POLITIQUE ÉTRANGÈRE 2/99
Paradoxe chez les citoyens européens : ils condamnent collectivement l'épuration ethnique au Kosovo ; ils s'abstiennent massivement aux élections européennes. D'un côté, un élan pour défendre un idéal ; de l'autre, une distance vis-à-vis des institutions démocratiques. Faut-il se réjouir ou se désespérer de cette contradiction ?
La guerre au Kosovo a été justement perçue par les Européens comme un tournant. Être européen aujourd'hui, c'est clairement refuser le retour de l'Europe de l'avant-Seconde Guerre mondiale, avec son mélange de nationalisme extrême, d'exclusion et d'intolérance. Au lendemain de la guerre au Kosovo, le bilan n'est pas trop mauvais. L'Europe a su surmonter ses divisions et semble avoir tiré des leçons
de ses erreurs passées en Bosnie. Elle a intégré le respect des droits de l'homme comme un pilier fondamental du nouveau système international. Il est vrai qu'elle n'aurait pas pu faire respecter ces valeurs sur son continent sans l'apport décisif des États-Unis et de l'OTAN.
Émus par les souffrances des Kosovars, les Européens sont restés largement indifférents à la campagne électorale pour les européennes, qui n'a eu que très peu de rapports avec l'Europe et son futur. Les préoccupations nationales l'ont largement emporté. Les électeurs qui se sont exprimés ont rejeté les prises de position molles et ambiguës. Ils souhaitaient un engagement clair, pour ou contre l'Europe. Les niveaux records d'abstention manifestent-ils une évolution à l'américaine, où un très faible taux de participation est devenu la norme ?
Pour une majorité d'Européens, à l'exception sans doute des agriculteurs, la véritable Europe ne se trouve ni à Bruxelles ni à Strasbourg ; elle n'est ni avec la Commission ni avec le Parlement. L'Europe est tout à la fois une réalité beaucoup plus concrète - la possibilité pour les jeunes de voyager, d'étudier ou de s'installer librement sur tout le territoire du continent européen — et un phénomène plus abstrait, le sentiment de partager des valeurs communes et uniques.
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Le problème, c'est que peu de responsables ou de médias se donnent la peine d'expliquer aux citoyens de manière pédagogique et simple comment fonctionnent les institutions communes. De la même manière, personne n'explique sérieusement ce qu'être européen veut dire. Ce n'est pas seulement être occidental ou, pour une minorité que l'on entend beaucoup en ce moment, être antiaméricain.
Au Kosovo, le combat contre la « barbarie » au nom de la démocratie était commun aux Américains et Européens, mais il existait une différence significative. Pour les Européens, bombarder la Serbie ne signifiait pas simplement affaiblir un régime détestable avec des moyens regrettables mais nécessaires. C'était aussi détruire une partie de notre continent, infliger des souffrances à des membres « perdus » de la famille européenne, qui ne partageaient pas nos valeurs de démocratie et de tolérance. Personne ne peut regretter l'absence de pertes militaires de notre côté, mais la doctrine américaine du « zéro mort » a probablement entraîné plus de pertes civiles chez les Serbes et plus de destructions des infrastructures vitales qu'il faudra reconstruire. Les Serbes devraient être contenus. Il faudra maintenant les aider à revenir dans l'Europe : ils peuvent y participer de manière active en rejetant le président Milosevic et son régime. Ainsi, ils deviendraient de véritables acteurs européens.
Pour dépasser leurs propres contradictions, les Européens doivent développer des institutions qui correspondent à leurs émotions profondes, c'est-à-dire un outil de sécurité et de défense autonome. La guerre au Kosovo aura-t-elle pour effet d'accélérer ce processus ? La réponse appartient aux Européens eux-mêmes.