La variation linguistique dans les langues de l’Italie préromaine
CMO 45, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon, 2011
De la variation et des langues anciennes
Gilles van Heems
Université Lumière‑Lyon 2
HiSoMA
Si la linguistique s’est montrée attentive dès sa naissance à la notion de changement et de variation, notamment à partir de la constitution de la dialectologie comme discipline autonome et centrale de la réflexion linguistique, il faut attendre les années soixante‑dix pour assister à un renouveau de la géographie linguistique et au développement de ce qu’on a appelé la linguistique variationnelle[1], qui fait de la variation une donnée véritablement inhérente à la langue. C’est ainsi qu’à cette période la dialectologie, qui, sous ses formes traditionnelles – principalement élaborées pour aborder le domaine roman à la fin du xixe et au début du xxe s., essentiellement d’un point de vue diatopique[2] –, commençait à s’essouffler[3], connaît un nouvel essor. Cette science, qui s’était constituée autour de l’étude de la variation observable dans un espace linguistique donné et qui postulait le principe de variabilité de l’objet linguistique dans l’espace et dans le temps, élargit alors son horizon et redevient ainsi une discipline centrale de la linguistique. Dénonçant l’illusion consistant à croire à la fixité d’une forme linguistique, qu’elle soit normative ou non, les partisans de la linguistique variationnelle conçoivent la langue comme diasystème, à la définition duquel participent des critères aussi nombreux que différents. Ainsi, à côté de l’espace et du temps, qui sont les « variables » traditionnellement prises en considération par la linguistique historique et la géolinguistique traditionnelle, sont également pris en compte comme principes essentiels de variation à la fois le sujet parlant (dans toute
page 10sa complexité : identité sociale, identité sexuelle, âge, registre de discours…)[4] et la nature du medium transmettant la forme linguistique, ouvrant ainsi de nouveaux champs d’investigation. De ce mouvement, qui s’intéresse in primis aux témoignages linguistiques directs[5], les langues anciennes n’ont pas été en reste[6]. Alors que – ou peut‑être précisément parce que – elles opposaient des obstacles particuliers dus au caractère clos du corpus, à l’éloignement dans le temps, à la transmission exclusivement écrite et à la disparition de leurs communautés linguistiques, ces langues, qui posaient au savant le problème central de l’adaptabilité et des conditions d’application des principes et méthodes de la dialectologie (en particulier ceux de la linguistique variationnelle), ont concouru à en affiner les concepts et les approches. Car le principe d’une sociolinguistique « historique », voire d’une dialectologie historique ne va pas de soi[7]. En effet, si d’un côté on peut reconnaître que la variation linguistique est une donnée universelle et qu’elle a agi à toutes les étapes de développement d’une langue donnée, d’un autre côté les corpus disponibles pour les langues anciennes n’offrent pas des situations comparables, tant s’en faut, aux corpus contemporains, qui sont fondés sur des relevés oraux, et n’apportent pas de réponses univoques permettant de classer les phénomènes de variation de manière systématique et satisfaisante. Au contraire, est‑il même légitime de vouloir traquer la variation sous ses différents aspects (diachroniques, diatopiques, diastratiques, diamésiques) à partir d’une documentation écrite, close et partielle qui, par principe comme par accident, masque la variation et en altère nécessairement la perception que nous en avons ? De surcroît, on peut interroger la possibilité même d’attribuer les phénomènes de variation que l’on observe dans les textes anciens à certaines des variables traditionnellement retenues (on pense en particulier aux variables sociolinguistiques), et le risque est grand de surinterpréter des épiphénomènes isolés. En tout état de cause, les langues de l’Antiquité, et en particulier les « langues d’attestation fragmentaire » du Bassin méditerranéen, qui ne nous sont connues qu’à travers des corpus écrits, clos et surtout largement unifiés par des normes indéniables, même si elles restent difficiles à reconstituer dans le détail[8], méritent une attention particulière. De ce point de vue, la linguistique grecque, qui a pour
page 11objet un domaine linguistique divisé en dialectes clairement identifiés, identifiables et décrits dès l’Antiquité, a été une discipline motrice dans l’essor de la dialectologie « ancienne »[9] ; mais on signalera aussi sur le versant « italien », et principalement italique, une série d’études de première importance[10].
Aborder la question de la variation linguistique dans les langues de l’Italie préromaine n’est donc pas une nouveauté en soi, mais s’avère toutefois être un exercice assez rare[11] et nettement moins pratiqué que pour d’autres domaines linguistiques de la Méditerranée ancienne. C’est pourtant, à notre sens, une approche doublement féconde. Tout d’abord, d’un point de vue interne, l’étude de la variation linguistique est en mesure d’affiner nos connaissances sur ces langues, et en premier lieu – puisqu’elles posent encore de nombreux problèmes herméneutiques – d’améliorer la compréhension des inscriptions rédigées en étrusque, sabellique, latino‑falisque ou sicule, pour nous limiter aux langues qui seront principalement mises à contribution dans ce volume. Mais, ensuite, au‑delà de cette utilité intrinsèque, nous avons la conviction que l’espace linguistique complexe que représente l’Italie du Ier millénaire av. J.‑C. apporte une contribution fondamentale aux réflexions générales sur la variation linguistique, au premier chef par sa richesse linguistique. Avant d’être « variante » ou « variable », en effet, la situation linguistique de l’Italie préromaine est « variée », puisqu’elle met au contact, pendant plusieurs siècles, des langues aussi diverses que le latin et le falisque, les parlers sabelliques, le vénète, les langues de la Sicile préhellénique (sicule, sicane, élyme), le messapien, ainsi que l’étrusque et le rétique (d’origine sans doute non indo‑européenne), toutes langues « autochtones » auxquelles s’ajoutent celles qui sont arrivées en Italie à l’époque historique ou protohistorique (celte en Cisalpine[12], grec en Grande‑Grèce et Sicile, phénicien en Sicile, Sardaigne et dans quelques îles mineures de la mer Tyrrhénienne). Or chacune de ces langues présente une situation différente, tant dans la quantité de la documentation écrite, que dans leur voie de transmission (exclusivement épigraphique ou philologique et épigraphique), dans les périodes d’attestation, la nature de la documentation ou l’état de nos connaissances herméneutiques. Loin, donc, de proposer un tableau unitaire de la variation dans ces langues, de ses formes, de ses conditions d’apparition et de son étendue, chacune des contributions de ce volume fera état des difficultés propres au domaine linguistique choisi pour débusquer et correctement interpréter les phénomènes de variation. Toutefois, tous ces travaux auront à résoudre le problème de la médiation écrite, qui
page 12certes nous transmet des variantes, mais nous masque irrémédiablement nombre de phénomènes de variation, car la documentation épigraphique (voire, dans certains cas, littéraire) se ressent souvent de l’action puissante d’une normalisation sous‑jacente. C’est donc à une réflexion attentive sur les méthodes à mettre en œuvre, assortie d’autant d’« études de cas », que se livreront toutes ces contributions, quels que soient le domaine linguistique choisi et l’approche retenue. Et la variation linguistique, par les convergences ou oppositions d’isoglosses intra‑ et interlinguistiques et par la comparaison entre les situations attestées dans les différentes aires culturelles étudiées, s’avère ainsi être un prisme d’une richesse insoupçonnée pour appréhender les dynamiques complexes, aussi bien linguistiques que culturelles ou politiques qui animent l’Italie au Ier millénaire av. J.‑C., des premières attestations écrites à la complète romanisation de la Péninsule.
Dans le présent volume, Dominique Briquel (Université Paris IV‑Sorbonne et EPHE) et Laurent Dubois (EPHE) abordent de front un domaine particulier de la langue, l’onomastique, qui constitue, dans le cadre de notre réflexion sur la variation, un cas à la fois exemplaire et particulier. Car quelle peut être la variabilité admise ou au contraire requise pour ces éléments particuliers du lexique, qui désignent avant ou au lieu de signifier ? Le premier s’interroge ainsi sur la transmission d’un nom étranger dans l’annalistique romaine, celui du général samnite C. Pontius, et montre comment des documents écrits et publics ont permis de sauvegarder une forme anormale dans la nomenclature personnelle et induit un type de variation onomastique (« C. Pontius Herenni filius. Remarques sur la désignation du vainqueur des Fourches Caudines chez Tite‑Live »). Laurent Dubois, de son côté, aborde le domaine sicilien et met de l’ordre dans le nom donné dans les sources tant épigraphiques que littéraires à la ville de Ségeste, dont l’initiale est tantôt consonantique, se‑, tantôt vocalique, e‑ (« Autour du nom de Ségeste »). Les questions de classification linguistique sont au cœur de plusieurs interventions. Vincent Martzloff, de l’Université de Paris IV‑Sorbonne, nous fait rester en Sicile pour aborder le problème de l’inscription sicule de Montagna di Marzo : les progrès qu’il fait dans la compréhension de ce texte déroutant et difficile apportent une contribution essentielle à la question du rattachement linguistique du sicule (« Variation linguistique et exégèse paléo‑italique. L’idiome sicule de Montagna di Marzo »). Jean Hadas‑Lebel, de l’Université Lumière‑Lyon 2, revient sur les traits définitoires du falisque et sur sa place dans le diasystème latin (« La variante falisque »). Emmanuel Dupraz, de l’Université de Rouen, adopte une perspective comparatiste et se penche sur un aspect généralement délaissé par la linguistique variationnelle, la syntaxe, en proposant une étude des valeurs et emplois des adverbes ombrien surur et latin item ; il souligne ainsi combien la nature de notre documentation, très largement dissymétrique et inégale pour les deux langues, rend difficile l’interprétation exacte des phénomènes de variation. Enfin, une série de trois études sur l’étrusque permet de compléter ce panorama linguistique et thématique sur la variation. Des questions de morphologie retiennent Valentina Belfiore (Université de Halle, Allemagne) et Ignasi‑Xavier Adiego (Université de Barcelone, Catalogne, Espagne). La première démontre ainsi que la séquence ‑ii‑ en étrusque archaïque, retenue jusqu’à présent
page 13comme une simple variante graphique des formes à ‑i‑ simple sans distribution claire, a une valeur morphophonétique certaine et témoigne d’un stade de notation « orthographique » de l’étrusque, attentif aux variations de la langue (« Problemi di vocalismo etrusco arcaico. La geminazione di <ii> »). Ignasi‑Xavier Adiego, de son côté, rend compte de la variation graphique ‘arnθal, larθal : arnθial, larθial’ selon une perspective dialectologique essentielle (« Variación y cambio en etrusco: los genitivos arnθ(i)al y larθ(i)al »). De la même manière, Gilles van Heems, de l’Université Lumière‑Lyon 2, expose les difficultés et les enjeux d’une approche dialectologique de l’étrusque et les illustre à travers l’étude de la variété d’étrusque « parlée » ou du moins écrite à Volsinies (« Essai de dialectologie étrusque : problèmes théoriques et applications pratiques »). Malheureusement, il manque, pour compléter ce volume, l’intervention qu’avait proposée Fabrice Poli, de l’Université de Bourgogne, sur « Abréviations des prénoms en langue osque : constance et variation », qui offrait d’intéressantes réflexions sur les anthroponymes et les problèmes de fixation des normes onomastiques.
Ainsi, ce recueil d’articles est directement issu des interventions présentées lors d’une journée d’étude qui s’est tenue à l’Université Lumière‑Lyon 2 en mars 2009 sur « la variation linguistique dans les langues de l’Italie préromaine ». Il s’agissait de la IVe rencontre du Séminaire sur les langues de l’Italie préromaine. Ce Séminaire, lancé en 2002 par Frédérique Biville dans le cadre de la Jeune Équipe Romanitas, puis dans celui de l’UMR 5189 HiSoMA, a été, lors des trois précédentes rencontres[13], international. Si cette quatrième rencontre a changé d’organisateur, elle n’a néanmoins pas changé de formule, et a réuni, autour d’une problématique commune, des chercheurs français et étrangers (venus d’Espagne et d’Allemagne). Cette rencontre a été rendue possible, comme toujours, grâce au soutien actif de l’Université Lumière‑Lyon 2 et de l’UMR 5189 HiSoMA, que je tiens à remercier en la personne de son directeur, Jean‑Claude Decourt. Nos sincères remerciements vont également à l’UMR 8546 AOROC, au Conseil régional Rhône‑Alpes, au Conseil général du Rhône et à la Ville de Lyon, qui ont tous contribué à rendre ce Séminaire pérenne et à faire vivre les études de linguistique étrusco‑italique de ce côté‑ci des Alpes, à Lyon. Enfin, nous avons plaisir à remercier le Service des publications de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée – Jean Pouilloux d’avoir accepté d’accueillir ce volume dans sa prestigieuse collection et de donner une visibilité à un secteur disciplinaire, la linguistique étrusque et italique, bien représenté dans cette institution.
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Références bibliographiques
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[1]. Fondée par les travaux de sociolinguistique de W. Labov : Labov 1975 ; id. 1979 ; id. 1980.
[2]. Si l’on ne peut arbitrairement fixer un acte de naissance de cette discipline, on notera qu’apparaissent à la même époque divers programmes et orientations scientifiques convergents : l’enquête de G. Wenker en Allemagne entre 1877 et 1887, la publication des « Saggi ladini » de G. I. Ascoli (Archivio glottologico italiano 1, 1873) et, surtout, le projet que conçut et dirigea J. Gilliéron à partir de 1896 d’un Atlas linguistique de la France (1902 pour le premier volume), qui servit de base méthodologique à toute une série d’atlas similaires en Europe et ailleurs.
[3]. Cf. Chambers et Trudgill 1987, p. 37‑41.
[4]. Ils s’agit d’éléments extra‑linguistiques qui contribuent à la définition de la variable sociolinguistique.
[5]. Les travaux de W. Labov et de ses continuateurs jettent d’ailleurs les fondations d’une nouvelle sous‑discipline de la dialectologie, la dialectologie urbaine, rompant avec une dialectologie qui s’intéressait traditionnellement aux variétés rurales (les variétés urbaines étant réputées normalisées et trop peu invariantes).
[6]. Nous entendons par langues anciennes ici non seulement les langues de l’Antiquité (classique), mais plus généralement toutes les langues transmises par voie philologique et / ou épigraphique. L’ouvrage de S. Romaine, qui marque une avancée essentielle sur la question de la variation diastratique pour les langues anciennes et fonde une véritable sociolinguistique historique (Romaine 1982), se fonde d’ailleurs sur les états médiévaux des vulgaires européens.
[7]. Sur ces problèmes, voir Romaine1982, chap. I « Methodology and aims », en part. p. 14‑25.
[8]. La bibliographie, sur ce sujet, est presque infinie. Pour une orientation bibliographique, nous nous permettons de renvoyer à van Heems 2009.
[9]. Nous renvoyons à l’orientation bibliographique proposée dans van Heems 2009, p. 18‑20.
[10]. Voir, entre autres contributions, Giacomelli 1978 et 1979 ; Campanile 1981a et 1981b ; de Simone 1983 ; Lazzeroni 1985 ; Rix 1996 ; Mancini 1997 ; Agostiniani 2002 et 2006. Nous renvoyons également aux références présentées dans notre propre communication, infra.
[11]. En dehors, peut‑être, des questions de l’apparentement linguistique des différents dialectes indo‑européens d’Italie. Il reste que la tradition d’études sur le sujet reste très peu novatrice en ce qu’elle est moins attentive aux transitions et aux continuums qu’aux « identifications » dialectales.
[12]. On peut également considérer le celte, dans sa variété lépontique, comme une des langues « autochtones » ou plus exactement d’implantation ancienne, de l’Italie.
[13]. Ces trois rencontres (mars 2002 : « Les langues de l’Italie préromaine » ; janvier 2004 : « Les prénoms dans les langues de l’Italie antique » ; février 2006 : « Autour de Michel Lejeune ») avaient été organisées par F. Biville avec le soutien de l’UMR 8546 AOROC de D. Briquel. La troisième constituait, plus particulièrement, la seconde journée d’un colloque plus général sur l’œuvre de Michel Lejeune. Les actes des IIe et IIIe Séminaires ont été publiés : P. Poccetti, Les Prénoms de l’Italie antique, Actes de la journée d’études (Lyon, 2004), Ricerche sulle lingue di frammentaria attestazione 5, Rome‑Pise, 2008 ; F. Biville et I. Boehm (éds), Autour de Michel Lejeune, Actes du colloque (Lyon, 2006), Lyon, CMO 43, 2009.
La variation linguistique dans les langues de l’Italie préromaine.
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