La variation linguistique dans les langues de l’Italie préromaine
CMO 45, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon, 2011
Essai de dialectologie étrusque
problèmes théoriques et applications pratiques
Gilles van Heems
Université Lumière‑Lyon 2
HiSoMA
Introduction
L’idée d’intervenir sur ce sujet naît à la fois du constat d’un paradoxe et d’une opiniâtre conviction que l’on peut tenter une approche dialectologique de l’étrusque. Ce paradoxe n’est pas neuf, mais intervient presque de manière lancinante dans l’histoire de la linguistique scientifique étrusque : alors que l’intérêt pour l’étude de la variation linguistique en étrusque est très tôt exprimé par le monde savant – il suffira, pour s’en convaincre, de se reporter à la fameuse conférence programmatique qu’E. Fiesel avait tenue au premier Congrès international étrusque de 1928, intitulée « Die Bedeutung der relativen Chronologie für die etruskische Sprachforschung », où elle exhortait les chercheurs à s’intéresser à la variation linguistique dans le domaine étrusque, entendue toutefois principalement comme variation chronologique[1] –, les travaux spécifiquement consacrés à la variation diatopique, diastratique et, dans une moindre mesure, diachronique, sont restés plus que rares. Nous citerons à ce titre comme tout à fait symptomatiques de cette réticence à aborder la variation en étrusque les propos de M. Cristofani de 1981, qui, invité à participer au colloque consacré – déjà ! – à la « variété linguistique » dans les langues anciennes, organisé à Naples par D. Silvestri[2], décide, alors qu’il devait parler de la variation linguistique en étrusque, de parler d’onomastique dans une perspective sociohistorique, et s’excuse en ces termes d’être dans l’incapacité de s’en tenir au thème du colloque :
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Quando il collega Silvestri mi ha cortesemente proposto di partecipare a quest’incontro, richiamando la mia attenzione su un tema come la varietà linguistica in etrusco, ho dovuto fargli presente come lo studio di eventuali fenomeni dialettali fosse particolarmente manchevole e come, nell’ambito di una lingua documentata solo attraverso documenti scritti, la stessa scrittura costituisse uno strumento di fissazione che poteva non registrare fenomeni simili[3].
De fait, si l’on met à part les études spécifiquement diachroniques, qui ont permis de définir les traits particuliers de l’étrusque « archaïque »[4] et la mise en évidence, très tôt, de la frontière graphique, mais aussi linguistique, entre les régions septentrionales et méridionales de l’Étrurie[5], rares sont les étruscologues qui ont emprunté la voie dialectologique[6] ; et ils l’ont toujours fait dans des contributions brèves et centrées sur quelques points particuliers[7]. Au contraire, les savants ont tous souligné l’uniformité ou l’unicité linguistique de l’étrusque[8] – et, dans une mesure comparable, quoique cela n’ait pas freiné, au contraire, les études dialectologiques, des langues italiques[9] – marquant une différence très nette avec le domaine grec du Ier millénaire[10]. Or c’est là un fait qui ne nous étonne peut‑être pas assez, nous modernes, habitués que nous sommes à des langues hautement standardisées. L’uniformité linguistique apparente doit en effet apparaître comme une « anomalie », dans la mesure où toute langue obéit à un mouvement naturel de différenciation dans le temps, dans l’espace ainsi que, « verticalement », en fonction du locuteur. Et, même si l’on met de côté les extensions coloniales de l’Étrurie[11], qui posent des problèmes particuliers, l’étendue du territoire étrusque, situé entre l’Arno et le Tibre, la structure politique de ce territoire, morcelé en cités‑états indépendantes et dotées d’institutions propres, et la durée d’attestation de la langue écrite, qui va des
page 71années 700 av. J.‑C. au début de notre ère, constituent autant de conditions propices à une différenciation dialectale d’ordre diatopique (qui désormais retiendra seule notre attention). Aussi la situation offerte, de prime abord, par le corpus épigraphique étrusque, qui nous atteste une langue relativement unitaire, doit susciter interrogation et attention : il faut postuler l’effet d’un phénomène tout aussi « naturel », si l’on peut dire, que sa tendance à la diversification, un principe inverse de normalisation, destiné à unifier les variétés divergentes sous une forme linguistique conventionnelle et commune (imposée de force ou choisie), pour répondre aux impératifs de la communication à l’intérieur du groupe de locuteurs concerné, communication que mettrait en péril une variation non compensée[12]. Et il est certain que la forme sous laquelle les langues anciennes en général, et plus encore les langues à attestation fragmentaire, nous ont été transmises, à savoir la forme écrite, en ce qu’elle est propice, parce qu’elle doit être enseignée et apprise, à un contrôle normatif plus efficace que la langue parlée, masque, souvent de manière irrémédiable, les épiphénomènes de différenciation linguistique que l’on doit nécessairement postuler sans pour autant en avoir de traces. Aussi peut‑on comprendre pourquoi les études dialectales sont restées plus que rares dans le domaine étrusque : aux difficultés traditionnelles que ce type d’approche rencontre quand il est appliqué aux langues anciennes s’ajoutent les difficultés propres à l’étrusque qui apparaît comme une langue à fort degré de normalisation, du moins du point de vue diatopique.
Aussi voudrions‑nous par cette modeste contribution, non pas nécessairement combler cette lacune, mais tout au moins proposer un état de la question pour offrir des bases à d’éventuelles études diatopiques de l’étrusque ; il s’agira en d’autres termes de se demander si et à quelles conditions l’on peut avoir une approche dialectologique de l’étrusque. Notre enquête se consacrera par voie de conséquence dans un premier temps aux aspects théoriques de la question, qui gravitent pour l’essentiel autour de la question des sources, de leur valeur et de leur utilisation ; nous proposerons ensuite, en guise de case‑study, l’étude du corpus de Volsinies dans une perspective dialectologique.
Les sources indirectes
Comme tout étruscologue peut s’y attendre, les sources écrites indirectes sur la langue étrusque sont particulièrement peu nombreuses et utilisables.
Les gloses
Parmi les deux grandes catégories de sources écrites indirectes disponibles, les « gloses » – ou mots étrusques (ou prétendument étrusques) cités par des auteurs grecs
page 72ou latins – n’apportent absolument rien aux questions qui nous intéressent, même si l’on ne retient que la poignée de termes étrusques par ailleurs attestés par l’épigraphie. Certes, ces termes cités par les auteurs grecs et latins présentent systématiquement des variations par rapport aux formes attestées par l’épigraphie[13], mais on ne peut bien évidemment en tirer des conséquences de type variationniste, puisque cette « variation » a plus de chance d’être due à une corruption de la transmission philologique qu’à un phénomène de différenciation dialectale.
Les sources littéraires
Quant au reste de la littérature ancienne qui nous parle du monde étrusque sans citer de termes de cette langue, elle n’est guère plus utile : comme on sait, les Anciens s’intéressent peu aux questions de linguistique « étrangère » et les seuls auteurs susceptibles d’avoir eu une connaissance directe de l’étrusque[14] n’ont laissé aucune information concernant leur langue. Un des rares témoignages littéraires pouvant à première vue sembler utile dans notre enquête, est offert par un passage de Tite‑Live (X, 4, 5 sq.), qui mérite d’être relu attentivement.
Il s’agit d’un épisode advenu en 302/301 av. J.‑C., au cours d’une guerre menée par Rome contre les Étrusques, désignés collectivement par Tite‑Live, sans que l’on puisse savoir avec quelle(s) cité(s) les Romains étaient aux prises ; toutefois, parce que le dictateur M. Valerius Maximus a installé son camp près de Roselle et que la ville a été prise par Rome en 294, les historiens estiment généralement qu’il s’agit d’une guerre entre Rome et Roselle ou, tout au moins, que cette dernière menait l’offensive. Il pourrait cependant s’agir d’autres Étrusques, notamment des Vulciens, qui sont assez actifs dans ces années‑là. Toujours est‑il que les habitants d’une cité étrusque, peut‑être Roselle, se sont illustrés par la ruse ainsi décrite par Tite‑Live :
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Itaque confestim castra inde in agrum Rusellanum promouit. Eo et hostes secuti, quamquam ex bene gesta re summam et in aperto certamine uirium spem habebant, tamen insidiis quoque, quas feliciter experti erant, hostem temptant. Tecta semiruta uici per uastationem agrorum deusti haud procul castris Romanorum aberant. Ibi abditis armatis pecus in conspectu praesidii Romani, cui praeerat Cn. Fulvius legatus, propulsum. Ad quam inlecebram cum moueretur nemo ab Romana statione, pastorum unus progressus sub ipsas munitiones inclamat alios, cunctanter ab ruinis uici pecus propellentes, quid cessarent cum per media castra Romana tuto agere possent. Haec cum legato Caerites quidam interpretarentur et per omnes manipulos militum indignatio ingens esset nec tamen iniussu mouere auderent, iubet peritos linguae attendere animum, pastorum sermo agresti an urbano proprior esset. Cum referrent sonum linguae et corporum habitum et nitorem cultiora quam pastoralia esse, « Ite igitur, dicite, inquit, detegant nequiquam conditas insidias : omnia scire Romanum nec magis iam dolo capi quam armis uinci posse ».
« Aussi le dictateur fit partir l’armée en direction du territoire de Roselle ; les ennemis le suivirent à leur tour ; remplis d’un espoir absolu en leurs forces – même en terrain découvert – à cause de l’issue favorable prise par les événements, ils tentent toutefois de prendre encore l’ennemi dans une embuscade, qui leur avait si bien réussi auparavant[15]. Il y avait non loin du camp romain les ruines d’un village incendié durant le sac de la région ; les Étrusques y cachèrent des soldats, puis lâchèrent du bétail sous les yeux du détachement romain que commandait le légat Gnaeus Fulvius. Personne, chez les Romains, ne fut pris au piège et ne quitta l’avant‑poste ; un des bergers, alors, s’avançant au pied du mur de terrassement, appelle les autres, qui hésitaient à quitter avec le bétail le village en ruine, leur demandant ce qu’ils attendaient, car ils pouvaient, disaient‑ils, traverser en toute sécurité le camp romain. Or des habitants de Caeré traduisirent au légat ces propos et grande fut l’indignation parmi les soldats de tous les manipules ; ils n’osaient pourtant partir au combat sans autorisation. Le légat demande alors à ceux qui connaissaient l’étrusque d’écouter attentivement pour déterminer si la langue des bergers est plus proche de celle que l’on parle à la campagne ou de celle que l’on parle à la ville, et comme ils lui expliquaient que leur accent, leur allure et leur teint les dénonçaient plus comme des gens policés que des bergers, il dit : ‘‘Bien ! Allez leur dire de mettre un terme à leur embuscade qu’ils ont préparée pour rien, que les Romains savent tout et que la ruse ne saura pas davantage les piéger que les armes les vaincre !’’. »
Ce passage, qui a finalement assez peu été étudié et toujours pour d’autres aspects que ceux qui nous retiennent ici[16], mérite qu’on s’y attarde et qu’on commente les termes mêmes qu’emploie Tite‑Live, qui distingue dans son texte trois niveaux, celui de la lingua, celui du sermo (qui peut être agrestis ou urbanus) et celui du sonus linguae. Le premier niveau, celui de la lingua (peritos linguae) renvoie à l’unité linguistique du territoire étrusque ; le second, sermo, bien distingué du premier par le latin, est
page 74à comprendre d’un point de vue sociolinguistique, dans la mesure où l’opposition sermo agrestis vs. sermo urbanus renvoie à l’existence (et à l’opposition) de différents niveaux de langue, considérés moins comme typiques d’une zone géographique (ager vs. urbs) que d’une catégorie sociale. On devra noter que la distinction entre un sermo urbanus et un sermo agrestis ou rusticus[17] s’élabore à Rome au ier s. av. J.‑C., où elle est théorisée par des auteurs comme Cicéron et Varron[18]. Enfin, le troisième niveau est celui du sonus linguae ; il s’agit d’un terme technique qu’on interprète généralement dans un sens phonétique et suprasegmental, l’équivalent de ce que nous entendons en français par « accent » ou « prononciation » ; c’est d’ailleurs cette même expression qui est employée par Tite‑Live dans une autre de ses digressions linguistiques sur l’étrusque, cette fois plus précisément sur le rétique, qu’il définit ainsi (V, 33) :
Alpinis quoque ea gentibus haud dubie origo est, maxime Raetis, quos loca ipsa efferarunt ne quid ex antiquo praeter sonum linguae nec eum incorruptum retinerent.
« Les peuples alpins aussi ont, à n’en pas douter la même origine, en particulier les Rhètes, que les contrées mêmes où ils habitaient ont rendus sauvages, les empêchant de ne rien conserver de leur ancienne origine hormis leur accent (sonum linguae) qui n’est pas, de surcroît, sans avoir été corrompu. »
Tite‑Live montre bien que les Rhètes et les Étrusques n’ont plus la même lingua, mais que les premiers ont conservé un sonus linguae similaire à celui des Étrusques. Bien entendu, le sonus linguae est un des signes de la variation dialectale, aussi bien selon le paramètre diastratique, comme dans notre anecdote, que selon le paramètre diatopique ; Cicéron dans son Brutus rapporte d’ailleurs une anecdote intéressante, qui souligne bien la différence entre les situations linguistiques grecque et romaine : il y explique que Théophraste a été repéré, sur le marché d’Athènes, comme étranger par une maraîchère, précisément à cause de son accent ; et Cicéron en conclut, très significativement :
Omnium sic, ut opinor, in nostris est quidam urbanorum, sicut illic Atticorum sonus[19].
Cicéron, en bon connaisseur de la Grèce, a conscience de l’importance de la variation dialectale dans l’espace linguistique grec, mais il l’analyse selon des catégories romaines, qui interprètent la variation au sein d’une lingua comme une variation de type diastratique plus que diatopique[20].
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Si l’on en revient à l’anecdote rapportée par Tite‑Live et que l’on essaie d’en proposer une lecture cohérente, on doit conclure que la situation décrite suppose deux conditions linguistiques bien précises :
– une unité linguistique de l’étrusque telle, au niveau de la lingua, qu’un habitant de Caeré comprenne sans difficulté un habitant d’une autre cité étrusque (Roselle, probablement ici) ;
– une partition dialectale, d’ordre diatopique et / ou diastratique, entre sermo agrestis (rattaché au monde des pastores) et sermo urbanus (rattaché au cultus), qui doit être la même ou du moins analogue d’un dialecte à l’autre ; en d’autres termes, Tite‑Live (ou sa source) sous‑entend qu’il existe un sermo urbanus et un sermo agrestis non seulement à Roselle, mais aussi à Caeré, et, point capital, que leurs caractéristiques respectives sont semblables (ou analogues) d’un dialecte à l’autre.
Évidemment, la question cruciale est celle de l’authenticité, ou plus exactement du degré de crédibilité des considérations linguistiques de Tite‑Live ou de sa source. Or sur ce point on ne peut, malheureusement, qu’exprimer de sévères doutes. En effet, l’opposition entre sermo urbanus et sermo agrestis, développée comme on sait relativement tard, est un indice qui plaide pour une élaboration relativement tardive de l’anecdote ou, tout au moins, de sa réinterprétation par Tite‑Live selon des schémas et des réalités linguistiques qui lui sont contemporains[21]. En outre, cette anecdote ne nous apprend rien sur les partitions dialectales du territoire étrusque : elle nous confirme au mieux une unité linguistique que l’état du corpus épigraphique nous obligeait déjà à postuler et nous renseigne finalement plus sur la conception que Tite‑Live et ses contemporains se faisaient de la variation linguistique (en latin, d’ailleurs, plus qu’en étrusque) que sur celle des Étrusques.
L’apport de l’épigraphie
Il est certainement inutile de rappeler les avantages que peuvent offrir les sources épigraphiques dans le type d’enquête que nous menons. Nous préciserons juste qu’elles ont le mérite d’offrir des formes attestées, généralement dans un contexte géographique, chronologique, voire social, quelque peu précis et qu’elles pallient en cela les lacunes et insuffisances des sources littéraires.
Vérité de la voix, mensonge de l’écriture
Toutefois, il serait illusoire de penser que l’épigraphie offre une photographie exacte et objective d’un état de langue à un moment donné. Comme l’ont démontré
page 76de nombreux travaux de dialectologie centrées sur les langues anciennes[22], l’écriture n’est non seulement pas un miroir, mais peut apparaître même comme un obstacle pour atteindre la réalité linguistique, et en particulier dialectale d’une langue. L’écriture, en donnant une forme figée dans le temps à une forme orale par nature évanescente, modifie radicalement la temporalité de la langue : elle peut freiner d’une part l’évolution naturelle de la langue, car la langue écrite, en raison du prestige plus grand dont elle est dotée dans les sociétés alphabétisées, devient une référence sur laquelle se modèle, de manière plus ou moins volontaire, la production successive ; elle peut d’autre part masquer les évolutions de la langue : c’est le cas de ce qu’on peut appeler une graphie historique ou archaïsante ; et l’on pourrait presque affirmer que tout système graphique d’une langue naturelle – hormis peut‑être l’API – devient inévitablement et en peu de temps un système graphique historique, car la forme écrite évolue généralement bien moins vite que la langue parlée.
À cet obstacle s’ajoute un nouvel écueil, propre cette fois aux langues de l’Italie préromaine : l’uniformité graphique des inscriptions tant étrusques que latines et sabelliques conduit à postuler l’existence de normes graphiques efficaces, peut‑être dues à une classe de scribes[23] ou reconductibles à une autre origine[24], qui forment un obstacle de plus à la lisibilité d’éventuels traits dialectaux. Pour que l’on puisse repérer dans une forme écrite des traits non standard, il faut que soient réunis des conditions qui ne l’ont peut‑être jamais été dans l’Étrurie avant la romanisation :
– une conscience dialectale, d’abord ; c’est‑à‑dire moins l’existence objective de variations dialectales dans un espace donné que la perception par le locuteur d’un écart dans sa variété linguistique par rapport à la variété standard (qu’il juge cet écart et sa variété linguistique légitimes ou non) ;
– une liberté relative par rapport aux normes graphiques en vigueur ou la redéfinition de normes, à l’échelle locale, prenant en compte les traits dialectaux ; car un système graphique standardisé s’accommode parfaitement de variations dialectales – il suffit d’invoquer la notion, élaborée par les spécialistes de langues minorées, de graphie‑support[25] – ; cette liberté est non seulement d’ordre « linguistique », c’est‑à‑dire que le rédacteur d’un texte « dialectal » doit avoir le choix entre une forme standard et une forme non standard, mais aussi d’ordre « technique » : il doit pouvoir pareillement s’affranchir de formulaires qui sont, dans la société étrusque, le principal vecteur des normes graphiques et linguistiques. Car l’uniformité de la langue des inscriptions étrusques est, nous semble‑t‑il, inséparable du caractère extrêmement formulaire de ces inscriptions.
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Contraintes onomastiques
La documentation épigraphique étrusque, malgré une surreprésentation écrasante des inscriptions privées par rapport aux inscriptions publiques, est de ce point de vue assez peu propice à la floraison de formes dialectales, et la stabilité de certains formulaires épigraphiques tout comme leur diffusion sur de vastes zones peuvent expliquer l’unité linguistique relative qu’on observe sur le territoire étrusque. Mais la documentation disponible impose une autre contrainte qu’on n’a pas toujours estimée à sa juste mesure : comme on sait, l’essentiel du matériau linguistique sur lequel travaillent les étruscologues est onomastique ; or une variation observée dans la réalisation d’un anthroponyme soulève de graves questions quant à la validité éventuelle de ce témoignage : en premier lieu, dans quelle mesure une variation portant sur un élément onomastique peut‑elle être considérée comme typique du lieu où elle est attestée et ainsi nous transmettre une information valide sur la variété locale de la langue considérée ? En second lieu et inversement, peut‑on dire qu’un trait variant, que l’on retrouve incidemment ou minoritairement dans une zone A, alors qu’il est bien attesté dans une zone B, s’explique ipso facto par un schéma de migration (en l’occurrence, peut‑on conclure que le nom reflète une pratique linguistique de la zone B introduite, par voie de migration personnelle, dans la zone A ?), puisque les noms propres sont par nature plus susceptibles de migrer que les autres éléments du lexique ?
Enfin, il convient de soulever aussi le problème de la fixation d’une forme onomastique ; c’est surtout le cas du gentilice, dont la forme écrite ne peut pas ne pas être influencée par celle qui lui est donnée dans les archives, publiques ou privées ; or la fixation « publique » de ces noms dans les sociétés étrusques remonte certainement à une époque très haute, même si on ne peut la déterminer avec précision, par voie du census, ce qui constitue à n’en pas douter un frein à la notation, dans les inscriptions privées (funéraires en particulier), d’éventuelles variations, car ces dernières devaient être, dans une mesure impossible à déterminer pour le monde étrusque, mais plus que probable, tributaires, au moins partiellement, des normes adoptées dans les listes publiques. On sait combien les listes officielles ont pu, dans la Rome médio‑républicaine, freiner la notation graphique d’un changement linguistique : une des principales réformes orthographiques de la Rome médio‑républicaine, la notation dans la graphie officielle du rhotacisme, est significativement attribuée au consul Appius Claudius, qui, sans doute lors de sa censure en 312[26], a introduit dans l’album qu’il avait en charge de constituer, l’innovation de noter par <r> ce qui alors était écrit, selon l’orthographe traditionnelle, par <s>, au mépris de l’évolution de la langue : il est significatif que les exemples donnés par les grammairiens qui nous transmettent l’affaire soient en effet des gentilices, ceux des Valerii et des Furii, et qui doivent renvoyer à ce contexte politique et administratif précis[27].
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Le « dialecte » volsinien
Volsinies
En guise d’illustration des difficultés que rencontre ce type d’enquête et des méthodes à mettre en œuvre pour les surmonter, nous nous intéresserons, pour terminer, à la variété d’étrusque attestée à Volsinies et au statut qu’il convient de donner au « dialecte » attesté par les inscriptions de la cité. Le choix de Volsinies est motivé par plusieurs particularités de son corpus, qui remplit ainsi plusieurs des conditions énumérées plus haut.
En premier lieu, Volsinies présente un intérêt du point de vue géolinguistique en ce que la cité appartient à une zone que l’on pourrait qualifier, selon les termes consacrés de la dialectologie aréale, de marge ou de croissant[28] : bien que la cité soit située dans la zone méridionale de l’Étrurie et doive être rattachée à l’aire dialectale méridionale dont elle partage certaines isoglosses déterminantes, elle appartient toutefois à cette zone tibérine qui connaît des dynamiques de contacts politiques, culturels, mais aussi linguistiques toutes particulières, qui la rapprochent de ce qu’il est convenu d’appeler l’Étrurie septentrionale intérieure. Le Tibre joue en effet un rôle ambigu d’opposition et de jonction entre les régions riveraines de son bassin méridional (Étrurie méridionale intérieure, pays falisque, nord du Latium) et son haut cours (Pérouse et Ombrie) et le cours de la Paglia, qui fait de Volsinies, située en amont du confluent de ces deux cours d’eau, une zone d’interface[29].
En second lieu, le corpus répond aux conditions quantitatives et qualitatives que nous avons décrites : on a, d’une part, un nombre satisfaisant d’inscriptions pour mener une enquête épigraphique et ces inscriptions sont, d’autre part, susceptibles de reproduire ou refléter des réalisations non standard. Une partie de l’épigraphie funéraire entre certainement dans cette catégorie, même si ce n’est peut‑être pas l’épigraphie funéraire, largement standardisée dans le monde étrusque, qui est la plus à même de nous fournir ce type de renseignements[30] ; on peut y ajouter la riche épigraphie vasculaire de la cité, comprenant un nombre important de signatures d’artisans ou de marques de propriété relatives à des personnes qui n’appartiennent pas aux couches aristocratiques de la population. En outre, l’histoire sociale de la cité, que l’on connaît assez bien grâce aux récits entourant le bellum seruile qui a servi de prétexte à l’intervention romaine et à la déportation de la cité de l’acropole d’Orvieto
page 79au site de plaine de Bolsena consécutive à la prise de la ville[31], peut laisser présager une forme d’affirmation identitaire de la part d’une partie de la population d’ordinaire écartée du pouvoir ; et l’on peut raisonnablement penser que la langue, et la langue telle qu’elle était parlée, fut conçue comme un des traits essentiels de cette identité.
Traits caractérisants du dialecte volsinien
Plusieurs traits rattachent indéniablement l’étrusque attesté à Volsinies au groupe méridional : la distribution des sifflantes et la stabilité des aspirées en position finale sont les principales isoglosses permettant de rapprocher le volsinien des autres dialectes méridionaux. Certains traits en revanche, plus ou moins bien documentés, le détachent nettement de la langue attestée dans les autres cités du sud. Ces traits, comme on peut s’y attendre dans le cadre d’une langue morte à attestation fragmentaire, touchent pour l’essentiel au système phonologique et à la phonétique de la langue.
1. L’oscillation f‑ / h‑
L’échange graphique entre <f> et <h> à l’initiale apparaît comme un trait typique de la zone tibérine et comme une isoglosse interlinguistique : dépassant très largement les frontières linguistiques, ce phénomène est attesté aussi bien en étrusque (surtout à Pérouse) qu’en falisque et en latin (où ce trait, typique du sermo rusticus, est généralement considéré comme un dialectalisme)[32]. Il est certes attesté à Volsinies, mais uniquement de manière sporadique : on ne compte que de rares exemples de cette oscillation, qui ne descendent pas au‑delà du ve s. Il s’agit pour l’essentiel d’un gentilice, vhulχenas /fulkhenas/, qu’on rencontre orthographié, sur l’architrave de deux tombes de la nécropole archaïque de Crocifisso del Tufo[33], sous la forme hulχenas[34], et, sur une troisième tombe, sous la forme hulχinas[35]. Un peu plus tard[36], à une époque postérieure à la réforme orthographique notant l’effet de la syncope, on retrouve peut‑être ce gentilice sur un graffite vasculaire portant la forme hulχnas[37]. Dans de telles conditions, on peut douter que ce trait ait été typique du dialecte volsinien ; son attestation sporadique doit être liée à
page 80des migrations de personnes, en l’occurrence à celle d’un individu (ou d’un groupe familial). Il reste toutefois à élucider la coprésence des deux formes de gentilices, fulχena / hulχena dans la même nécropole : s’agit‑il de deux branches de la même gens ? Ou de plusieurs générations différentes de la même gens ? Si l’on pouvait répondre à cette question, nous serions peut‑être en mesure d’indiquer l’origine de la gens (Pérouse, où ce phénomène est le mieux attesté, ou Chiusi ?), voire de comprendre les motivations qui ont poussé les commanditaires des inscriptions à faire inscrire sur les linteaux des tombes de Crocifisso del Tufo la forme en h‑, marquée, de leur gentilice.
2. L’ouverture de /i/ et/ou /j/ en hiatus
L’ouverture de /i/ et/ou /j/ en hiatus est elle, en revanche, bien attestée. Les exemples sont nombreux et offrent pour nous l’intérêt de n’être pas seulement tirés de l’onomastique, mais d’impliquer également la morphologie nominale : en effet, deux « suffixes » étrusques assez fréquents et contenant /i/ ou /j/, le morphème nominal ‑ia[38] et le morphème de génitif néo‑étrusque ‑ial, qui concurrence la forme en ‑al[39], sont susceptibles d’être réalisés sous les formes ‑ea et ‑eal, a priori sans conditionnement phonétique ou syntaxique apparent. Ces deux réalisations restent très largement minoritaires, puisqu’on n’en recense que 60 occurrences[40] dans tout le corpus étrusque (contre d’innombrables exemples des formes « normalisées » ‑ia et ‑ial), dans diverses localités d’Étrurie[41] à l’époque récente. Ce phénomène ne pose pas de difficulté du point de vue
page 81phonologique : le timbre central de /a/ permet d’expliquer l’aperture du yod (ou de /i/), selon des schémas phonotactiques bien établis ; en étrusque même, certains indices suggèrent que la présence d’un /a/ a pu provoquer l’ouverture d’une voyelle palatale entre l’époque archaïque et l’époque récente[42].
Si ce phénomène graphique n’est pas l’apanage de Volsinies – il est attesté dans au moins six zones différentes –, il reste que c’est dans le corpus épigraphique de cette cité qu’il est – et de loin – le mieux attesté. Non pas en chiffres absolus, où elle est devancée par Pérouse, qui compte 24 occurrences, mais en chiffres relatifs : on compte 12 occurrences du morphème de génitif ‑eal, contre 10 seulement du morphème normalisé ‑ial, alors que l’on dénombre plusieurs centaines d’occurrences du morphème ‑ial à Pérouse. Il faut par conséquent grandement relativiser les données numériques : le nombre de 24 occurrences à Pérouse s’explique largement par le fait que dans les coutumes épigraphiques funéraires de cette cité, le matronyme – et par conséquent les formes onomastiques au génitif féminin en ‑ial / ‑eal – y occupe une place bien plus importante qu’à Volsinies : il est donc normal qu’avec presque 1500 inscriptions funéraires, contre quelque 320 épitaphes à Volsinies, Pérouse présente plus de formes en ‑eal que sa voisine méridionale. Dans ces conditions, on sera attentif au nombre non négligeable d’attestations de ces variantes à Vulci (7 occurrences) ; elles trahissent soit une dynamique comparable à ce que l’on est en mesure de décrire à Volsinies, soit une influence des pratiques graphiques (et linguistiques) volsiniennes sur tout ou partie du territoire vulcien. Deux inscriptions, dans cette perspective, nous semblent intéressantes : ET AV 4.3[43], vẹlia / satnea, et REE 70, n°10[44], eca σuθ̣[i ‑‑‑/] zatneal, toutes deux de Sovana. Il est possible que la gens satna soit originaire de la région volsinienne, et qu’elle se soit conformée à des habitudes de cette cité ; mais on peut également penser, vu que Sovana constitue la frange orientale de la région de Vulci, à une influence directe des pratiques graphiques et linguistiques de Volsinies.
C’est donc à Volsinies que cet emploi de graphies en ‑ea / ‑eal est le mieux attesté. Du point de vue chronologique, on peut conclure que les variantes en ‑e‑ sont récentes, sans qu’il soit possible d’affiner la datation au‑delà d’un générique ive ou iiie s. pour ses plus anciennes manifestations[45]. Quant à leur
page 82répartition, on notera, bien que le petit nombre d’inscriptions empêche d’en tirer des conséquences formelles, que les formes innovantes se retrouvent sur deux types de supports principaux : les cippes et stèles funéraires d’une part – qui sont les supports les mieux représentés dans l’épigraphie volsinienne d’époque récente – et le mobilier funéraire en bronze (miroir et vases)[46]. On fera remarquer que dans les inscriptions reconductibles aux familles de l’aristocratie la forme en ‑ial est la seule attestée : les riches épitaphes de la tombe Golini I[47], où l’on trouve plusieurs occurrences du morphème de génitif II, l’orthographient systématiquement selon la norme « panétrusque ». Le seul élément qui pourrait contredire cette apparente réticence des classes aristocratiques à faire employer par leurs scribes les formes en ‑e‑ est la forme rasneas attesté dans l’épitaphe de Vel Leinie[48], qui pourrait être une orthographe concurrente d’un éventuel *rasnia. On serait toutefois bien en peine de comprendre le rapport entre cet hypothétique *rasnia et la forme rasna (variation sur le modèle des doublets θana, vela : θania, velia ?) ; l’hypothèse que l’on aurait affaire à la monophtongaison de *rasnaia, dérivé de rasna (sur le modèle etera : *eteraia > (zil)eterea) nous semble plus satisfaisante[49].
Si cette répartition est significative, on pourrait sans difficulté soutenir l’hypothèse que les formes ‑ea et ‑eal sont des « vulgarismes », c’est‑à‑dire des graphies reflétant une réalisation linguistique connotée comme diastratiquement basse. Et de ce point de vue, le nombre important d’occurrences attestées à Pérouse – alors que le phénomène semble ailleurs marginal – pourrait être le signe d’une importante convergence dialectale entre les deux cités.
Il serait toutefois illusoire de vouloir proposer une interprétation pertinente de ce phénomène si l’on en reste aux données étrusques, car, comme pour le cas de variation précédemment mentionné et tant d’autres données linguistiques étrusques, on a affaire à un phénomène – l’ouverture de /i/ devant /a/ – qui n’est pas propre à l’étrusque. En effet, une ouverture de /ĭ/ dans des conditions comparables est également attestée en falisque[50] et
page 83en latin[51]. Or pour ce dernier, on sait avec certitude que ces formes étaient considérées à la fin de la République comme diastractiquement basses : le témoignage de Varron (R., I, 2, 14)
a quo rustici etiam nunc quoque uiam ueham appellant propter uecturas, et uellam non uillam, quo uehunt et unde uehunt.
est pour nous doublement intéressant, car il nous apprend non seulement que le phénomène est peut‑être plus large que le seul cas de l’hiatus[52], mais surtout qu’il était clairement connoté d’un point de vue sociolinguistique (c’est un trait du sermo rusticus)[53].
Par conséquent, l’hypothèse selon laquelle nous aurions affaire, en étrusque également, avec ces graphies ‑ea et ‑eal à des vulgarismes, c’est‑à‑dire à des formes trahissant la volonté de marquer dans l’écrit une évolution soit généralisée, soit propre à un sociolecte, apparaît comme tout‑à‑fait séduisante. Ainsi, l’opposition entre les modestes épitaphes sur cippes qui présentent la désinence ‑eal, et les majestueux elogia de la tombe Golini I, où la forme ‑ial est seule attestée, ne serait pas d’ordre purement
page 84chronologique[54], mais bien sociolinguistique. Quoique ce type d’argument ait peu de poids avec si peu d’occurrences, on notera que les titulaires des inscriptions citées appartiennent tous à cette classe médio‑basse ayant accès à l’écriture[55], et bien représentée par l’épigraphie de Bolsena, bien mieux, on soulignera que l’on peut de surcroît déceler des « regroupements personnels », qui rendent probable l’action de quelques individus et / ou familles désireux de noter précisément la variété d’étrusque qu’ils employaient (et avaient conscience d’employer). Une de ces familles pourrait être la gens ce(i)θurna, titulaire au moins d’une tombe dans la nécropole des Settecamini[56], mais sans doute aussi d’une tombe à Porano (iiie s.) dotée de mobilier de bronze marqué ceiθurneal σuθina[57]. Dans toutes les inscriptions relatives à cette gens ou aux branches de cette gens – qui n’est certainement pas de rang aristocratique, même si elle atteint indéniablement au iiie s. un degré d’opulence non négligeable –, on trouve une forme de génitif en ‑eal, par deux fois sur des cippes, comme par volonté d’afficher leur « statut sociolinguistique ».
3. Chute de /j/ devant /e/ (‑ie > ‑e)
Le troisième type de variation qu’on observe dans le corpus volsinien est, quoiqu’il soit lié au trait précédent, plus nettement morphosyntaxique : il s’agit de la chute de /i/ ou /j/, principalement en position intervocalique[58] ; le phénomène est bien attesté, car il modifie la très fréquente finale ‑ie (pendant « masculin » du suffixe ‑ia précédemment étudié), qui passe à ‑e dans l’étrusque de Volsinies. La notation du nouveau suffixe, et donc le phénomène lui‑même, est ancienne et est bien établie, grâce aux nombreux prénoms en ‑ie de l’époque archaïque attestés à Volsinies[59], où l’on recense les formes cae, velχae[60], θamre, leθae, luvce et sminθe correspondant
page 85aux formes attendues caie, velχaie, θamrie, leθaie, luvcie et *sminθie[61] (cf. tableau suivant[62]).
|
Prénom en ‑e |
Occurrences (à Vols.) |
Prénom en ‑ie |
Occurrences (à Vols.) |
|
cae |
7 |
caie |
0 |
|
velχae |
2 |
velχaie |
0 |
|
velχe |
1 (?) |
velχie |
0 |
|
θamre |
1 |
θamrie |
1 |
|
leθae |
1 |
leθaie |
0 |
|
luvce |
1 |
luvcie |
0 |
|
sminθe |
1 |
*sminθie |
0 |
Comme la précédente variante, l’innovation ‑ae au lieu de ‑aie attendu apparaît donc comme bien attestée à Volsinies, où cette réalisation est majoritaire, sans être un trait exclusif de l’épigraphie de cette cité. Toutefois, la carte de distribution du phénomène et la chronologie de ses attestations sont totalement différentes.
D’abord, on constate qu’il s’agit d’une innovation « graphique » datant de l’époque archaïque (fin du vie s.[63]) ; ensuite, les graphies en ‑e sont certes majoritaires, mais elles ne remplacent pas complètement la forme « normée » (celle avec yod) ; on citera, comme exemple particulièrement représentatif, les deux inscriptions sur cippes ET Vs 1.115 et 1.171, qui passent généralement pour être les épitaphes de deux frères[64], et où alternent les deux finales :
(Vs 1.115) arnθeal caicnas θamres
(Vs 1.171) larθeal caicna[s] θamries cana
Si l’on inspecte à présent les attestations de cette variante graphique hors Volsinies, on peut en faire sensiblement remonter la date d’attestation : une récente acquisition épigraphique de la nécropole de Pontecagnano (tombe 3509) nous assure que l’innovation consistant à noter velχae plutôt que velχaie remonte au moins aux années 650‑630 av. J.‑C.[65]. Quant à la carte de distribution de cet amuïssement de /j/, elle se révèle radicalement différente de celle qu’on avait pu établir pour l’utilisation des formes en ‑ea, ‑eal. La répartition semble nette : tandis que la Campanie centrale et septentrionale, la cité méridionale de Véies, Pérouse et les autres cités du nord ainsi que le sud du territoire falisque, sont fidèles aux formes avec /j/ (caie, velχaie, leθaie…),
page 86Pontecagnano, Faléries, Volsinies et Chiusi, se distinguent toutes par l’emploi concurrent (voire prédominant pour certaines formes) des variantes sans /j/ (cae, velχae, leθae). C’est surtout l’absence de Pérouse qui nous semble devoir être signalée, alors même que le phénomène semble englober l’ensemble des cités médio‑tibérines, selon un axe Faléries‑Orvieto‑Pérouse, attesté pour d’autres phénomènes[66]. Il est possible qu’il faille invoquer, pour rendre compte de cette différence de traitement de /j/ surtout en position intervocalique, un autre trait dialectal, propre cette fois à Pérouse : la réduction de ‑ie à ‑i, bien attestée par les gentilices en ‑i et en ‑ni, typiques de cette cité et correspondant aux formes en ‑ie et en ‑nie du reste de l’Étrurie[67]. Cette réduction, qui doit être assez ancienne, a dû bloquer l’affaiblissement de /j/, qui ne pose pas de difficulté en position intervocalique.
La question reste entière de savoir quel statut prêter à cette variante : s’agit‑il d’une variation purement diatopique ? Diatopique et diastratique ? Seulement diastratique ? Voire uniquement graphique ? Il est certain que le phénomène est lié à une fragilité de /j/, et, en bonne méthode géolinguistique, comme ce phonème semble conservé surtout sur une frange occidentale ou nord‑occidentale[68], il nous semblerait fondé de tracer une isoglosse verticale isolant un ouest conservateur d’un pays tibérin plus innovant. Mais en réalité, la question est certainement plus complexe qu’il n’y paraît, car la variation ‑(V/C/R)iV‑/‑(V/C/R)V‑ laisse intactes certaines formes, comme la désinence de génitif archaïque ‑ia, la désinence de gentilice féminin en ‑ia (type velχaia) ou le substantif puia « épouse », qui n’est jamais réalisé sous la forme *pua. On peut invoquer différentes justifications, telles que le contexte phonétique (dans les formes examinées, la chute de /j/ intervient systématiquement après /a/, /k/, /kh/, /th/ ou /r/), la tendance à l’aperture de /i/ que nous venons d’étudier, ou encore une possible gémination du /j/ (puia /pujja/), selon une ratio qui nous échappe (et qui doit, en tout état de cause, être difficile à démontrer). On soulignera toutefois encore que Volsinies se montre une fois de plus un centre attentif à marquer l’écart linguistique – même s’il reste, comme on peut s’y attendre, non systématique.
C’est là pour nous un indice précieux qui nous laisse croire à l’existence d’une conscience dialectale.
4. Sonorisation de /s/
L’emploi du graphème <z> là où l’étrusque emploie normalement <s>, très bien attesté à Volsinies, mais plus sporadiquement dans d’autres centres, est un trait variant que nous avons étudié par ailleurs[69] ; il semble que ce changement
page 87graphique trahisse la sonorisation de /s/ dans certains contextes. Là encore, cette variation frappe moins par son caractère éventuellement diatopique que par les connotations diastratiques que l’on est en droit de lui reconnaître (les formes avec <z> sont fréquemment associées aux couches médio‑basses de Volsinies).
5. /s/ > /∫ / après occlusive ?
Un dernier « trait » éventuel de ce dialecte – mais les attestations sont trop rares pour être déterminantes – pourrait être la palatalisation de ‑s final après occlusive aspirée (voire après toute occlusive). Mais cette hypothèse s’étaye sur très peu de formes, provenant du même contexte : dans les épitaphes peintes de la tombe Golini I on trouve les formes nefṭś, nefś et prumaθś, avec san final, là où l’on attendrait, selon la norme méridionale, un sigma (cf. nefts, à Tarquinia[70]). Ce trait, s’il était avéré, ce qui est loin d’être sûr, pourrait rapprocher l’étrusque de Volsinies des parlers du nord, où, comme on sait, /s/ est passé à /∫/ au contact d’une occlusive[71]. Mais il peut aussi tout simplement s’agir de confusions à imputer au(x) scribe(s) et/ou artiste(s)‑peintre(s) de la tombe, qui pourrai(en)t être d’origine septentrionale ou avoir été influencé(s) par les normes orthographiques septentrionales[72]. Aussi, en l’attente d’éventuelles autres attestations de ce trait, convient‑il de le laisser sub iudice.
Conclusion
On voit là toutes les difficultés de l’entreprise que nous nous sommes fixée, et qui ne sont d’ailleurs pas propres à l’étrusque, mais à l’ensemble des langues anciennes. Malgré le visage très largement unitaire que revêt l’étrusque sur toute l’étendue de son territoire, on parvient à repérer des traits dialectaux, plus souvent phonétiques d’ailleurs que morphosyntaxiques[73]. Mais la difficulté tient moins à l’identification de ces traits qu’à leur correcte interprétation, car bien souvent l’étude attentive de ces phénomènes de variation graphique suggère d’interpréter les caractères que la dialectologie traditionnelle – entendons aréale – a pu considérer comme diatopiques pour telle ou telle variété dans un sens à la fois, plutôt ou exclusivement diastratique, sans qu’il soit possible de trancher. Cela n’est pas et ne doit pas être considéré comme une aporie, car il peut difficilement en être autrement quand on traque la variation dans des langues anciennes à corpus clos, qui nous offrent une documentation éminemment partielle et partiale. Ainsi, le tableau
page 88dialectal que l’on est en mesure de reconstituer pour Volsinies – mais ce discours est potentiellement valable pour toutes les variétés dialectales de l’étrusque, voire de langues anciennes à corpus clos – est celui d’un ensemble de variantes substandard[74], en d’autres termes de notations concurrentes au standard, qui s’inscrivent en réaction à ce dernier et qui n’affleurent qu’auprès de scripteurs non cultivés (c’est‑à‑dire qui n’ont pas intégré la norme) ou auprès de scripteurs conscients de leur identité dialectale[75]. En un sens, la voie ouverte par les recherches de R. Giacomelli sur le falisque, qu’il présente moins comme une variante locale de latin que comme une forme codifiée de latin, marquée, si l’on peut dire, du trait [+ rusticus], selon les standard sociolinguistiques latins de la fin de la République, peut sembler prometteuse. Et en définitive, on conclura, non sans stupeur, que de telles considérations sont de nature à redonner une validité, certes fortuite, mais très suggestive, à l’opposition urbanus vs. agrestis que proposait Tite‑Live à propos du parler des bergers étrusques de Roselle.
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[1]. Fiesel 1929.
[2]. D. Silvestri, La varietà linguistica nel mondo antico, Actes du colloque (Naples, 1979) = AION (ling) 3, 1981.
[3]. Cristofani 1981, p. 47.
[4]. Qui a retenu les savants surtout dans les années 1970. Voir le colloque de Florence consacré à l’étrusque archaïque en 1974 (Aa. Vv. 1976).
[5]. Cette frontière tient essentiellement à la notation des sifflantes et à leur répartition phonologique : sur la question, voir Rix 1993, § 5 et 21.
[6]. Les réflexions généalogiques sur la parenté de l’étrusque et son rapport avec la langue préhellénique de Lemnos et le rétique (voir, pour le rétique, Rix 1998 ; pour le rapport entre lemnien et étrusque, Rix 1995 ; contra de Simone 1996 et 1998) sont à mettre à part également, bien qu’elles relèvent également de la dialectologie, car elles ne sont pas centrées sur l’étrusque stricto sensu.
[7]. Nous citerons parmi les tentatives récentes, Rix 1983, qui pose les problèmes essentiels du rapport entre langue et graphie, et les travaux de L. Agostiniani (Agostiniani 2002, sur de possibles traits définitoires de la variété d’étrusque parlée à Pérouse ; Agostiniani 2006, plus généralement sur l’étrusque « méridional »).
[8]. Ainsi, Agostiniani 2006, p. 173 sq.
[9]. Campanile 1981.
[10]. Il n’en va pas de même à l’époque antérieure : le mycénien présente au contraire une uniformité linguistique remarquable. Sur la question, cf. van Heems 2009, p. 11.
[11]. À savoir, la plaine Padane (essentiellement sa partie orientale, autour de Felsina, Adria et Spina) et la Campanie étrusquisée ; mais on peut y ajouter des territoires plus petits, où la production est plus sporadique, mais où l’on peut saisir des phénomènes de variation dialectale, comme Rome ou Aléria.
[12]. Les réflexions présentes sont une tentative d’application des problèmes que nous soulevons relativement aux concepts de norme, d’usage et de standard dans le monde étrusque, exposés dans un article auquel nous renvoyons pour l’arrière‑plan théorique et bibliographique de l’épineux problème de normalisation linguistique (van Heems 2009) ; elles viennent à leur tour enrichir et éclairer cet article programmatique.
[13]. Il en va ainsi des noms de mois, qui est l’une des rares catégories à offrir un contrepoint épigraphique ou textuel à ce que disent les gloses ; des textes latins tardifs (en particulier le Liber glossarum ; pour l’ensemble des sources utiles, voir les références des TLE2) nous donnent le nom prétendument original de 8 mois du calendrier étrusque (aclus « juin », ampiles « mai », cabreas « avril », celius « septembre », ermius « août », traneus « juillet », uelcitanus / uelistanus « mars » et xosfer « octobre »). Mais les correspondances certaines qu’on arrive à faire entre ces formes et celles que nous transmettent les calendriers rituels étrusques en notre possession (à savoir la Tuile de Capoue pour l’époque archaïque et le Liber linteus pour l’époque récente) ne sont pas si nombreuses : seules les formes acalve et anpilie (pour le calendrier de Capoue) et acale et celi (dans le rituel de Zagreb) peuvent être mises en regard des mentions aclus « juin », ampiles « mai » et celius « septembre » de nos gloses ; pour les autres formes correspondant probablement à des noms de mois dans ces deux textes (apirase dans la Tuile ; θucte dans le Liber), le rapprochement est plus délicat : on a certes proposé la correction {c}abreas « avril » à la glose TLE2 818, pour la faire coïncider avec la forme apirase de la Tuile de Capoue (Olzscha 1955 ; voir également Cristofani 1995, p. 60), mais la forme θucte – s’il s’agit bien d’un nom de mois, ce que la Table de Cortone pourrait infirmer – reste isolée.
[14]. L’empereur Claude en est le dernier – mais aussi le plus illustre – représentant. Mais ses Τυρρηνικά, dont il aurait pu consacrer un livre à la langue, ont disparu (sur leur contenu, voir Briquel 1988). Si rien n’indique qu’un savant comme Varron connaissait l’étrusque « de première main », on connaît toutefois un certain nombre de savants du ier s. av. J.‑C. qui devaient encore connaître cette langue (tels Fonteius Capito, Tarquitius Priscus, Nigidius Figulus et Aulus Caecina) : cf. Hadas‑Lebel 2004, p. 45‑49.
[15]. Les Étrusques ont, peu avant ces faits, infligé une grave défaite au maître de cavalerie M. Aemilius Paulus à la suite d’une embuscade.
[16]. Cf. Frayn 1984, p. 68‑69, qui s’intéresse surtout à la façon dont les bergers s’habillent ; Hadas‑Lebel 2004, p. 22‑23, dans une enquête sur l’existence d’interprètes étrusques à Rome ; voir, encore, sur ce passage, le commentaire de S. P. Oakley (2007, p. 76‑77).
[17]. Sur la notion d’urbanitas et son opposition à la rusticitas, voir Ramage 1960 et 1963 ; Müller 2001, en part. p. 79 sq.
[18]. Voir également, outre les références citées à la note précédente, Poccetti, Poli et Santini 1999, p. 126 et p. 137 sq.
[19]. « Il existe à mon avis chez nous un accent propre à tous les gens de la ville analogue à, chez eux, l’accent des gens d’Athènes » (Cicéron, Brut., 172).
[20]. Ce qui vaut d’ailleurs aussi pour le monde grec, où le dialecte attique, à la base de la κοινή, est aussi en position dominante par rapport aux autres dialectes non littéraires et occupe les fonctions de langue de prestige.
[21]. C’est aussi l’interprétation de J. Adams, qui conclut, à propos de cet épisode, « this anecdote seems to impose on early Etruscan speech the sort of model that was later applied in certain quarters to Latin » (Adams 2007, p. 168).
[22]. Pour un panorama plus détaillé, voir van Heems 2009, en part. bibliographie ; nous ne citerons ici que l’ouvrage de S. Romaine, fondamental à tous égards sur ces questions (Romaine 1982) ainsi que quelques‑uns des travaux qui nous semblent le plus significatifs, sur le domaine grec ou italique : Bile 1990 ; Brixhe 1979 ; id. 1990 ; Campanile 1981 ; Giacomelli [R.] 1978 ; id. 1979.
[23]. Ainsi que le propose E. Campanile pour le monde italique : cf. Campanile 1981.
[24]. Voir, encore, nos discussions, in van Heems 2009.
[25]. van Heems 2009, p. 14‑15.
[26]. Cf. Bernardi Perini 1983 ; plus précisément sur le lien entre la réforme orthographique et la constitution de la lectio senatus de 312, voir Humm 2005, p. 195‑199.
[27]. Sur le rôle des documents publics dans la transmission et la fixation d’éléments onomastiques, voir l’article de D. Briquel dans ce même volume.
[28]. Cf. Chambers et Trudgill 1987, p. 174 sq.
[29]. Le Tibre apparaît donc à la fois comme un axe de pénétration nord‑sud et sud‑nord, essentiel dès les temps les plus anciens. Pour l’époque historique, on retiendra les liens politiques qui unissent Chiusi à Volsinies sous le règne de Porsenna. Sur ce rôle du Tibre dans les dynamiques régionales étrusques, voir Aigner Foresti 2001 ; pour les dynamiques linguistiques, voir aussi van Heems 2003 ; van Heems (sous presse) ; et infra.
[30]. Contrairement au monde romain impérial, où l’épigraphie funéraire est une source essentielle pour reconstruire ce qu’on appelait le latin vulgaire.
[31]. Voir Camporeale 2000, p. 306‑307.
[32]. Sur ce phénomène, qui ne concerne qu’incidemment l’étrusque de Volsinies, son origine et l’interprétation qu’on est en droit d’en donner, nous nous permettons de renvoyer à van Heems (sous presse).
[33]. ET Vs 1.45.
[34]. ET Vs 1.28 et 1.99.
[35]. Cf. Forte 1992, p. 101, tombe 104 ; Morandi Tarabella 2004, p. 242, n. 3.
[36]. Les attestations de Crocifisso del Tufo s’étalent entre la deuxième moitié du vie et le début du ve s. L’inscription vasculaire que nous mentionnons doit dater de la seconde moitié du ve s.
[37]. ET Vs 2.35 (seconde moitié du ve s.) ; mais la provenance volsinienne du vase est loin d’être certaine : réputée pendant longtemps d’origine incertaine, et classée, sur la base du rapprochement typologique du vase, parmi les inscriptions volsinienne (cf. M. Pandolfini, in REE 50, 1982, p. 342, n° 104), cette patère semblerait provenir d’une tombe à chambre d’Orbetello (Vulci) : cf. CIE 11418.
[38]. Ce morphème, emprunté aux langues indo‑européennes voisines de l’étrusque, intervient essentiellement dans la formation d’anthroponymes féminins, surtout des gentilices et des cognomina type tite > titia – c’est ce qui explique qu’il est si bien représenté dans le corpus étrusque –, voire, peut‑être, des appellatifs (puia, si l’on est en droit d’y déceler le morphème en question). Sa fonction de marqueur du genre naturel n’est toutefois pas la seule ni la première : il semble bien que dans la formation adjectivale *tularia « qui concerne la frontière » (gén. tularias), qui sert d’épiclèse au dieu Selvans dans une inscription votive de Volsinies (cf. C. de Simone, in REE 55, 1987‑1988, n° 128, p. 346‑351), le morphème ‑ia ait une simple valeur dérivative (sur la question, voir, outre la référence citée, Rendeli 1993).
[39]. Sur cette allomorphie, voir l’étude de I.‑X. Adiego dans ce même volume.
[40]. Nous n’avons retenu que les mots en ‑ea et ‑eal qui correspondaient de manière certaine ou probable à des formes en ‑ia et ‑ial (ainsi, par exemple, avons‑nous exclu la forme ET La S.4 menarea [miroir de Préneste] qui n’est autre que la graphie erronée du théonyme menarva [la confusion entre <e> et <v> est courante] ; de même nous n’avons pas pris en compte les dissyllabes ea, vea, zea et svea). Nous avons ainsi établi le répertoire de formes suivant :
‑ea : alpunea, arlenea, caea, velea, veliea, velnea, viscea, halistrea, puanea, satnea, umiθea, urφea, ]tiea.
‑eal : arzneal, arnθeal, arnθeals, arntθeal, caeal, ceiθurneal, ceineal, cutneal, veal, veleal, velθineal, veltsneal, zatneal, helvereal, lanθeal, larθeal, laχumneal, lusceal, markeal, melveal, patineal, pêtkeal, rutzneal, titeal, φacneal, felzneal, ]θeal, ]neal, ]rmeal (?).
[41]. Du sud au nord, en nombre d’occurrences de formes en ‑ea ou ‑eal (correspondant de manière certaine ou probable à des formes en ia et ial) : Tarquinia : 2, Vulci : 7, Volsinies : 14, Chiusi : 8, Pérouse : 24, Cortone : 2, origine incertaine : 2.
[42]. Rix 1993, § 8.
[43]. Portée sur une statuette de plomb représentant un personnage féminin aux mains liées derrière le dos, déposée, avec une autre statuette du même type (mais représentant un personnage masculin), dans une tombe archaïque de Sovana.
[44]. Le texte est gravé sur la façade d’une tombe rupestre de Sovana : cf. A. Maggiani, in REE 70, 2004, n° 10, p. 283‑284.
[45]. Même hors de Volsinies, la graphie « innovante » apparaît comme relativement tardive : il semble en effet prudent d’exclure du comput le graffite ET Cr 2.28, luea mi tita (viie s.), dans la mesure où la scriptio continua et la piètre qualité du trait rendent incertaine cette lecture (on pourrait lire pareillement <luva>). Cf. la description et l’apographe proposés par L. Cavagnaro Vanoni, in REE 30, 1962, n° 3, p. 295.
[46]. Seule l’inscription ET Vs 8.2, portée sur une lamelle de bronze provenant de l’habitat, sort de ce schéma de répartition. On ignore malheureusement la fonction exacte de cet objet (dédicace votive ?) et rien n’assure, en outre, que la forme veal soit bien issue d’une forme en ‑i‑ (le ‑e‑ pourrait tout aussi bien être d’origine).
[47]. Cf. ET Vs 1.178‑181.
[48]. ET Vs 1.179. La question du gentilice à restituer (lecates, laθites ou leinies) est sans importance pour notre propos.
[49]. Sur zileteraia, voir Maggiani 1996, p. 107. Sur la forme rasneas, cf. déjà Rix 1984, p. 458 et de Simone 1985 p. 93, qui ne peuvent utiliser la forme tularias découverte plus tard.
[50]. Voir les formes filea / hileo, Manileo, Pauiceo, à côté de lat. filia / filius, Manilius, Pauicius ; on notera avec intérêt qu’il y a une correspondance systématique entre le suff. lat. ‑io‑ / ‑ia‑ et fal. ‑eo‑ / ‑ea‑ (cf. Giacomelli [G.] 1963, p. 117‑118), au point qu’on doit considérer ce phénomène comme un trait définitoire du dialecte falisque par rapport au dialecte de Rome (où le phénomène apparaît au contraire comme diastratiquement marqué ; cf. infra). Sur ces phénomènes de correspondances systématiques, qui reposent nécessairement sur une compétence interlinguistique étendue (au moins à l’intérieur d’un diasystème donné, mais aussi au‑delà), voir les remarques fondamentales de C. de Simone (1989).
[51]. Peut‑être dès le ve s. sont attestées par tradition directe (épigraphique) les formes fileai et fileod (= lat. class. filiae, filiō), respectivement sur la Ciste Ficoroni (CIL I2, 561 ; ca 315 av. J.‑C.) et la « Base de Tibur » (CIL I2, 2658, début du ve s.). La forme dat. fileia de CIL I2, 60 (inscription votive sur plaque de bronze de Préneste, iiie s.) plutôt qu’une variante orthographique du même phénomène, doit représenter une graphie hypercorrecte pour filia (le digramme <ei> pour <i> étant bien représenté dans l’épigraphie latine des iiie et iie s.). La tradition philologique atteste, enfin, la forme ascea dans la Loi des XII Tables : rogum ascea ne polito, « qu’on n’équarisse pas le bûcher à la hâche » (apud Cicéron, De leg., II, 59). Il s’agit bien là de la leçon ancienne : la forme ascea est préférée par les trois manuscrits les plus sûrs et les plus anciens (un seul témoin présente la forme ascia). Ce témoignage pose toutefois un problème de datation insoluble, dans la mesure où l’on ne peut déterminer si la graphie ascea remonte à la période de rédaction des Tables (milieu du ve s.) ou si elle date d’une phase de rédaction ultérieure selon une orthographe modernisée (post 390 ? Phase plus tardive encore ?) ; sur la question, voir Courtney 1999, p. 13.
[52]. En réalité, les exemples employés par Varron suggèrent qu’il y a là deux phénomènes phonétiques distincts : une aperture de ĭ > ĕ en hiatus (ueham), comparable au trait que nous avons repéré dans l’étrusque de Volsinies, et une tendance plus générale à l’aperture vocalique, surtout sensible pour ĭ (uellam ; Varron cite également la forme speca au lieu de spica en I, 48, 2) et qui préfigure sans doute l’évolution tardive et proto‑romane, qui voit la confusion de ĭ, ē et ĕ, en deux voyelles de même timbre, mais d’aperture différente (resp. /e/ pour les deux premiers phonèmes, /ε/ pour le troisième).
[53]. R. Wachter estime que l’ouverture de ĭ se fait en latin devant voyelle longue (cf. Wachter 1987, p. 126) ; il est certes vrai que dans les exemples épigraphiques archaïques généralement cités (resp. Ciste Ficoroni, CIL I2, 561, et « Base de Tibur », CIL I2, 2658), les formes dat. fileai et abl. fileod, présentent une succession v̆ + v̄ (où v = voyelle de timbre indifférent) ; mais il nous semble que le timbre de la seconde voyelle (voyelle centrale ou voyelle d’arrière) compte davantage, dans ce type d’aperture, que sa longueur. Le caractère substandard d’une telle variation paraît, en tous les cas, certain : outre le jugement de Varron, on soulignera qu’il s’agit d’un trait fréquent de l’épigraphie « vulgaire » (notamment à Pompéi, où on trouve les formes Iuleas, propiteos, moreor, pateor : cf. Väänänen 1981, p. 46 pour les exemples cités) ; voir encore Meiser 1998, p. 69, qui parle, à propos des formes fileai et fileod, d’« umgangssprachl. Senkung » de ĭ.
[54]. Si la rédaction des épitaphes peintes de la tombe est assez précoce – milieu du ive s. ou légèrement plus tard : sur cette datation, voir Morandi Tarabella 2004, p. 281 sq. –, les cippes des frères caicna (ET Vs 1.115 et 1.171 ; voir encore infra) sont globalement du même horizon chronologique (ils sont assignés, de manière générale, aux ive‑iiie s.).
[55]. Voir Morandi Tarabella 2004, s.v. caicna, ceθurna.
[56]. ET Vs 1.174 et 175.
[57]. ET Vs 4.74‑4.78. Sur cette tombe et la gens ce(i)θurna de Volsinies, voir Morandi Tarabella 2004, p. 114‑115. Sur les marques σuθina à Volsinies, voir Fontaine 1995.
[58]. Mais pas uniquement : le phénomène s’observe également après /k/, /kh/, /th/ et /r/.
[59]. Cette tendance propre à l’étrusque de Volsinies avait déjà été repérée par H. Rix dans sa somme onomastique : cf. Rix 1963, p. 206, n. 27.
[60]. On peut éventuellement ajouter la forme velχe, réduction de velχae, si c’est bien cette forme qu’il faut reconstituer dans l’inscription sur cippe de Bolsena REE 56, n° 60, ainsi que le propose son éditeur. D’après l’apographe de P. Tamburini (REE 56, 1989‑1990, n° 60, p. 342), il y a en effet place pour une, plus difficilement pour deux lettres à la fin du premier mot (velχ[‑(‑)] : rutạṇies : l).
[61]. Le gentilice sminθina, répandu en Étrurie septentrionale et padane, autorise à postuler l’existence de la forme prénominale *sminθie.
[62]. On renvoie, pour les références aux inscriptions, aux index habituels (en particulier au ThLE I2).
[63]. Voir les inscriptions ET Vs 1.14, 1.24 et 1.142, de la nécropole Crocifisso del Tufo (fin vie s. av. J.‑C./tout début du ve s.).
[64]. Cf. Morandi Tarabella 2004, p. 103.
[65]. Cf. E. Pellegrini et G. Colonna, in REE 65‑68, 2002, n° 84, p. 384‑388.
[66]. Voir notamment pour la sonorisation de s intervocalique.
[67]. Toutefois, la présence des formes avec /j/ à Chiusi, où sont utilisés également les gentilices masculins en ‑i et ‑ni, rend difficile cette explication.
[68]. Telle est la position exprimée par H. Rix (1993, § 15) : mais la situation est certainement plus complexe, comme tend à le montrer la répartition des formes récemment mises au jour.
[69]. Voir van Heems 2003.
[70]. ET Ta 1.17 (épitaphe de Laris Pulena).
[71]. Cf. Rix 1993, § 21.
[72]. Le cycle de peintures de cette tombe est d’ailleurs attribué par A. Maggiani à un artiste ou groupe d’artistes d’origine septentrionale : Maggiani 1990, p. 200‑204. Ces « septentrionalismes » des épitaphes de la tombe Golini I avaient déjà été repérés par H. Rix : Rix 1984, p. 458.
[73]. Selon une tendance qui n’est pas sans rappeler celle du latin dialectal, qui diffère de la langue (normée) de l’Vrbs plus par le phonétisme que par la morphologie ou la syntaxe (cf. Poccetti, Poli et Santini 1999, p. 137).
[74]. Sur l’arrière‑plan théorique, voir van Heems 2009.
[75]. La nature de la documentation étrusque rend souvent très difficile un tel distinguo.
La variation linguistique dans les langues de l’Italie préromaine.
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