, Joseph, qui avait acheté la terre de Solières (près de Huy), y vivait en gentilhomme terrien, tout en ayant installé une manufacture de draps ; lui aussi était « grand amateur des arts, peinture et musique, courant à Paris, même à Londres, pour un tableau ou un bon opéra ». Par ailleurs, il avait un véritable « culte pour Napoléon dont il ne parlait que les larmes aux yeux»1. Au château de Solières, le soir, raconte Dubois, « je lisais à haute voix le Henri III d'Alexandre Dumas»2. Mais c'est la vie musicale — parisienne surtout — qui a la priorité dans ces souvenirs : « Mon vieux maître de musique racontait avec beaucoup d'originalité son long séjour à Rome, à Naples. Les Italiens dominaient. Mozart pointait à l'horizon. Nous chantâmes et jouâmes à satiété ses premières œuvres. C'étaient musique toute la journée...» à Kinkempois3 !
Ayant quitté le collège en 1825, Dubois était entré à l'Université de Liège, fondée huit ans auparavant ; en 1829, il était devenu docteur en droit4. Kinkempois voyait et recevait alors «tout le dilettantisme de l'époque» : Garât, « le plus grand chanteur que l'on ait entendu», La Catalani5, Mlle Mars, Lavigne, autre fameux chanteur, Lafont, à la fois auteur, compositeur et grand violoniste. La mort en 1823 de Mme Jos. Desoer suspendit les réceptions de Kinkempois et la famille partit alors pour Aix-la-Chapelle, puis Spa. Le mari acheta une maison sur la place du Théâtre à Liège, ne revenant à Kinkempois qu'aux beaux jours. Le voici maintenant insensible et infirme : « C'est tout au plus si la Révolution de 1830 parvint à l'émouvoir» dans la solitude presque complète où il se confinait, avec son secrétaire, le père du futur ministre Frère-Orban6. ' •
Mais le petit-fils a gardé le ■ souvenir des troubles économiques qui accompagnèrent la crise de 18307. «La plupart des établissements industriels furent fermés, les autres chômèrent. Mon père se voyait compromis
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dans sa fortune. L'établissement seul de Seraing lui devait 1 800 000 fr. Cockerill était parti, ses ouvriers renvoyés. Mon père comme les Orban, les Rossius et bien d'autres était attaché au roi des Pays-Bas qui avait développé puissamment les richesses du pays»1. De fait, Dubois fut signalé comme orangiste, sa maison désignée « comme celle ď Orban, le Palais, l'Ëvêché » pour être pillée ; sa vie même menacée. Il alla pendant six semaines se cacher à Solières où toute la famille Desoer se trouvait au grand complet. « C'est alors que comprenant la situation d'un banquier privé tout à coup de toutes ses ressources ,et se voyant obligé de déposer son bilan, la famille Desoer vint au secours de mon père et le sauva d'un désastre. L'effervescence populaire se calma ; après le pillage de la maison Orban, de l'Évêché et de quelques autres, une espèce de réaction s'opéra. Les Orangistes se tenant tranquilles ne furent4 plus inquiétés dans leurs biens ni dans leur personne. Mon père revint à Liège, son crédit se raffermit. Il parvint par M. de Brouckère, alors ministre des Finances, à se faire payer de Seraing et reprit les affaires plus fort...»2.
Ainsi rassuré sur les affaires paternelles, Dubois le fils, qui était d'ailleurs resté à Liège (il fut même incorporé dans la garde urbaine), ayant achevé ses études universitaires, fréquenta l'École de Commerce pendant deux années encore avant d'entrer dans les bureaux de son père qui lui confia l'enregistrement des effets. Il pouvait reprendre sa vie mondaine. Résumant, au terme de ses juvéniles mémoires, sa «vie de garçon», se couchant fort tard et se levant de même, il y évoque ces « années à jamais mémorables dans les fastes artistiques», c'est-à-dire musicaux, de 1835-1836, lors d'un séjour parisien qui lui permit d'approcher Liszt, « le plus grand génie du siècle» : « II entre à Paris comme un boulet de canon, bousculant, renversant toute la pléiade des pianistes. Il fut le lion, le héros de l'époque. On se l'arrachait, on lui prenait ses gants ; on découpait ses habits, on le portait ; il n'osait plus sortir à pied et, si on l'apercevait en voiture, on dételait les chevaux et on s'attelait à leur place... Il avait toutes les femmes pour lui.» Bref, Dubois brûlant d'envie de lui être présenté, est introduit, grâce à ses relations avec l'ambassadeur de Belgique, chez Liszt un soir dans les salons de qui fréquentaient J. Janin, Balzac, A. Dumas, G. Sand et Chopin... Dubois rappelle encore le séjour de Liszt en Belgique, et à Liège en particulier3 où il donne (à l'hôtel de l'Europe) dîners et soupers, dépensant un argent fou, tandis que son intendant, Belloni, lui vole la recette de ses concerts4.
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Comme son aïeul, l'anglomanie avait séduit notre jeune homme qui fréquentait assidûment les nombreuses familles venues ď outre-Manche s'établir à Liège depuis 1830 *. Il négligea les cercles et les réunions de la ville, et la « société » liégeoise, ne lui pardonnant pas cette négligence, le lui fit si bien voir qu'il résolut de s'absenter quelque temps pour gagner Paris... S'il n'y a, dans ces mémoires d'un représentant de la «jeunesse dorée» d'alors, aucune trace de « remords social», on y respire, bien au contraire, la fierté d'une classe en pleine ascension sociale grâce au développement des affaires. En 1842, Dubois est devenu l'agent de la Société Générale, associé à Jules Nagelmackers, le gendre du ministre de Brouckère. C'est, écrit-il lui-même, le «règne de la Bourgeoisie»! Parfaitement conscient de l'évolution, il observe qu'il ne subsiste plus guère de noblesse authentique à Liège, mais seulement « une soi-disant noblesse » (sic) à quelques exceptions près : les comtes de Mercy-Argenteau, de Berlaimont et de Lannoy, « vraiment grands seigneurs et portant un nom historique » — « plus polis, plus empressés envers nous bourgeois qu'envers leurs pairs »2. «Les autres, ajoute Dubois avec une pointe d'ironie, ne nous invitaient que pour remplir leurs salons probablement, car nous n'y étions l'objet d'aucune espèce d'égards ni de la moindre politesse.» Cette grande bourgeoisie naissante d'affaires leur rendait d'ailleurs bien leur mépris : un Jos. Desoer « ne voulut jamais mettre les pieds chez eux ; d'autres membres de la même famille s'en retirèrent aussi. Quelques années plus tard, ces maisons se fermèrent et tout fut dit. La finance, V industrie prirent alors le haut du pavé qui, certes, lui appartenait bien par droit de conquête sinon par droit de naissance». De fait, « la maison paternelle donna le ton » désormais par ses bals et ses fêtes ; l'aristocratie nobiliaire accourut sans se faire prier « chez ces bourgeois qu'elle avait accablés de ses dédains ! 3 »
C'est sur le séjour parisien — de 1851-1852 — que s'achèvent les mémoires par une sorte d'hymne triomphal au développement de l'affairisme caractéristique du Second Empire commençant et qui inaugure la « fête impériale ». « Je voulus saluer le Second Empire à son aurore, Eugénie de Montijo à son mariage», écrit Dubois qui ne manquera pas non plus d'assister aux festi-
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vités du baptême du Prince Impérial. Il est partout reçu grâce à Fir- min Rogier, l'ambassadeur de Belgique, grâce aussi à la famille de Lesseps : « Je fus de toutes les fêtes et en procurai moi-même l'entrée à des Liégeois attirés à Paris...» Il loge chez Jules de Lesseps, l'agent du Bey de Tunis, qui a rang et titre d'ambassadeur, tient maison et table ouvertes boulevard de la Madeleine, menant fort grand train de vie, avec quatre chevaux, cocher et domestique, bref dépensant 100 000 fr. par an, « vivant un peu à l'Oriental, quelque peu sybarite il est vrai, mais le meilleur cœur, le meilleur garçon du monde... J'étais fort gâté chez lui, logé comme un prince, dans un appartement complet au premier...»1. Tous les personnages marquants de l'époque fréquentent chez J. de Lesseps ; des princes (Achille Murât, les Bacciochi), Fleury, le premier écuyer et aide-de-camp de l'Empereur, le maréchal Magnan (qui avait jadis commandé à Liège comme général), des ministres, Baroche2, Drouyn de Lhuys, Saint-Arnaud, beau-frère d'une sœur de notre Liégeois qui était souvent invité également à l'ambassade de Belgique, où Rogier recevait plutôt des écrivains, des artistes, des musiciens (Horace Vernet, les Belgiojoso...). Les dîners parisiens suscitent la comparaison avec les mœurs liégeoises : ils « s'expédient vite... Dans notre pays les convives se croient obligés de rester, de digérer laborieusement avec force hoquets, à votre nez, ou de se jeter sur des cigares qui vous empoisonnent et infectent les salons, les meubles, les coussins, les canapés sur lesquels ils s'étalent paresseusement en baillant... Vous attendez vainement de ces goinfres une causerie, un mot d'esprit, une anecdote. Ils se font un mérite de beaucoup manger, de boire à outrance. Gomment après leur tête peut-elle produire la moindre idée ? Leur langue épaissie pourrait-elle l'articuler d'ailleurs s'ils en avaient une?» Ainsi Gh. Dubois, non sans férocité — on n'ose faire la part de l'amplification littéraire : il n'y sacrifie guère — après avoir été anglomane, était maintenant tout à fait parisianisé.
Sans prolonger ici les commentaires, comment ne pas évoquer, en terminant, le temps lointain où le grand-père était venu à Liège à pied en sabots de son pays natal ! L'espace de deux générations avait suffi pour réaliser une ascension sociale,, fort significative du « règne de la Bourgeoisie» à Liège, et ailleurs.
Paul LEuiLLiof
Paris, École Pratique des Hautes Études