104
Werner MULLER-PELZER, Leib und Leben. Untersuchungen zur Selbster- fabrung in Montaignes «Essais» mit einer Studie ùber La Boétie und den «Discours de la servitude volontaire», Frankfurt am Main, Bern, New York, Peter Lang, 1983, 255 p. (=Bonner Romanistische Arbeiten 19).
Cet essai («La vie et le corps. Recherches sur-1'txpérience du moi dans les Essais de Montaigne avec une étude sur La Boétie et le Disc, de la servitude volontaire)* 'retrouve parfois des formules de J.Starobinski, mais se veut une application systématique de la phénoménologie d'Hermann Schmitz {System der Philosophie, 5 vol., 1964-1980) ; on retrouve à la base de toutes les analyses les concepts opératoires bien définis de ce philosophe et surtout ses théories, qui donnent, dans le développement de la vie de la personne {Leben) une importance déterminante au corps {Leib), dépassant le traditionnel dualisme psycho-physiologique. Ce système est utilement résumé dans un long appendice, qui constitue le dernier chapitre de l'essai sur Montaigne, mais auquel le lecteur non initié à l'« alphabet de la corporalité» se référera utilement avant d'entreprendre sa lecture. En particulier on prendra garde que le français «corps» a deux équivalents, Leib et Kôrper, ce dernier terme désignant la «carcasse» inanimée, le «corsage» comme dirait Ronsard. Deux notions sont particulièrement importantes pour suivre l'analyse de l'identification ludique du moi : la «di - stance réglementaire» {Regeldistanz), qui objective les propres actes de l'instance-sujet en les considérant comme des cas d'une normalité universelle («le sort commun»), et la «di - stance personnelle» {persônliche Distanz) qui conserve à de tels actes leur subjectivité mais les recule dans une perspective d'altérité fictive (on se «glisse dans la peau» de l'autre pour «prendre ses yeux»).
La succession des trois Livres est conçue comme un passage - non pas chronologique, bien sûr, mais logique - de la maîtrise rationnelle de soi à la «di - stance réglementaire», puis de la «di - stance réglementaire» à la «distance personnelle». Un chapitre est donc consacré à chacun des trois Livres, et, selon une méthode à la fois claire et honnête pour toute étude sur Montaigne, les études de détail se restreignent à un chapitre bien défini.
- Livre I : du corps occulté à l'expérience du corps ; suprématie du moi sur «fortune» et «passions» ; niveaux de régression personnelle ; émancipation de la personne et disposition du corps.
- Livre II : apparence et devenir comme fondements de l'expérience de soi ; une anatomie programmée ; émergence d'un style personnel dans les expériences marginales ; «di - stance personnelle» comme méthode de la connaissance et de la maîtrise de soi, au plan individuel et social ; la maladie de Montaigne : perspectives sur le rôle de l'implication.
- Livre III : l'expérience acquise (Erfabrung) comme unité de la conscience du
moi et de l'expérience passive (Erleben) ■. se tenir prêt face à la fortune ; rapport à autrui, rapport de commerce, rapport à soi. Un chapitre de synthèse oppose les deux modes de l'auto-explication : «se former» et «se représenter vivement», vie et écriture, précision univoque et diversité suggérée. Le chapitre préliminaire et l'annexe finale, consacrés à l'amitié et à La Boétie, montrent que le Contr'Un a pour dessein de soutenir le postulat selon lequel l'homme doit se mettre en conformité avec l'Un, le Vrai, le Bien, postulat qui, pour Montaigne, perd son caractère obligatoire à la lumière de l'inquiétude existentielle. Ce travail montre comment on peut renouveler l'étude des Essais en leur appliquant la grille d'un système nouveau. L'existentialisme de Schmitz, qui accorde une importance centrale à l'analyse de phénomènes considérés comme anormaux par les philosophies dualistes (angoisse, nostalgie, somnolence, éveil, dégoût, volupté...) est évidemment mieux approprié que d'autres à cette entreprise. L'intérêt qu'on trouve à lire certaines pages des Essais est renouvelé, nuancé, approfondi. Toute discussion conduirait à remettre en question l'énorme construction intellectuelle de Schmitz, notamment la distinction entre subjectivité de la corporalité et impersonnalité des sentiments. Mais, au fait, si Montaigne ne reconnaissait pas dans Aristote «la plus part de ses mouvemens ordinaires. ..revestus d'une autre robbe pour l'usage de l'es- chole», se retrouverait-il ici plus au naturel ? Guy DEMERSON