La variation linguistique dans les langues de l’Italie préromaine
CMO 45, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon, 2011
C. Pontius Herenni filius
Remarques sur la désignation du vainqueur des Fourches Caudines chez Tite‑Live
Dominique Briquel
Université de Paris IV‑Sorbonne et EPHE, Paris
AOROC
Dans le texte du livre IX de Tite‑Live, le nom du vainqueur des Fourches Caudines, le général samnite qui prit au piège l’armée romaine conduite par les deux consuls de 321, Titus Veturius Calvinus et Spurius Postumius, est donné, lorsqu’il apparaît pour la première fois, en IX, 1, 2, sous la forme de C. Pontius Herenni filius, autrement dit avec l’indication de sa filiation. La même précision réapparaît en 15, 4 et en 15, 8, dans le chapitre où l’historien relate la revanche romaine qui aurait, dès l’année suivante, lavé l’affront : la prise de Lucérie par Papirius Cursor, à la suite de laquelle les Romains auraient forcé leurs ennemis à capituler à leur tour, à leur restituer les armes et les enseignes qu’ils avaient prises, à leur rendre les six cents chevaliers qu’ils avaient dû laisser en otages et à passer eux‑mêmes sous le joug. Que cette revanche de Lucérie relève de la pure imagination et ait été inventée par les Romains pour masquer la honte de la défaite (et de l’acceptation de la paix imposée par le vainqueur samnite) est évident – d’ailleurs Tite‑Live lui‑même prend ses distances par rapport aux formes les plus extrêmes de cette réfection complaisante de la réalité historique en mettant en doute la version selon laquelle ce « Pontius fils d’Herennius » en personne aurait été au nombre des Samnites alors défaits et aurait été obligé de subir le traitement qu’il venait de faire subir aux soldats de Titus Veturius Calvinus et Spurius Postumius –, mais n’a pas une importance directe pour notre propos.
L’historicité de l’événement, et également celle du nom du chef ennemi sont hors de doute. J. Beloch, il est vrai, estimait que le nom du vainqueur des Fourches Caudines avait été imaginé à partir de celui de Pontius Telesinus, chef samnite de la guerre sociale qui périt dans la bataille de la Porte Colline en 82[1]. On constate effectivement que le nom de celui‑ci s’est parfois glissé dans la tradition sur les
page 32Fourches Caudines (Ampelius, 20, 10 et 28, 2 ; De uiris illustribus 30, 1 ; Eutrope, 10, 17, 2), mais il n’y pas lieu de suspecter l’historicité de Gaius Pontius, dont Pontius Telesinus peut être un descendant[2]. Le nom, sous sa forme osque, devait être Gavis Púntiís[3]. Le prénom du général samnite est également donné par Claudius Quadrigarius, cité par Aulu‑Gelle, 1, 25, 6 (= fragments H.R.R. et Chassignet 21) et Cicéron, Caton Majeur 41, Des devoirs 2, 75.
La filiation du vainqueur des Fourches Caudines est donc fréquemment indiquée dans le texte livien lorsque son nom est évoqué. Or c’est un trait exceptionnel : Tite‑Live ne donne presque jamais le patronyme des autres Samnites (ou Italiques en général) qu’il cite[4]. Par exemple, il lui arrive de citer d’autres noms de généraux samnites : outre le fameux Gellius Egnatius, artisan de la manœuvre hardie qui avait consisté à faire quitter le territoire du Samnium à l’armée de ce peuple pour se rendre en Toscane et affronter les forces romaines en regroupant tous les ennemis de l’Vrbs, ceux du nord comme ceux du sud – manœuvre qui devait échouer devant la supériorité des légions romaines sur le champ de bataille de Sentinum en 295 –, on peut mentionner deux chefs samnites qui furent capturés par les Romains au cours de rencontres et dont le nom est donné à cette occasion, Statius Gellius (Tite‑Live, IX, 44, 13) et Statius Minatius (Tite‑Live, X, 20, 13). Mais il ne signale jamais quel a été leur père.
Précisons préalablement un point. Le prénom du père de Gaius Pontius est le même dans Valère Maxime, 7, 2, 17 ; Florus, 1, 11, 10 ; le traité De uiris illustribus 30, 3 ; Orose, 3, 15, 3. En revanche, Cicéron, Caton Majeur 41, donne celui de Gaius, identique donc à celui du fils, dans une histoire sur les auditeurs samnites du pythagoricien Archytas de Tarente, présentée dans la fiction du dialogue comme ayant été rapportée au censeur par son hôte tarentin, Néarque, en 209, mais qui repose vraisemblablement sur la Vie d’Archytas composée au ive s. par Aristoxène de Tarente[5]. Le passage évoque en effet des leçons morales du philosophe sur la vanité des plaisirs corporels, tenues en 349, auxquelles aurait assisté le père du vainqueur des Fourches Caudines (en
page 33même temps que, aux dires de Cicéron, Platon – mais Platon n’a séjourné à Tarente qu’en 367 et 361). Or un fragment (n° 50) de la Vie d’Archytas, donné par Athénée en 12, 545, évoque un discours inverse tenu par le syracusain Polyarque, surnommé l’Hédypathe, envoyé comme ambassadeur par Denys le Jeune auprès d’Archytas : il est clair que l’exposé évoqué par Cicéron constitue la réponse et remonte à la même source. Mais, si le passage du dialogue cicéronien nous offre, comme l’a souligné A. Mele, un précieux témoignage sur l’influence des cercles pythagoriciens de Tarente sur les élites du Samnium[6], on peut difficilement se fonder sur l’information donnée par l’orateur sur Gaius Pontius père. Même si, de la même manière que les récits sur Pythagore ont mentionné le nom de ses élèves non grecs[7], la biographie d’Archytas a dû évoquer la présence d’un auditoire indigène et s’il est possible qu’il ait mentionné un Gaius Pontius, c’est‑à‑dire un membre de la famille des Pontii et donc un parent du vainqueur de 321, son identification au père de celui‑ci n’avait bien évidemment aucun sens au niveau d’Aristoxène, qui a dû écrire son ouvrage avant l’événement. L’introduction de cette précision résulte selon toute vraisemblance d’une réfection romaine de la tradition. Cela n’incite pas à accorder une grande créance à la forme du prénom du général samnite qui est avancée par Cicéron : son prénom aura bien plutôt été Herennius, forme donnée par Tite‑Live et le reste de la tradition.
Par rapport à ce que nous savons de l’onomastique osque, ce prénom Herennius est en tout cas parfaitement acceptable – du moins comme rendement latin d’une forme osque légèrement différente. Dans les textes latins, le prénom, sous la forme Herennius, est attribué à un Cerrinius, fils d’une prêtresse campanienne impliqué dans l’affaire des Bacchanales (Tite‑Live, XXXIX, 13, 9). Mais cette forme est surtout celle d’un gentilice, qui apparaît à Rome à l’époque des Gracques mais est attesté auparavant en zone italique[8]. La forme originelle du prénom devait être en revanche en latin Herennus, attesté comme cognomen (M. Octavius Herennus, sur lequel on verra Münzer 1936), correspondant à l’osque Heren(n)s (attesté dans les inscriptions Cm 15, Cumes ; Sa 35, Samnium). Cependant les formes en Her‑ de l’osque se rencontrent dans des inscriptions récentes, où la voyelle doit résulter de l’évolution de formes en Heir‑, seules attestées à date ancienne[9] (gentilice Heírennis, Cm 6, Nola ; prénom Heíren(n)s, ZO 1, sans doute Samnium, Lu 5, Rossano[10]). Ce nom semble reposer sur une formation d’adjectif verbal en ‑ndos correspondant à un verbe en ‑yo formé sur la base her‑, « vouloir », de l’osco‑ombrien (indo‑européen *gher‑), le sens étant alors « désirable »[11]. Le prénom du père du vainqueur des Fourches Caudines aura été aligné sur la forme du gentilice, seule vraiment connue en latin.
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Le prénom attribué par Tite‑Live au père de Gaius Pontius n’a donc pas à être suspecté. Mais il reste à comprendre pourquoi, contrairement à ses habitudes, Tite‑Live l’aurait mentionné dans son histoire. À vrai dire, une réponse immédiate paraît s’imposer : le personnage joue un rôle non négligeable dans le récit des Fourches Caudines, puisque, immédiatement après avoir bloqué l’armée romaine dans le défilé, les Samnites, ne sachant pas quelle attitude adopter à l’égard de ceux qu’ils ont pris au piège, consultent cet Herennius Pontius, présenté comme un sage vieillard, sur ce qu’il convient de faire. Cela nous vaut, chez Tite‑Live, la belle scène du chapitre 3, où tel un oracle aux réponses absconses (comparaison évoquée en IX, 3, 8), le vieil homme donne successivement deux conseils opposés – celui d’abord de laisser repartir sans leur faire le moindre mal les soldats romains, puis, suite à la réaction des Samnites, hésitant à perdre ainsi tout le bénéfice de leur victoire, celui de les massacrer jusqu’au dernier (IX, 3, 4‑4, 1). Cette intervention a une fonction importante dans l’architecture du récit et par rapport à la signification que Tite‑Live attribue aux Fourches Caudines. L’avis du sage vieillard, on le sait, ne sera pas suivi – les Samnites se demandant même si, avec ses conseils contradictoires, Herennius n’avait pas perdu l’esprit (IX, 3, 8) ! Et Gaius Pontius se décidera pour une autre solution : la voie moyenne qui consiste à laisser repartir les vaincus, mais en leur infligeant l’humiliation du passage sous le joug. Or le sage Herennius avait d’avance dénoncé cette attitude (IX, 3, 9‑13) : elle revenait, puisqu’on n’avait pas tué les Romains, à leur laisser leurs forces intactes, sans pour autant s’en faire des amis, puisqu’on leur avait infligé une honte dont ils voudraient aussitôt se venger. Situé quasiment au début du livre IX, l’épisode montre donc que, contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, le désastre des Fourches Caudines n’aura pas été pour la puissance romaine un anéantissement définitif, que la cité saura retrouver sa vigueur pour infliger à l’ennemi la punition qu’il a méritée, que finalement la défaite de 321 se révélera plus négative pour les Samnites qui s’étaient crus vainqueurs que pour les Romains. Ainsi, avant même qu’il se réalise, le sage vieillard donne le sens de l’événement, du moins celui que Tite‑Live veut lui attribuer : il est évidemment habile de mettre cette leçon dans la bouche d’un Samnite.
La portée que prend l’épisode dans la construction du récit livien montre combien son historicité est suspecte. On est en droit de penser que cette histoire (qui se serait passée dans le camp samnite, hors de la présence de tout témoin extérieur) fait partie de la série fournie des retouches que les Romains ont fait subir à l’histoire de cette défaite, pour en gommer la honte et la faire tourner, paradoxalement, à la gloire de l’Vrbs – dont la fable d’un refus d’entériner la paix au lendemain de la capitulation, suivie d’une reprise des hostilités et de la prétendue revanche de la prise de Lucérie constitue le signe le plus évident[12]. L’héroïque sacrifice du consul Postumius et
page 35de ses compagnons se livrant à l’ennemi pour permettre à Rome de reprendre la lutte – épisode calqué sur ce qui était advenu au consul Mancinus devant Numance en 137 – n’a aucune chance d’être historique : il en va de même de l’intervention d’Herennius Pontius. Il n’y a jamais eu de sage vieillard qui ait été ainsi consulté par les Samnites au moment de leur victoire.
Herennius Pontius ne peut donc pas avoir eu, à notre avis, le rôle qui lui est prêté par la tradition. Mais cela ne signifie pas qu’il n’ait pas existé, ou plus exactement que Gaius Pontius n’ait pas eu un père appelé Herennius et que le nom de cet Herennius n’ait pas été connu à Rome. Simplement, on se sera trouvé en face d’un fait onomastique ; Gaius Pontius aura été connu comme fils d’Herennius et c’est à partir de cette seule donnée qu’on aura construit toute l’histoire du sage vieillard donnant aux ennemis vainqueurs des conseils qu’ils auront la bêtise de ne pas suivre.
Nous avons relevé la singularité que représente par rapport à l’usage livien le fait que Gaius Pontius, dès la première mention de son nom (et avant que son père entre en scène), soit désigné comme fils d’Herennius, et donc soit pourvu non seulement de ses prénom et nom gentilice, mais aussi de son patronyme. Or cette singularité prend un sens si on la réfère aux habitudes de l’épigraphie osque. Le patronyme (postposé au nom, comme en latin), exprimé par le génitif du prénom paternel (sans la précision « fils », donnée en latin), est de règle pour le nom des personnages officiels dans des documents officiels, et seulement dans ce genre de documents : cela a été bien mis en relief par M. Lejeune[13]. Si donc le prénom du père de Gaius Pontius était connu à Rome, alors qu’il n’avait pas de raison particulière de l’être, cela a des chances d’être le signe qu’il figurait dans un document officiel – qui pourrait alors être le traité conclu à la suite de la défaite romaine, sur lequel le nom du chef samnite aurait figuré au regard de celui des consuls.
La question de la forme du nom du chef de l’armée samnite entre dès lors dans un problème de beaucoup plus vaste portée : celui de savoir quel type d’accord a été conclu entre Rome et ses adversaires à la suite de la défaite des troupes conduites par les deux consuls de 321. Les aspects proprement juridiques – Tite‑Live défend la thèse selon laquelle il se serait agi d’une sponsio, une promesse sous garantie personnelle des sponsores, alors que les autres textes évoquent un foedus, un traité proprement dit (IX, 5, 1‑3, avec mention de Claudius Quadrigarius, qui parlait de traité) – ne nous concernent pas directement ici[14]. Mais un autre point, plus limité, a été soulevé à
page 36propos de cet accord, quelle que soit la forme juridique sous laquelle il a été conclu. Tite‑Live fait allusion à un texte écrit, sur lequel le nom des personnes qui avaient signé le document (et donc dans son optique avaient été les sponsores qui avaient apporté leur garantie personnelle à cette sponsio) étaient portés et qu’on pouvait donc consulter (IX, 5, 4 : « S’engagèrent à titre personnel les consuls, les légats, les questeurs et les tribuns militaires et le nom de tous ceux qui ont donné leur engagement est consigné par écrit »). Le témoignage d’Appien va dans le même sens : l’auteur grec donne le nombre des signataires des différentes catégories, dans un ordre différent de Tite‑Live, ce qui laisse entendre qu’il procède d’une source indépendante (Samnitika 4, 6 : deux questeurs, quatre légats, douze tribuns)[15].
L’affirmation de Tite‑Live et d’Appien a été mise en doute et on a souvent nié qu’un tel texte d’accord ait été conservé et que ces auteurs – ou leurs sources – aient réellement consulté un tel document diplomatique, ou encore on a soutenu que ce texte, s’il a existé, était un faux[16]. Mais ce scepticisme ne nous paraît pas de mise. Déjà, point qui n’est pas mis en valeur dans le commentaire de S. P. Oakley, l’emploi par Tite‑Live du verbe exstant (nominaque eorum qui spoponderunt exstant) ne nous
page 37paraît pas anodin. Ce verbe s’emploie spécifiquement dans le cas de témoignages écrits (comme le souligne O. Hiltbrunner, dans l’article « exsto » du Thesaurus linguae Latinae, citant notre passage[17]). Mais le point que nous évoquons ici – la forme donnée à la dénomination du chef samnite – peut également être invoqué à l’appui de la thèse d’un document écrit, et d’un document écrit authentique. Si, contrairement à ce qu’on constate habituellement, le nom de Gaius Pontius est donné par Tite‑Live avec la filiation, cela peut s’expliquer par le fait que ce renseignement, qui n’avait par lui‑même aucun intérêt pour les Romains et qu’ils n’auraient eu aucune raison de connaître (puisque l’histoire de l’intervention du père de Gaius Pontius résulte, selon toute vraisemblance, d’une élaboration artificielle), leur était accessible par un document qu’ils possédaient – et en l’occurrence le texte de l’accord alors conclu, dans lequel, conformément à l’usage osque en matière d’onomastique, le nom du général qui avait vaincu les Romains figurait sous sa forme complète, avec patronyme. La singularité de la désignation de Gaius Pontius dans le texte livien serait la trace du document officiel par lequel Rome, vaincue aux Fourches Caudines, avait mis fin aux hostilités avec ses adversaires.
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[1]. Beloch 1926, p. 128‑130 et 397.
[2]. Dans ce sens scholie de Berne à Lucain, 2, 137 ; des Pontii sont attestés comme magistrats sous l’Empire à Fagifulae et Terventum, CIL X 2557 et 2601 ; voir une proposition pour un schéma généalogique des Pontii dans La Regina 1990a, en part. tableau p. 50.
[3]. Pour le prénom Gavis, voir Lejeune 1976, p. 87, et pour le nom Púntiís, voir Lejeune 1976, p. 111, et Slunecko 1992, p. 93 ; on en a des attestations à Saticula, Pompéi et chez les Péligniens.
[4]. Un cas cependant se présente en 9, 6, 2 : celui d’Ofillius Calavius fils d’Ovius (si on admet cette lecture pour le texte, corrompu à cet endroit), le vénérable sénateur capouan qui dévoile le véritable sens de l’attitude des vaincus des Fourches Caudines que ses compatriotes ont vu passer par leur cité. Là où les autres Capouans n’avaient vu que des hommes défaits, incapables de se ressaisir, lui a été capable de reconnaître les signes d’une colère rentrée et la promesse d’une prompte revanche. L’indication de la filiation s’explique vraisemblablement dans ce cas par la volonté de situer précisément ce Calavius dans la lignée des Calavii, famille campanienne qui était bien connue à Rome et dont l’attitude contrastée vis‑à‑vis de l’Vrbs au cours de l’histoire est mise en relief dans l’historiographie romaine. Voir nos remarques dans Briquel 2001 et Briquel 2002, p. 166‑198.
[5]. Voir Wuilleumier 1940, p. 46‑47 ; sur l’œuvre d’Aristoxène, Wehrli 1945.
[6]. Voir Mele 1983 ; également La Regina 1990b ; Russo 2007, p. 31‑54.
[7]. Voir Jamblique, in Diels 1903, 1, 45 A.
[8]. On le trouve en osque, dans l’inscription Po 41, Pompéi (nous citons les inscriptions osques d’après le corpus récent de H. Rix [Rix 2002]) ; voir Münzer 1912 ; Deniaux 1973 ; Deniaux 1979.
[9]. Voir von Planta 1897, I, p. 145, II, p. 526.
[10]. Voir Lejeune 1976, p. 57 et 109 ; Slunecko 1992, p. 66.
[11]. Voir Meiser 1993, p. 257‑258.
[12]. En réalité le traité conclu entre les Romains et les Samnites à la suite des Fourches Caudines a été respecté par Rome (Piganiol 1967, p. 621 ; Salmon 967, p. 228‑231 ; Oakley 2005, p. 34‑38 et 651‑654). La légende de la rupture de l’accord et, corrélativement, de la deditio des signataires s’est fixée à la suite de la paix de Numance, conclue par le consul Gaius Hostilius Mancinus en 137 (Magdelain 1943, p. 71‑74 ; Crawford 1973 ; Oakley 2005, p. 27‑31 et 648‑651). Le parallélisme des deux épisodes, déjà souligné dans l’Antiquité (Cicéron, Des devoirs III, 30, 109 ; Velleius Paterculus, 2, 1, 5 ; Tacite, Annales XV, 13, 2 ; Plutarque, Vie de Tiberius Gracchus 7, 2 ; Florus, 1, 34 (2, 18), 7 ; Appien, Ibérika 83 ; Eutrope, 10, 2 ; Orose, 5, 7, 1), est patent : considérée comme une capitulation honteuse, la pax Manciniana fut refusée l’année suivante par les sénateurs, d’après Cicéron, République III, 28, 18, et Des devoirs, l. c. ; Tite‑Live, Abrégés 56 ; Dion Cassius, frg. 36, 17‑18, à la suite d’une intervention en ce sens de Mancinus lui‑même ; le consul avait alors fait l’objet d’une deditio aux Numantins, qui refusèrent de l’accepter. Ce qui s’est passé en 137/136 a été justifié par le précédent, fictif, de la paix caudine et en a fixé l’image dans la tradition ultérieure.
[13]. Voir Lejeune 1976, p. 48.
[14]. La position de beaucoup de savants modernes est que Tite‑Live fait intervenir ici à tort la notion de sponsio, afin de dégager Rome de l’accusation d’avoir violé un traité international en reprenant les hostilités (Nissen 1870, p. 42‑44 ; Pais 1899, p. 498‑502 ; Soltau 1909, p. 178‑179 ; Beloch 1926, p. 397‑398 ; De Sanctis 1960, II, p. 297 ; Crawford 1973 ; Cornell 1989, p. 370‑371 ; Rüpke 1990, p. 110‑111 ; Oakley 2005, p. 31‑34). Cette interprétation se fonde sur l’idée qu’un foedus pouvait être éventuellement conclu en l’absence de fétiaux et sans accord formel du peuple et que la sponsio n’existait pas en droit international (Mommsen 1871, p. 197, n. 1, pour l’analyse de ce cas). Elle s’appuie sur le fait que Tite‑Live est le seul à parler ici de sponsio alors que les autres auteurs emploient le terme de foedus (Cicéron, De l’invention 2, 30, 9 ; Valère Maxime, 6, 9, 1 ; Florus, 1, 11 ; Aulu‑Gelle, 17, 21, 36 ; Ampelius, 20, 10 ; De uiris illustribus 30 ; Augustin, Cité de Dieu 3, 17 ; Orose, 3, 15, 7 ; Tite‑Live a employé lui‑même foedus en IX, 4, 7), avec même l’évocation d’un sacrifice chez Cicéron et l’expression technique foedus ictum chez Valère‑Maxime et dans le De uiris illustribus. L’annaliste Claudius Quadrigarius, critiqué par Tite‑Live (= H.R.R., frg. 18 = Chassignet, frg. 18), est donc représentatif de la tradition courante et l’historien padouan est isolé. Mais on peut aussi estimer avec A. Magdelain (1943, p. 6‑55 et 70‑96) que la sponsio a été une procédure utilisée à date ancienne en matière de droit international, lorsque les conditions ne permettaient pas la conclusion d’un foedus en bonne et due forme. À l’inverse, l’hypothèse due à T. Mommsen d’un foedus iniussu populi, sans intervention des fétiaux, ne tient pas : l’unique exemple aurait été la paix caudine. Dans cette perspective, on peut attribuer le recours au terme foedus chez les auteurs autres que Tite‑Live à un emploi extensif, juridiquement inexact mais aisément compréhensible, et au contraire l’historien padouan, auteur attentif aux procédures du ius fetiale (cf. I, 24 et 32), a pu rendre sa véritable signification à l’accord conclu, à une époque où la sponsio était tombée en désuétude en matière de droit international. Sur le droit fétial, Catalano 1965, p. 3‑48 (p. 31, n. 38, pour la sponsio des Fourches Caudines). Pour des vues analogues à celles de A. Magdelain, Lévy‑Bruhl 1938 ; La Rosa 1950 ; Bellini 1962 ; De Martino 1973, p. 39‑42 ; Loreto 1989‑1990, p. 656.
[15]. Dans une anecdote qu’il rapporte en XVI, 5, 1, Denys d’Halicarnasse évoquait un des garants, qu’il désigne comme Publius ; mais ce témoignage n’est guère fiable. La même anecdote se retrouve en Tite‑Live, VIII, 28, où elle concerne un Gaius Publilius et est située avant les Fourches Caudines ; cf. Valère Maxime, 6, 1, 9, avec une chronologie parallèle à celle de Denys, mais rapportant l’épisode au fils du consul Titus Veturius.
[16]. Ainsi E. T. Salmon (1967, p. 228, n. 1) estimait qu’un tel document ne pouvait être qu’un faux, à cause de la mention des légats, étant donné que les legati legionum ne semblent avoir été institués qu’au cours de la deuxième guerre punique (Mommsen 1874, p. 674‑675). Mais legatus a pu être employé beaucoup plus tôt, pour désigner les officiers, souvent anciens magistrats, qui faisaient partie du consilium de l’imperator ; dans le même livre IX, Tite‑Live l’emploie en 2, 15, pour les membres du conseil des consuls (et il en use déjà en III, 29, pour L. Minucius en 458 av. J.‑C.).
[17]. Hiltbrunner 1953, col. 1933.
La variation linguistique dans les langues de l’Italie préromaine.
Permalien