Akbar AHMED Religion and Politics in Muslim Society Order and Conflict in Pakistan Cambridge Cambridge University Press 1983 xiii+215 p. bibi. gloss. index
Ahmed poursuit avec cet ouvrage la publication de ses travaux consacrés aux tribus Pukhtun du Pakistan en particulier aux cousins ennemis Wazir et Mahsud du Waziristan où il exercé la fonction directement héritée de administration coloniale britannique de Political Agent PA) gouverneur et médiateur de cette province frontière de Afghanistan Ce petit livre aurait-il pas gagné être un gros article est consacré un
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mouvement religieux récent, organisé autour du Mullah, qui a marqué la vie politique tribale. Ce projet original — malgré l'articulation étroite, que souligne A. S. Ahmed, du politique et du religieux dans les sociétés tribales musulmanes — est d'un intérêt très actuel si l'on se réfère aux événements récents d'Iran et d'Afghanistan. Comment peuvent naître de tels mouvements qui, relayés par un contexte international très sensible, sont susceptibles de modifier l'ordre du monde ?
A. S. Ahmed rappelle tout d'abord la permanence de ces conflits tribaux dans une région jamais pacifiée, conflits popularisés de manière romantique par les chantres du colonialisme britannique, Kipling, Lawrence, etc. Les règles du « Grand Jeu », qui opposa constamment Anglais et Pukhtuns, tiennent d'abord à la nature de cette société tribale et du code de comportement centré sur l'honneur et le courage. Je ne reviendrai pas sur les critiques que m'inspire l'analyse de ces sociétés en terme de « segmentarité » (cf. infra, p. 191, mon compte rendu de A. S. Ahmed et D. M. Hart, Islam in Tribal Society...}, sinon pour noter qu'elle n'explique pas, aux yeux de l'auteur lui-même, la constitution de ces types de pouvoir (p. 145).
L'analyse de l'ascension du Mullah chez les Wazir montre au contraire l'acquisition progressive de pouvoirs économiques (liés en particulier aux nouvelles sources de revenus, aux migrations dans les pays arabes pétroliers, au commerce, etc.) et administratifs (détournement des capacités de médiation instaurée entre l'administration et la tribu par les malik, aînés des « lignages ») qui se tranforment en relations de patronage, c'est-à-dire en différences statutaires s'exprimant à travers des symboles religieux (construction d'une luxueuse mosquée) aussi bien que matériels (véhicules, etc.). Ces relations de patronage ne deviennent pouvoir politique effectif sur la tribu que dans la mesure ou le Mullah élimine ses opposants virtuels en apparaissant comme le symbole de l'unité de la tribu Wazir contre ses cousins Mahsud et l'administration.
Dans un contexte national (guerre du Bangla-Desh, régime d'Ali Bhutto) et international (guerre avec l'Inde, invasion de l'Afghanistan) instable, de tels mouvements sont susceptibles d'embraser la communauté musulmanne. A. S. Ahmed examine les raisons qui font que cet embrasement ne s'est pas produit ici et s'est terminé, après une démonstration militaire, par l'arrestation et la condamnation du Mullah.
Cette « étude de cas » donne lieu à des développements d'intérêt inégal. L'auteur souligne à juste titre l'importance de l'insertion de la tribu dans une société large, la présence d'une administration héritée du colonialisme. Le rôle politique des Wazir, autrefois « conseillers » et « faiseurs de rois » de Kaboul, ne peut se comprendre autrement. Dans l'État pakistanais moderne, ces fonctions politiques — potical — consistent en une intervention constante des tribus et factions au sein du système administratif et politique pour en détourner les objectifs au profit de telle ou telle d'entre elles. Est-il nécessaire de parler de « paradigme » à propos du modèle de « district musulman » hérité, dans ces zones tribales, de l'administration britannique ? La comparaison avec les événements religieux qui ont ensanglanté Kano en 1981 ne m'a pas convaincu. De même, les digressions sur les fonctions d'anthropologue et d'agent politique n'apportent guère à la réflexion sur l'observation participante, sinon pour souligner l'intérêt d'une approche anthropologique des problèmes politiques. Les références autobiographiques fournies par l'auteur apparaissent trop souvent autojustificatrices et évacuent certains problèmes déontologiques qui, pour se poser dans un cadre autre que colonial, n'en existent pas moins. L'anthropologue-P A est aussi fonctionnaire d'un État ; il fait ou entérine des choix politiques ; il n'est pas ce personnage « neutre » qu'évoqué parfois A. S. Ahmed qui tend, comme ses prédécesseurs anglais, à masquer cet aspect de la fonction politique sous le romantisme du « Grand Jeu ».
Pierre Bonté CNRS, Paris