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La variation linguistique dans les langues de l’Italie préromaine

CMO 45, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon, 2011

La variante falisque

J. Hadas‑Lebel

Université Lumière‑Lyon 2

HiSoMA

Un peu plus de cinquante ans après la parution du Handbuch der italischen Dialekten d’E. Vetter, un peu plus de quarante après la parution de la Lingua falisca de G. Giacomelli, trente ans tout juste après la sortie des Ricerche falische de R. Giacomelli, le falisque continue de poser des problèmes aux linguistes qui s’y intéressent. Contrairement à d’autres langues de l’Italie ancienne comme l’étrusque ou même, à une moindre échelle, le sud‑picénien, les problèmes que pose le falisque ne sont pas d’ordre herméneutique. Au contraire, de toute la péninsule, c’est un des idiomes qui se laissent le mieux appréhender. À part quelques formes et lexèmes équivoques, le falisque est dans l’ensemble parfaitement accessible à n’importe quel latiniste. Et pour cause : cet idiome est généralement considéré comme le plus proche parent du latin. Ne parle‑t‑on pas couramment d’un groupe latino‑falisque qui serait opposé, au sein du rameau italique des langues indo‑européennes, au groupe osco‑ombrien ? Cette appellation « latino‑falisque » est, d’ailleurs, très significative. Car si elle insiste sur la proximité unissant le latin et le falisque, elle implique en même temps qu’il s’agit là de deux langues aussi distinctes l’une de l’autre que l’osque l’était de l’ombrien. Or – et c’est là une des questions qui embarrassent le plus les linguistes – doit‑on vraiment regarder le falisque comme une langue sœur du latin mais distincte de lui ?[1] Ne s’agit‑il pas plutôt d’une variante du latin ? Voilà le débat que je souhaiterais rouvrir, l’opinion que j’essaierai de faire prévaloir étant que le falisque, à n’en pas douter, n’est rien d’autre qu’un dialecte latin, au même titre que le prénestin ou bien encore le latin urbain.

Le falisque nous est connu par près de deux cents inscriptions échelonnées sur un arc temporel allant du viie au iie s. av. J.‑C., toutes provenant de la région de Falerii, antique capitale du peuple falisque détruite par les Romains en 241 puis reconstruite sur un site voisin. Malgré cette relative richesse épigraphique, l’étude de la langue page 156 page 156et de sa position par rapport au latin n’est guère aisée, et ce pour plusieurs raisons. Pour commencer, la plupart de ces inscriptions sont très brèves ; comme en étrusque, elles sont constituées, dans leur écrasante majorité, d’épitaphes indiquant le nom des défunts parfois accompagnés d’éléments lexicaux formulaires peu variés (du type : « fils de », « femme de », « tombe de » ou bien encore « repose ici »). Ensuite, un certain nombre de ces inscriptions sont lacunaires voire illisibles, ce qui les rend difficilement exploitables. Enfin, pour ne rien arranger, une bonne partie d’entre elles, quoique rédigées en alphabet falisque, sont clairement de langue étrusque. Il ne faut pas oublier que la cité de Falerii était installée au nord du Tibre, zone étruscophone. Qu’une composante importante de la population ait été d’origine étrusque n’a donc rien de surprenant. Toujours est‑il que cette documentation en alphabet falisque mais de langue étrusque, provenant essentiellement de la zone de Corchiano, ne nous renseigne guère sur la nature de la langue falisque.

Parmi les quelque deux cents documents dits falisques, une petite dizaine d’inscriptions toutefois sortent du lot par leur taille et leur contenu lexical nettement plus étoffé. Ces documents datant pour la plupart des deux extrémités de l’épigraphie locale, le viie s. et le iie s., nous donnent une vision assez contrastée de cette langue.

À la lumière des nouveaux témoignages épigraphiques et de certaines hypothèses linguistiques récemment émises, il m’a en tout cas semblé opportun de reprendre la question du statut linguistique de cette langue. Tous les aspects de cette langue, alphabet, phonétique, morphologie, lexique et onomastique seront ici abordés.

Alphabet

Bien qu’issus, tous deux, de l’alphabet étrusque, l’alphabet falisque et l’alphabet latin traditionnel sont certes distincts. Différents dès leur création, ils le sont restés jusqu’à la disparition de l’alphabet national falisque au début du ier s. av. J.‑C. Toutefois, les différences qu’on observe entre les deux alphabets sont loin d’être abyssales. Elles étaient même au départ assez ténues. Au vie s., en effet, les deux écritures étaient fort semblables : par le nombre de caractères retenus, par la forme de la plupart d’entre eux, encore très proches des lettres étrusques dont elles étaient l’une et l’autre issues, ainsi que par le sens de l’écriture, sinistroverse. À dire vrai, les deux seules véritables divergences graphiques que l’on constate, à cette époque reculée, entre les deux idiomes concernent d’une part la forme du <f> et d’autre part le sort réservé à la lettre <z>. En effet, le <f> falisque, en forme de flèche, se démarque nettement du <f> latin, resté plus fidèle au digamma gréco‑étrusque ; quant au <z>, demeuré lettre morte dans l’alphabet latin, il a dès les premiers textes été exploité en falisque, même si l’on ne sait avec certitude quel son il notait. La question sera abordée dans la partie suivante. Pour revenir au <f> falisque, je souhaiterais insister sur un fait qui n’a pas assez été souligné, et qui rapproche encore un peu plus l’alphabet falisque de l’alphabet latin. À ma connaissance, ces deux alphabets sont les seuls de l’Italie ancienne à avoir utilisé page 157 page 157l’ancien digamma pour noter la fricative /f/[2], cette réforme ayant eu pour conséquence immédiate, dans les deux idiomes, l’ambivalence du graphème upsilon, désormais capable de rendre à la fois la voyelle [u] et la semi‑consonne [w]. Il ne saurait s’agir là d’une coïncidence. Avec le temps, les deux alphabets ont certes continué de diverger, l’un restant sinistroverse, l’autre devenant dextroverse ; l’un perdant la lettre <b>, l’autre la gardant[3]. Mais la proximité originelle entre ces deux écritures est telle que l’on peut à bon droit considérer l’alphabet falisque comme une variante de l’alphabet latin traditionnel (et vice versa).

Phonétique

À mesure que Rome s’imposait d’abord dans le Latium, puis dans l’ensemble de la Péninsule, la langue de son peuple a progressivement acquis le statut de langue standard, et celle de son intelligentsia celui de norme linguistique. Mais avant d’être érigé en langue standard, le latin de Rome n’était qu’un latin parmi d’autres ; et il convient de bien garder cette donnée à l’esprit en étudiant les indéniables particularités phonétiques que le falisque présente par rapport au latin standard. Si donc certaines formes nous semblent dévier par rapport au latin classique, elles ne sauraient être considérées comme étrangères au latin pour la bonne raison qu’on les retrouve presque toutes dans d’autres variétés de latin, notamment dans la langue de Préneste. Sans parler de la chute de <m>[4], <s>[5] et <t>[6] à la finale qu’on constate régulièrement dans l’épigraphie romaine contemporaine, on citera en particulier : l’ouverture de /i/ en /e/ devant voyelle[7], inversement, la fermeture de /e/ en /i/ devant /r/ implosif [8], la page 158 page 158monophtongaison de la diphtongue /ae/ > /e:/[9] ou encore l’évolution de la diphtongue /au/ vers /ou/[10]. Tous ces phénomènes ne sont, notons‑le, ni systématiques, ni anciens – ils ne sont pas attestés avant le moyen falisque, c’est‑à‑dire pas avant le ive s. Comme autre convergence phonétique entre le falisque et les dialectes latins extra‑urbains, on mentionnera enfin le passage de /f/ à /h/[11], qui s’observe dès le moyen falisque, en position initiale, et qui semble, si l’on en croit d’une part l’épigraphie[12], mais aussi certains grammairiens romains[13], avoir également touché des dialectes latins considérés par eux comme rustiques[14].

Puisque toutes ces particularités phonétiques se rencontrent dans d’autres variétés de latin et qu’elles sont, qui plus est, secondaires et récentes, elles ne sauraient remettre en cause la latinité du falisque. Dans les exemples qui suivent, en revanche, les divergences phonétiques constatées ne se rencontrent qu’en falisque. On signalera tout d’abord la tendance à l’amuïssement de r en position finale. Cet amuïssement apparaît dès le falisque moyen[15]. Dans certains cas, toutefois, l’amuïssement semble page 159 page 159n’avoir été que partiel et le graveur a cherché à rendre par la lettre <d> le son issu du relâchement articulatoire de la liquide[16]. Mais on aura noté que nous sommes, là encore, en face d’un traitement récent, que le plus ancien falisque ignore. Il témoigne certes d’une évolution discordante, mais ne peut en aucun cas être retenu comme argument contre la latinité du falisque.

Les trois spécificités phonétiques qui suivent sont à la vérité plus compromettantes pour le falisque. Il s’agit de divergences anciennes, apparaissant dès les premières inscriptions et qui semblent pour ainsi dire plonger leurs racines dans un passé reculé. Certaines peuvent paraître bénignes, comme par exemple l’emploi du graphème <z> dans pas moins de quinze inscriptions du recueil de Vetter. Si l’on retire à ce nombre deux inscriptions où le zêta semble devoir être corrigé[17], et une autre, si abîmée que le zêta est très incertain, il ne nous reste plus que douze textes, dans lesquels le graphème apparaît tantôt en position intervocalique, tantôt en début de mot. Ce zêta avait‑il comme en grec la valeur d’une sonore, auquel cas il faudrait en déduire que le falisque avait, un peu comme l’allemand, tendance sonoriser ses sifflantes[18] ? Servait‑il au contraire à noter une affriquée sourde, comme en étrusque ? Faut‑il y voir une simple variante graphique de sigma ? Les avis sur la question sont très partagés. Pour ma part, je serais d’avis de diviser ces douze inscriptions en deux catégories : les textes de langue proprement falisque, et les textes de langue ou d’onomastique visiblement étrusque. Dans les inscriptions de la première catégorie, on remarque que le zêta figure toujours à l’initiale, devant voyelle d’avant[19] ; s’il n’est pas qu’une simple variante graphique de sigma, il pourrait noter, selon moi, soit une sifflante sonore, soit même, étant donné le caractère palatal de la voyelle qui suit, une chuintante. Dans les inscriptions de la seconde catégorie, étant donné la forte connotation étrusque des noms dans lesquels il apparaît, le zêta falisque semble tantôt recouvrir un zêta étrusque et noter une sourde affriquée[20], tantôt avoir la même valeur que dans les page 160 page 160inscriptions proprement falisques[21]. Quoi qu’il en soit, ce possible chuintement n’est qu’un épiphénomène linguistique, témoignage d’une prononciation peut‑être un peu différente qu’ailleurs dans le Latium. Il est d’ailleurs probable que cette palatalisation ou cette sonorisation existait dans d’autres dialectes latins, mais qu’elles n’étaient tout simplement pas notées épigraphiquement. Bénigne peut aussi apparaître la tendance très ancrée dans la langue[22] à omettre, au moins dans la graphie mais sans doute aussi à l’oral, les nasales en position implosive. Le latin standard a connu une tendance similaire, mais seulement devant <s> et <f>[23].

En fait, le seul véritable fossé phonétique qui sépare le falisque du latin réside dans le traitement des sonores aspirées héritées de l’indo‑européen en position intérieure. Alors qu’en latin, on le sait, la labiale sonore aspirée *bh et la dentale sonore aspirée *dh sont passées respectivement à la labiale sonore [b] et à la dentale sonore [d], en falisque, comme en osco‑ombrien, ces deux aspirées ont évolué vers une spirante notée à l’aide du graphème <f>[24]. Selon toute vraisemblance, il s’agissait d’une spirante labio‑dentale sonore, sans doute [v] (ou selon certains [β][25]), point de convergence entre la spirante labiale [β] et la spirante dentale [δ], qui en latin ont abouti parallèlement à [b] et [d] ; que cette spirante sonore ait fini par s’assourdir, est fort possible même si les modalités du processus nous échappent[26]. S’il est indéniable que le falisque, sur ce point, s’aligne sur l’osco-ombrien plus que sur le latin standard, il convient de relativiser l’importance de cette isoglosse falisco‑sabellique, et ce pour deux raisons. D’une part, parce que la présence en latin standard de mots comme rūfus ou scrōfa, généralement considérés comme rustiques, indique que le latin, du moins dans certaines de ses variantes, n’a pas non plus été épargné par le phénomène[27] ; d’autre part, parce que, dans l’évolution phonétique des aspirées indo‑européennes telle qu’on peut page 161 page 161la reconstruire, le point de divergence entre le latin standard et le falisque, mais aussi l’osco‑ombrien, se situe au stade précédant immédiatement l’état final ; il est donc très récent – sans qu’on puisse précisément le dater[28] – ce qui permet en tout cas de préserver notre hypothèse selon laquelle le falisque serait un dialecte latin à peine détaché du reste de sa famille linguistique mais ayant sans doute sur ce point précis subi l’influence du parler sabin environnant[29]. Notons enfin que dans les formes de parfait f[if]iqod et fifiked, tirées de la racine *dheigh‑ « façonner »[30], le passage de la vélaire sonore aspirée *‑gh‑ à l’occlusive vélaire sonore simple ‑g‑ (notée ici au moyen de qoppa ou de kappa) ne doit pas être phonétique mais analogique du thème de présent, lequel était sûrement, comme en latin standard, un thème à infixe nasal, où la vélaire sonore aspirée, derrière /n/, aboutissait régulièrement à /g/[31].

Quoi qu’il en soit, on aurait grand tort de vouloir grossir démesurément cette isoglosse falisco‑sabellique. À mes yeux, en tout cas, elle pèse bien moins qu’une isoglosse falisco‑latine autrement plus significative : le traitement des labiovélaires[32].
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Morphologie

Qu’il soit bien clair que, dans ce chapitre comme dans le précédent, mon intention n’est pas de faire l’inventaire détaillé des formes nominales ou verbales du falisque. Je me contenterai de relever celles dont la bizarrerie mérite un commentaire. Une forme comme pe:para[i], par exemple, bien qu’introuvable à Rome, n’a aucune raison d’être répertoriée ici, car à la fois du point de vue phonétique et morphologique, c’est l’ancêtre attendu du parfait latin classique peperī. Ces précautions oratoires faites, passons à l’examen des formes à problème. Elles ont rendu perplexe plus d’un chercheur. En linguistique pourtant comme ailleurs, il est de bonne méthode de ne comparer que ce qui est comparable. Récuser la latinité du falisque sous prétexte qu’on y trouve des formes étrangères à l’usage du latin standard, c’est faire fi de deux données essentielles de la linguistique : la diachronie et la diatopie. Si le parfait à redoublement[33] sg. fifiked / pl. f[if]iqod du falisque archaïque n’a rien à voir avec le parfait sigmatique sg. finxit / pl. finxerunt du latin classique, doit‑on s’en étonner ? La fibule de Préneste, datée du viie s., présente elle aussi une forme de parfait – vhe:vhaked – aberrante si l’on s’en tient à la forme fecit du latin classique, et même à la forme feced, qui apparaît dans un document à peine plus récent que la fibule, le non moins célèbre vase de Duenos. Faut‑il, au motif de cette diversité morphologique, déclarer non latin le contenu de la fibule ? Ne vaut‑il pas mieux admettre qu’au parfait, le latin archaïque renfermait des doublets, les uns remontant à d’anciens parfaits, les autres à d’anciens aoristes indo‑européens, et que les formes du latin standard ne sont que l’aboutissement d’une longue sélection dont on ignore les modalités[34] ? Ici, la diachronie ne plaide donc pas directement en faveur de la latinité du falisque, mais elle invite au moins à la plus grande circonspection.

Pour ce qui est du parfait faced/t, attesté dans deux inscriptions médio‑falisques tout récemment découvertes[35], on a voulu y voir, et sans doute à juste titre, une variante non redoublée du parfait archaïque vhe:vhaked[36]. Au parfait du verbe « faire », le falisque aurait donc hérité de la même forme que le latin prénestin, mais il l’aurait écourtée, selon un phénomène également attesté en latin classique (cf. par exemple page 163 page 163tulī < tetulī, ainsi que le parfait des préverbés). Dans ce cas précis, c’est donc la diachronie qui expliquerait la perte du redoublement, et la diatopie, la disparition de ce parfait dans l’Vrbs, mais son maintien dans certaines variétés.

Trois autres formes verbales ont fait couler beaucoup d’encre : porded, douiam et pipafo. Certes, aucune des trois n’a de correspondant direct en latin standard, mais toutes trois peuvent s’expliquer assez aisément à partir de certaines formes connues du latin. Les deux premières, porded et douiam, figurent dans la plus ancienne inscription falisque (Ve 241, vie s.), en même temps que fifiked, dont on vient de parler. La forme porded ne pose à vrai dire guère de problèmes : il s’agit du parfait d’un composé du verbe « donner », présentant le même préverbe por‑ que lat. porgō ou portendō. Selon certains, ce serait un ancien parfait redoublé qui aurait perdu son redoublement[37]. Un équivalent latin de cette forme aurait été *pordeded ou, avec une orthographe réactualisée, *pordidit[38]. Mais que ce verbe ne fasse pas partie du vocabulaire latin à date classique ne signifie pas qu’il n’en a jamais fait partie. On pourrait au contraire fort bien imaginer que ce mot a existé en latin archaïque, mais que la langue classique ne l’a tout simplement pas retenu dans son lexique.

La forme douiam, quant à elle, est généralement interprétée comme la 1re pers. sg du subjonctif présent du verbe « donner ». Elle comporte dans son radical une labiale /‑w‑/, pour les uns consubstantielle à la laryngale *h3, pour les autres extrinsèque[39]. Or le latin renferme, à côté du subjonctif dem, dēs, det, etc. deux variantes archaïques bien attestées chez les comiques qu’il serait tentant de rapprocher de ce subjonctif falisque : duim et duam. La différence de vocalisme dans le radical peut s’expliquer soit par une dissimilation /uw/ (où w représente un glide) > /ow/ en falisque, soit par un passage /ow/ > /uw/ > /u/ (par élimination du glide) en latin. Quant à la terminaison ‑iam, les uns y voient la combinaison des deux allomorphes de subjonctif latin ‑iē / ‑ī‑ et ‑ā‑[40], les autres y voient la combinaison du suffixe de présent *‑i̯e/o‑ et du morphème de subjonctif ‑ā[41]. Quelle que soit la solution retenue, compte tenu de la diachronie (les formes latines sont de quatre siècles postérieures à la forme falisque) et de la diatopie (l’éloignement géographique entraînant nécessairement des divergences linguistiques), rien n’empêche de donner aux subjonctifs plautiniens et falisques un ancêtre commun non pas seulement italique[42], mais bien latin.
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La forme pipafo (Ve 244) – avec sa variante pafo, qui est sûrement fautive[43] – est de loin la mieux connue des trois. Il s’agit à n’en pas douter de la 1re pers. du sg. de l’indicatif futur actif du verbe « boire », avec son morphème ‑fō tiré de la racine *bhuH‑. Or comparée à bibam, la forme pipafo ne manque pas de surprendre. Si la présence du graphème <p> ne constitue pas un véritable problème, puisqu’il note sûrement ici la sonore /b/, le suffixe ‑fō, correspondant falisque du latin ‑bō, en revanche, détonne. Pour justifier sa présence, certains linguistes ont imaginé que pipafo était le futur d’un thème en ‑ǎ‑ ou en ‑ā‑, refait ou non à date récente, peut‑être sur le modèle du verbe « donner », dont la racine *deh3‑ présentait des accointances phonétiques avec la racine « boire », *peh3‑, toutes deux étant à la fois bilitères et terminées par *h3[44]. Bien que possible, cette interprétation se heurte au fait que, contrairement à la racine *deh3‑ « donner », la racine « boire » avait, dès l’indo‑européen, donné naissance à des formations purement thématiques (cf. skr. píbati en face de dádāti) ; la laryngale disparaissant devant voyelle thématique, la ressemblance entre les deux racines ne devait plus être manifeste, en tout cas au présent[45]. Quoi qu’il en soit, il est plus simple de supposer que la règle de formation des futurs thématiques en falisque n’était pas complètement la même qu’en latin, mais qu’elle impliquait un premier suffixe noté <a> et un deuxième suffixe en labiale. Mieux encore, il est probable que le premier des deux suffixes n’était rien d’autre que le morphème ‑ā‑, qui servait en latin à former la 1re pers. du sg. du futur ainsi que le subjonctif des trois dernières conjugaisons latines[46]. Comme douiam, pipafo reposerait donc sur l’association de deux allomorphes. Ces deux exemples traduiraient ainsi une propension propre au falisque à combiner les morphèmes, au lieu de les faire alterner comme en latin. Tout en disposant des mêmes morphèmes grammaticaux, les deux idiomes les utilisaient un peu différemment. Est‑ce là un si grand crime ? Les écarts qu’on observe d’un dialecte grec à l’autre dans la formation des temps et des modes sont souvent bien plus importants. Pourquoi alors refuser au falisque ce qu’on concède au dorien ou au thessalien ?

Je passerai plus rapidement sur la morphologie nominale qui pose beaucoup moins de problèmes. En effet, toutes les formes déviantes du falisque ont un correspondant dans le latin romain ou dialectal de la même époque, que ce soit la désinence récente ‑ā de datif sg. de la 1re déclinaison en face de lat. class. ‑ae[47], la désinence ‑os de génitif sg. de la 3e déclinaison en face de lat. class. ‑is[48] ou la page 165 page 165désinence ‑uos de génitif sg. de la 4e déclinaison à côté de lat. class. ‑us[49]. On notera seulement que la désinence de génitif archaïque falisque de la 2e décl. ‑osio[50], qu’on a longtemps tenue pour un vestige isolé dans le monde italique, ne l’est plus depuis la découverte, il y a trente ans, de la pierre de Satricum. Popliosio Valesiosio – que ni E. Vetter, ni G. Giacomelli, ni même R. Giacomelli ne pouvaient connaître au moment de la parution de leurs livres respectifs – est venu prouver à son tour la proximité plus que fraternelle du latin et du falisque.

Lexique et onomastique

S’il est indéniable que le lexique des plus anciens textes pose encore quelques problèmes d’herméneutique, n’oublions pas que ces problèmes sont surtout dus à l’absence de ponctuation et à l’état lacunaire des inscriptions. Et si le sens de certains mots nous échappe, admettons qu’il n’en va pas différemment en latin archaïque. Après tout, le vase de Duenos, qui continue régulièrement de susciter de nouvelles interprétations, est‑il mieux compris que l’inscription de Prauios, l’une des plus anciennes de l’épigraphie falisque (Ve 241) ?

Dans les textes les plus récents, la difficulté vient du fait que le lexique est souvent soupçonné d’être emprunté au latin. L’inscription Ve 320, par exemple, une dédicace à Minerve contenant des mots comme pretod, zenatuo, sententiad ou encore uootum, a été considérée comme latine par E. Vetter, qui lui reconnaît toutefois quelques particularités phonétiques falisques. Cette inscription date, il est vrai, du iie s. av. J.‑C., une époque où l’influence de Rome se faisait déjà bien sentir. Mais étant donné la parenté évidente unissant le latin au falisque, ne pourrait‑on pas tenir tous ces mots pour communs aux deux idiomes ? La question, on le voit, est bien délicate. Comment faire le départ entre le patrimoine lexical commun à l’un et à l’autre et les emprunts de l’un à l’autre ? Il en va de même pour les mots efiles (Ve 264), cues[tor], duum[uir] ou du syntagme m(a)cistr[a]tum keset[51]. Sont‑ils proprement falisques ou viennent‑ils de la langue de Rome ? Bien malin qui pourrait répondre.

Mais il est au moins un mot dont la « falisquité » ne fait aucun doute : c’est la forme verbale lecet, attestée dans une inscription funéraire médio‑falisque (Ve 286A)[52]. Il s’agit de la 3e pers. sg. du présent d’un verbe bâti sur la racine *legh‑ et signifiant « être couché ». Si l’on en croit Ernout et Meillet (s.v., p. 348), en dehors du nom lectus « lit », le latin n’a pas gardé trace de cette racine. Cette magnifique occurrence page 166 page 166suggère en tout cas qu’un verbe a dû autrefois exister en latin, que la langue classique a oublié mais que sa variante falisque a pieusement conservé.

Ce remarquable conservatisme du falisque se retrouve également dans l’onomastique. Bien que très marquée par la langue étrusque, puisqu’elle lui a emprunté plus d’un prénom (lars, ar(r)u(n)s, t(h)anacuil), l’onomastique falisque renferme aussi quantité de vieux prénoms latins, comme aimios[53], caisios[54], iuna[55] ou uolta[56], certes disparus du dialecte romain classique mais reconnaissables dans la base de quelques vieux gentilices de l’Vrbs : Aemilius, Caes(il)ius, Iunius et Volteius. Ici encore, le falisque est le témoin d’un état ancien de la langue latine, langue dont il n’est pas seulement le proche parent, mais plutôt l’un des nombreux reflets.

*

Bien qu’il présente par rapport au latin standard de nombreuses spécificités alphabétiques, phonétiques, morphologiques ou lexicales, le falisque mérite d’être admis dans le cercle restreint des dialectes latins, au même tire que le prénestin par exemple. Dans tous les compartiments de la langue, les liens qui l’unissent au latin standard sont saisissants. Il s’en distingue certes sur quelques points, mais la plupart de ces divergences se retrouvent ailleurs en latin préclassique ou dialectal ; quant aux divergences qui lui sont propres, elles peuvent s’expliquer soit comme le fruit d’une évolution interne tardive, soit comme le résultat d’une influence étrangère, sabine ou étrusque, mais en tout cas postérieure à l’éclatement du rameau latin, dont il n’est qu’une variante : la variante falisque. Si par certains aspects, notamment phonétiques, le falisque semble plus innovant que certains autres dialectes latins – parfois même proche de la langue vulgaire – par d’autres, comme son lexique ou son onomastique, il se révèle très conservateur[57].

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[1]. Contre l’idée selon laquelle le falisque serait un dialecte latin, voir notamment Joseph et Wallace 1991, p. 159‑186 ; Baldi 1999, p. 173 ; et Adams 2007, p. 100.

[2]. Cf. Lejeune 1966, p. 151‑152.

[3]. Le graphème <b> apparaît dans l’inscription Ve 243 (si l’on se fie à la relecture de Renzetti Marra 1990), ainsi que dans l’alphabétaire de Leprignano, considéré comme falisque par Pandolfini et Prosdocimi 1990, p. 90‑93 et 238‑240. Sur les raisons de la rapide disparition de ce graphème en falisque, voir infra, n. 29.

[4]. Cf. fal. uino (Ve 244). À Rome, l’omission de <m> final est très fréquente notamment dans les inscriptions du tombeau des Scipion ; cf. oino, duonoro, optumo, Scipione (CIL I2, 9), apice insigne, gremiu (CIL I2, 10) etc.

[5]. Cf. fal. loifirtato (Ve 253), cra (Ve 244), etc. ~ prén. nationu (Ve 505) ~ lat. rom. Cornelio (CIL I2, 9). Notons que la chute du /s/ final semble avoir été concomitante en latin et en falisque. Pour le latin, la datation traditionnelle situe le phénomène vers la fin du ive s. ou au début du iiie s. ; cf. Hamp 1959 et Baldi 1999, p. 284.

[6]. Cf. fal. cupa (Ve 287e, 322a) ~ lat. rom. fece (CIL I2, 416) ou dede (CIL I2, 477).

[7]. Cf. fal. filea (Ve 270) ~ prén. fileai (Ve 367a = ciste Ficorini) ~ tibur fileod CIL I2, 2658. Mais quoique courant, le phénomène était loin d’être régulier ; cf. par ex. fal. poplia (Ve 269c etc.) et prén. filios (Ve 366h).

[8]. Cf. fal. loifirtato (Ve 253) ~ prén. Mirqurios (Ve 366f). Mais on trouve aussi fal. mercui sans fermeture.

[9]. Cf. fal. efiles (Ve 264) ou encore celio (Ve 287), etc. Cette monophtongaison, qui annonce la prononciation du latin vulgaire, est plus largement la marque du latin rustique ; cf. Varron LL 5, 97 : « Rustici pappum Mesium, non Maesium », et 7, 96 : « In Latio rure, edus qui in urbe, ut in multis a addito, aedus ». À côté de ce traitement « rustique » coexistait un traitement /ai/ > /ei/, de type étrusque ; il ne se rencontre d’ailleurs que dans l’îlot étrusco‑falisque de Corchiano ; cf. R. Giacomelli 1978, p. 25.

[10]. Cf. aufilio (Ve 274b, c, g) > oufilio (Ve 274a, d, f ; Ve 337a, b). On trouve le même nom avec la même orthographe à Préneste Oufilio (Ve 503, pour Aufilio). Autre exemple prénestin avec /au/ > /ou/ : Touriscus (CIL I2, 1455, pour Tauriscus). R. Giacomelli (1978, p. 74) pose l’évolution inverse /ou/ > /au/. Mais l’existence du gentilice Aufidius (avec l’alternance bien connue d / l) oriente dans la direction opposée. Nous n’avons pas cité le traitement /ei/ > /e:/ – cf. hec (Ve 386a, 287e etc.) – car il se retrouve à la même époque en latin romain ; cf. ploirume (= plūrimi) dans CIL I2, 9.

[11]. Sur le passage de /f/ à /h/, qui dans un second temps a produit, par graphie inverse ou hypercorrection, un passage de /h/ à /f/, voir Wallace et Joseph 1991, p. 89‑92. Cette alternance f / h était devenue si typique du falisque qu’on s’en servait pour expliquer le lien entre le nom du peuple falisque et celui de son héros éponyme, Halæsus ; cf. Ovide, Fast. IV, 73, et surtout Servius, En. VII, 95 : Faliscos Halesus condidit ; hi autem immutato h in f Falisci dicti sunt.

[12]. Cf. prén. Foratia (Ve 421), sans doute graphie inverse pour le gentilice féminin Horatia.

[13]. Cf. horda pour forda (Varron, RR II, 5, 6) et avec graphie inverse, fedus pour haedus (Paulus ex Festo, 84M). Voir sur cette question, Leumann 1977, p. 168‑169. D’une façon générale, les grammairiens romains attribuent les variantes avec /h/ au lieu de /f/ (et vice versa) tantôt aux Antiqui, tantôt aux Sabini, tantôt aux Falisci.

[14]. Comme elle se retrouve également en étrusque septentrional, surtout dans la région de Clusium (cf. Rix 1984, p. 221), cette innovation est peut‑être venue d’Étrurie. Les Étrusques de Corchiano, dont E. Peruzzi a essayé d’établir l’origine clusinienne, pourraient fort bien avoir servi de vecteurs (Peruzzi 1997, p. 277‑289). De Falerii, cette innovation serait passée dans les « campagnes » latines. L’idée d’une origine étrusque pour ce phénomène a été écartée par Wallace et Joseph 1991, p. 86 sq., mais adoptée récemment par Bonfante 2000, p. 526. Notons enfin que le sabin semble aussi avoir été touché (cf. Marinetti 1991, p. 608‑609). La raison assez vraisemblable invoquée par A. Marinetti pour expliquer l’alternance f / h est à chercher dans la nature occasionnellement bilabiale ([φ]) du son noté par <f> en position initiale dans ces diverses langues.

[15]. Cf. uxo (Ve 269d, 322), mate (Ve 322a), censo (Ve 323). On connaît aussi quelques exemples d’amuïssement de /r/ en position implosive : cf. macena pour marcena (Ve 329), maci pour marci (Ve 322bA).

[16]. Cf. pretod (Ve 320) et censod, Renzetti Marra 1990, p. 334‑335 et 340. Sur la valeur phonétique de ce <d> longtemps perçu comme le résultat d’un sandhi, voir notamment Peruzzi 1997, p. 62‑65. Toutefois, selon Mancini 2002, p. 38‑40, seuls les thèmes en ‑r‑ empruntés à la langue de Rome présenteraient un <d> final ; dans tous les autres, le /r/ final serait tombé sans laisser de trace ; quant au traitement par /d/ du /r/ latin dans ces emprunts techniques, il serait dû au fait que, des deux phonèmes, le /d/ était le seul capable de se maintenir à la finale en néofalisque.

[17]. Les deux inscriptions amendées sont : Ve 329, où le gentilice morenez a été corrigé en morenei (cf. Etruskische Texte Fa 1.1) et Ve 324, où le gentilice uezcia a été relu uelcei par G. Giacomelli 1963, n° 123, p. 97. Dans l’inscription très abîmée Ve 342a, enfin, le <z> douteux a été lu <t> par certains ; cf. G. Giacomelli 1963, n° 136, p. 102.

[18]. Cf. Bonfante 1966, p. 1‑25 et van Heems 2003, p. 211‑213.

[19]. Cf. zextos (Ve 241), zextoi (Ve 324), ziep ??? (Ve 242), zenatuo (Ve 320), zeruatronia (Ve 327), auxquels on rajoutera le gentilice (d’origine étrusque ?) folczeo, folcozeo, folcuzio (Ve 324), à côté de folcosio, ce qui prouve bien, en tout cas, que l’emploi du zêta n’était nullement ressenti comme obligatoire.

[20]. Cf. zuconia ~ étr. zuχus (Ve 330), zertenea (Ve 322) ~ étr. zertnai, uelzu et rezo (Ve 275) < étr. velzu et rezu. On peut également estimer que <z> dans aruz pour *aru(n)ts (Ve 329) a la même valeur /ts/ qu’il a habituellement en étrusque ; cf. van Heems 2003, p. 210, n. 79. Cette interprétation est d’autant plus crédible que l’insc. Ve 329 paraît marquée par l’alphabet toscan ; une des lettres du gentilice serait un digamma étrusque.

[21]. Les noms zaconiai et zaconio (Ve 307 et 308) ne possédant apparemment pas d’équivalent étrusque du type *zacu ou *zaχu, le zêta falisque pourrait correspondre exceptionnellement à un san étrusque, si on accepte le rapprochement avec étr. σacu / σaχu. Comme le san notait vraisemblablement une spirante palatale, la valeur du zêta serait, dans ce cas, précisément celle que nous avons supposée pour les inscriptions proprement falisques.

[22]. Cf. par exemple falisque ancien f[if]iqod (Ve 241), avec ‑od < *‑ont ou falisque moyen et récent cupat (Ve 296, 298, 322bB) = cubant (Ve 327e) ; cf. par ailleurs, avec omission de <m>, upreciano (Ve 343) = umbricianus. Si l’on en croit les formes discutées fita (< ficta ?, Ve 241) et lete (> lectei ?, Ve 342a), le /k/ en position implosive était peut‑être aussi fragile (assimilation avec la consonne suivante ou disparition totale).

[23]. Cf. cosol, forme épigraphique fréquente de lat. class. consul.

[24]. Cf. pour *dh, efiles (Ve 264) en face de lat. class. aedīlēs (racine *h2eidh‑), ou loifirtato (Ve 253) en face de lat. class. lībertātis (racine *h1leu‑dh‑) ; pour *bh, cf. carefo (Ve 244) en face de lat. class. carēbō.

[25]. Cf. Meiser 1998, p. 101‑102

[26]. Cf. de Simone 1975, p. 156. S’il a eu lieu, cet assourdissement ne s’est sûrement produit ni à la même vitesse ni à la même époque dans tous les idiomes concernés.

[27]. Si l’on en croit certains grammairiens, la spirantisation des anciennes sonores aspirées aurait également affecté le latin de Préneste ; cf. Paulus ex Festo 157 : Lanuuini…nebrundines…, Praenestini nefrones.

[28]. On ignore d’ailleurs si le passage de [β] et [δ] au stade occlusif était déjà achevé en latin lorsqu’au viie s. l’écriture fut introduite dans le Latium. Avant le ve s. en tout cas (cf. Carmen Arvale, si la datation est correcte), on ne dispose d’aucun témoignage sûr concernant les anciennes sonores aspirées en latin ; hab‑, dans le cippe du Forum, est problématique car, à supposer qu’il s’agisse du début d’une forme du verbe habēre, on ne sait si la labiale dans cette racine vient de *b ou de *bh ; suodales, dans le Lapis Satricanus, ne nous aide pas plus, car il n’est pas garanti que le mot repose sur la racine *suedh‑ (cf. Ernout et Meillet s.v., p. 631 sq.) ; quant à la forme triḅos (abl. de trēs), dans l’inscription du bol de Garigliano, elle n’existe que si l’on adopte la lecture incertaine de Vine 1998.

[29]. Notons que c’est précisément à cause du traitement spécial qu’il a réservé aux sonores aspirées i.‑e. que le falisque a renoncé à se servir, contrairement au latin standard, de la lettre <b>. Comme on le sait, le phonème /b/ était rarissime en i.‑e. La quasi totalité des /b/ du latin standard sont secondaires et issus majoritairement de l’ancienne labiale sonore aspirée *bh. Or en falisque ce phonème i.‑e. était devenu une spirante labiale sonore /v/ (ou /β/) transcrite au moyen du graphème <f>. Les /b/ étant rarissimes, le graphème <b> y était donc quasiment inemployé. On comprend mieux pourquoi il a pu être jugé superflu à Faléries de noter un son aussi rare. Il était finalement plus économique de confier cette tâche à la lettre <p>, qui notait la sourde correspondante ; cf. Prosdocimi 1996, p. 265. Cette suppression du graphème <b> a très certainement été facilitée par le fait que le falisque confondait déjà dans la graphie /k/ et /g/ (tous deux notés <c, k, q>), de même que /f/ et /v/ (notés <f>).

[30]. Cf. entre autres Lejeune 1955, p. 146 sq. Mais cette opinion est contestée. Certains linguistes préfèrent rattacher ce parfait à la racine *dheh1k‑. Sur cette question, voir Berenguer et Luján 2005, p. 207, lesquels penchent plutôt pour la racine *dheigh‑.

[31]. Sur le caractère analogique de ce /g/, voir Meiser 2003, p. 112, n. 12. Le passage de *gh à /h/ en position intervocalique, mais à /g/ après /n/, semble avoir été pan‑italique (cf. osq. feíhúss ‘muros’ en face de omb. krengatrum ‘cinctum’) ; cf. Meiser 1998, § 74.11 et 12, p. 104.

[32]. Cf. fal. ‑cue (= lat. class. ‑que) < *kwe. Nous avons délibérément laissé de côté la question du rhotacisme en falisque, d’une part parce qu’il n’y a pas d’exemple probant du phénomène (carefo pose problème car l’origine de son /r/ est controversée), d’autre part parce que, n’étant pas propre au latin (on le retrouve en ombrien par exemple), il n’est d’aucune utilité pour notre démonstration. Sur la question, cf. R. Giacomelli 1978, p. 44‑49.

[33]. En théorie, fifiked /fifiged/ (pl. fifiqod /fifigo(n)d/) peut représenter soit un ancien parfait i.‑e. avec désinences d’aoriste (*dhe‑dhigh‑e + *‑t / *dhe‑dhigh‑ + *‑ont), soit un ancien aoriste thématique à redoublement (*dhe‑dhigh‑e‑t / *dhe‑dhigh‑o‑nt).

[34]. C’est en tout cas ce que pensent Poccetti, Poli et Santini 1999, p. 69 ; Berenguer et Luján 2005, p. 205‑206, citant en exemple la polymorphie du parfait du verbe « faire ». La coexistence à Préneste de ve:vhaked (viie s.) et de fecid (ive s., CIL I2, 651), malgré l’écart chronologique, en est un bon indice.

[35]. Cf. l’inscription du Musée Archéologique de Madrid caios frenaios faced (Berenguer et Luján 2004) et l’inscription de la collection Steinhardt oufilo : clipeaio : letei : fileo : met : facet (Wallace 2005).

[36]. Cf. Berenguer‑Lujàn 2004, p. 220 et 2005, p. 212‑213. Selon d’autres, toutefois, faced/t serait le thème faible de l’ancien aoriste radical athématique (*dhh1‑k‑), ce qui supposerait la conservation en italique commun de l’alternance i.‑e. entre degré plein et degré réduit du radical, puis la généralisation selon les langues de l’un ou l’autre des deux thèmes à l’ensemble du parfait. Dans cette hypothèse, le falisque aurait étendu analogiquement le thème faible, et le latin classique, le thème fort. Cf. en dernier lieu Dupraz 2007, p. 334.

[37]. Cf. G. Giacomelli, 1978, p. 519.

[38]. Cf. R. Giacomelli 1978, p. 61.

[39]. Pour la théorie de Martinet sur le caractère labiovélaire de *h3, cf. Monteil 1986, p. 67 et plus récemment Prosdocimi 1996, p. 283. Les adversaires de cette théorie sont contraints de poser une racine « donner » alternative, pourvue d’un suffixe vélaire *deh3‑w‑ ; cf. Rix 2001, p. 107 et Meiser 2003, p. 183.

[40]. Cf. G. Giacomelli 1963, p. 153 ; Peruzzi 1964, p. 157 ; R. Giacomelli 1978, p. 60.

[41]. Cf. Rix 2001, p. 107 ; Meiser 2003, p. 183 ; Dupraz 2007, p. 332‑333.

[42]. Un emprunt au sabellique reste toutefois possible ; cf. ombr. purdouitu (purtuvitu en alphabet épichorique) T.Ig. VIa 56, IIa 24, 29, etc. On notera que la formation ombrienne est le parfait correspondant de fal. porded.

[43]. Cf. Dupraz 2007, p. 327‑328.

[44]. Cf. Pour ‑ǎ‑, voir Prosdocimi 1996, p. 267‑269 et Seldeslachts 2002 ; pour ‑ā‑, cf. Wallace, 1985, et en dernier lieu Rix 2001, p. 463, n. 7. Ces deux hypothèses ont été rejetées par Dupraz 2007, p. 330‑335.

[45]. On peut toutefois se demander si la confusion n’est pas venue de l’aoriste, sans doute radical athématique pour les deux racines ; cf. skr. ápāt < *(h1e)‑peh3‑t et ádāt < *(h1e)‑deh3‑t. C’est l’avis de Seldeslachts 2002.

[46]. Cette hypothèse déjà formulée par Deecke (1888, p. 155) a été récemment reprise et approfondie par Dupraz 2007, p. 340 sq. Sur le morphème ‑ā‑, voir l’étude récente de Stempel 1998, surtout p. 279 sq.

[47]. Cf. fal. minerua (Ve 320) ; prén. Fortuna (Ve 505 = CIL I2, 60) ; lat. rom. [Me]nerua (CIL I2, 460).

[48]. Cf. fal. lartos (Ve 245b), loifirtato(s) (Ve 253), etc. ; prén. nationu(s) (Ve 505 = CIL I2, 60) ; lat. rom. nominus (SC Bacch. = CIL I2, 581).

[49]. Cf. fal. zenatuo(s) (Ve 320) ; lat. rom. senatuos (SC Bacch. = CIL I2, 581).

[50]. Cf. fal. kaisiosio (Ve 245a), eutenosio (Ve 242b), aimiosio (G. Giacomelli 1963, n° 56), cauiọṣi[io] (G. Giacomelli 1963, n° 117).

[51]. Pour tous ces termes, voir Renzetti Marra 1990, p. 331‑335, et 1995, p. 148 sq.

[52]. Le passage *‑gh‑ > ‑g‑ ici est problématique. On attendrait un /h/. Ou bien ce /g/ est analogique, comme celui de fifiked = /fifiged/, ou bien il faut en conclure qu’en falisque *‑gh‑ en position intérieure aboutissait normalement à /g/.

[53]. Cf. Hirata 1967, p. 33.

[54]. Cf. Hirata 1967, p. 40.

[55]. Cf. Hirata 1967, p. 54 sq.

[56]. Cf. Hirata 1967, p. 89‑91 ; avec sa variante uoltios, c’était aux dires d’Hirata le prénom national falisque.

[57]. Signalons la parution en 2009 de la somme de G. Bakkum, The Latin Dialect of the Ager Faliscus, 150 Years of Scholarship, Amsterdam, que nous n’avons pas pu consulter au moment de la rédaction finale de cet article. Notons que cette communication aurait tout aussi bien pu porter ce titre.

 
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