EST-IL POSSIBLE D'ETABLIR DES NORMES POUR LA FERTILISATION DES SOLS ?
par M. H. RICHARD
Chef du Service Agronomique de la Compagnie dé Saint-Gobain
PREMIERE PARTIE DONNEES GENERALES
Avertissement.
La question est. traitée essentiellement , pour les régions à rendements moyens et médiocres et généralement bien pourvues en fumier ; , on ne fera qu'effleurer le sujet pour les régions intensives situées presque toutes dans le. Nord de la France.
D'autre part', si la France était aussi avancée que la Danemark ou la Hollande dans la connaissance, rationnelle de ses sols et l'expérimentation de détail (plusieurs milliers d'essais annuels pendant un demi- siècle), le débat de ce jour porterait uniquement sur des détails et une synthèse. Les travaux de mise au point sont d'ailleurs beaucoup plus difficiles pour la France, non pas tant du fait «de sa grandeur que de l'intervention des climats, de la géologie et des reliefs. ^»
Aspects différentiés de la consommation des engrais en France. .' y
Mises à part les régions de culture intensive, ou plutôt les bonnes fermes de ces régions, lés points faibles pour une bonne utilisation des engrais sont,:
— l'insuffisance générale des apports \ ;
— la discontinuité dans ces apports ;
— de mauvaises relations entre, les éléments
tilisants ;
— l'absence de plan d'assolement et donc de
plan de fumure.
Tout ceci résulte de l'instruction professionnelle insuffisante du cultivateur et de la connaissance insuffisante des sols, par les spécialistes eux-mêmes -
Aspects financiers . de la fertilisation.
Même pour un exploitant attaché à la notion dé fertilisation chimique, les premiers pas à faire sont durs si l'on n'a pas tous les fonds nécessaires pour une avancé dont la durée est d'un an, au moins, en moyenne (plus pour les producteurs de viande, moins pour une culture industrielle de printemps)...
Nous donnons ci-après, dans un tableau, une correspondance entre les coûts de. fumure statistique à l'hectare (tous les hectares utiles de la fermeV chaque année) et une sorte de caractérisation des exploitants et de leurs assolements.
Rappelons, pour les non-professionnels, que les éléments i chimiques fondamentaux de la fumure minérale sont :
— l'azote, représenté par le symbole (N) ;
— i l'acide phosphorique, ; calculé en anhydride phosphorique (P2 Os) et improprement appelé ainsi dans le langage conventionnel. Le symbole P2 Os est représenté en abréviation par la lettre P ;
— la potasse, calculée . en , oxyde de potassium (K2 O) est désignée aussi par un nom impropre. Le symbole K2 O est représenté en abréviation par la lettre K (voir tableau I page suivante). ,.
La gamme de progression est,, on le voit, très ouverte et considérable, avec des investissements annuels àl'hectare qui vont de 2.000 F, somme faible et rentabilité probable faible (pas ou peu de technique et applications type loterie), à 30.000 F, somme importante rentabilité étudiée.
Une ferme qui fertilise 200 ha sur la base statistique de 25.000 -F-, investit cinq millions par an qui doivent lui rapporter brut au moins 20i pouf cent par rapport à l'échelon zéro ou un (fumier avec P intermittent). Ces 20 % payent divers frais et, par l'excédent de richesses créées, aident à amortir d'autres lourds . investissements (machine's, énergie, entretien).
Divisons de telles données par, dix : où trouvons- nous de petites fermes fertilisant 20 hectares et investissant 500.000 F ? Dans le Nord (Flandres), en cultures spécialisées (légumes)7 et de ci, de là, dans ■ de petites zones très actives ou chez: des agriculteurs isolés. -,
Vue d'une manière très générale, la ferme-type de 20 ha labourables se place, en conditions médiocres sur. les échelons zéro ou (1); en conditions normales, sur les échelons (2) et (3 A). Une préoccupation utile est d'amener le groupe si important de ces fermes sur (3 A), puis de le conduire yere. (3 B). Tout, ceci est dit dans un sens général et on ne retiendra les chiffres exprimés en kg que comme indication.
Facteurs jouant sur la productivité de la fertilisation.
Nous employons ici le terme productivité, réservant le mot rentabilité à l'étude arithmétique du mouvement de .l'argent.
Les facteurs qui influent sont nombreux.; nous en
Première partie: données générales
Avertissement
Aspects différentiés de la consommation des engrais en France
Aspects financiers de la fertilisation
Facteurs jouant sur la productivité de la fertilisation
Tableau I. — Quelques étapes et aspects de la fertilisation,
citons quelques-uns et soulignons ceux qui sont fondamentalement sous la dépendance du cultivateur et des gens qui l'assistent et l'entourent.
1 °) le climat (dont les pluies en ce qui concerne leur répartition au printemps) ;
2°) la nature et l'épaisseur du sol ;
3°) le travail de ce sol ;
4°) le matériel végétal (vieillot, dégénéré ou moderne et adapté) , ;
5°) les moyens financiers ;
6°) le plan de fertilisation et la continuité dans l'application ;
7°) la capacité professionnelle.
Sur (5) et (6) s'insèrent; dans les « zones de productivité », le crédit à long terme et l'aide de l'agent technique.
Le facteur. (7) est, naturellement, très variable suivant les individus. Il y a d'expellents praticiens sur
10 ha comme sur 150 et 300, mais, le défaut d'instruction étant d'autant plus fréquent que l'argent a été plus rare chez les parents, l'aide extérieure à ceux que l'on appelle petits et moyens cultivateurs, devient une nécessité (sociale autant que technique) imperative, si on veut les voir réussir.
DEUXIEME PARTIE ETUDES CHIFFREES
Variations de la productivité de la fumure en un lieu donné et pour . un exploitant : donné d'après les types de fumures appliquées.
Nous allons passer maintenant à l'examen de quelques cas. pris dans l'expérimentation de longue durée que nous pratiquons à notre société dans des lieux très divers en France, et nous commencerons par un exemple ingrat, après avoir donné quelques
Deuxième partie études chiffrées
Variations de la productivité de la fumure en un lieu donné et pour un exploitant donné d'après les types de fumures appliquées
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explications sur la méthode expérimentale et la conception des calculs.
Nous travaillons au niveau du cultivateur, pour luie'; par lui, et en nous servant de sa technique personnelle, bonne ou mauvaise. En faisant les comptes au bout de plusieurs exercices culturaux cumulés, pour établir des moyennes qui font apparaître des tendances, on tient compte des cultures manquées comme des bonnes. Au stade actuel, on néglige la valeur des arriérés de. fumure qui, cependant, capitalisent- en terre, ceci pour .rendre la démons-ration plus sévère. En compensation, on néglige aussi. le coût des récoltes supplémentaires ainsi que les frais d'épandage.
La technque opératoire est la suivante : La culture locale étant restée par exemple à l'échelon (1) nous mettons en parallèle, à travers tous les champs d'un assolement tournant, les* échelons zéro — (!)• — (2) e; (3), et nous ajoutons un échelon (3) renforcé en l'un des trois éléments, ou en deux ou en trois (cas alun engrais composé mis à plus forte dose à l'hectare).
Naturellement,- on ne bouche pas toutes les cases de l'échiquier des variations possibles mais on teste des types différents de fumure (équilibres et quantités), avec la possibilité, lors de la discussion finale, à la fin; d'un ou deux assolements et après examen des anomales et des gros chiffres, de donner des interprétations plus nuancées, spécialement par type de culture (pommes de terre, maïs, blé,' etc.).
Pour le moment, nous présentons, ne pouvant entrer ici dans tous les détails, les grandes lignes générales de quelques tests, ceci dans le but de répondre à la question en tête de ce rapport : a établir des normes (locales) pour la fertilisation des sols ».
Ayant totalisé pour chacun des 4 cultivateurs imaginaires qui emploient chacun une fumure de type systématique- (1) (2) (3) et (3 renforcé), tous* les frais de fumure, nous calculons la valeur brute - des suppléments de récolte et les gains nets, et les
com parons^ ensuite au chiffre d'affaires brut de la récolte moyenne du témoin qui est ici le, cultivateur / d'échelon zéro (c'est à dire le sol laissé à lui-même plus les fumiers espacés et les résidus de toute nature qui étaient utilisés avant l'essai de fertilisation).
Les définitions suivantes sont données :
Gain- net: différence entre la recette supplémentaire due à une fumure et la dépense en engrais correspondante .
Rentabilité : rapport du gain net à la dépense en engrais- Cette notion est très importante.
Cœjjicient d' attraction : rapport du gain net au chiffre d'affaires du témoin. Pour matérialiser ce coefficient (et le ga'n net) on peut, par exemple, comparer le gain net au coût du loyer de l'hectare de terre fertilisée. Dans nos calculs, nous avons pris pour le loyer 2 quintaux de blé à l'ha, soit 5.500 à 6.0C0 francs. .
Application aux essais du Magnereau (Charente-Maritime).
Il s'agit d'une ferme de grande surface aux terres épuisées, avec un cheptel encore insuffisant pour tout le fumier nécessaire. Elle a été reprise par un groups de cultivateurs et elle est gérée par l'un d'eux, jeune et actif. Le sol est une terre de groies, argilo-calcaire, de faible épaisseur, très perreuse et salie par la végétation adventice. On y réussit bien la betterave (quand le printemps est normal), le maïs-grain, le blé ; moins bien les céréales de printemps ; mal, et c'est un mystère encore, les prairies artificielles ; on a eu, en plus, deux colzas dévorés au senrs, par la petite limace noire.
Au total, 58 récoltes diverses en six ans; avec cette qualification : 17 récoltes faibles, 9 médiocres ou accidentées, 32 bonnes.
C'est sur les résultats stricts, car rien n'a été écarté, que les calculs suivants ont été faits pour les différentes formes de fumure. Tous les chiffres sont en francs par hectare.
Application aux essais du Magnereau (Charente-Maritime)
— id-
Tableau II. — Champ d'essais du Magner eau
Conclusion provisoire : !
Dans les conditions actuelles de la culture, faire des fumures modérées axées sur l'association azote et acide phosphorique tournant autour de A 0.000 Fr de valeur, moyenne. Rechercher la meilleure utilisation de l'azote et suivre encore NPK. D'autre part, P seul ayant montré son insuffisance, on s transforme en 1954-55 la bande P en un nouvel NP dont on étudiera la productivité. Voir un cas semblable à Miramont.
Autres essais.
D'autres lieux vont être maintenant considérés.
Noyai : Près de Rennes. Bon sol constitué par un limon sur schiste. La culture locale (une grande ferme riche en bétail) fait surtout des fumures PK et reste timide sur l'azote. Bon exploitant. Assolement plantes sarclées, céréales et trèfle.,
On part donc de témoin zéro et de PK d'un côté, pour aboutir à (NPK) et (NPK renforcé), en considérant aussi la fumure dite locale. Le but est alors~ surtout de montrer ^a valorisation due à l'azote.
Miramont : Au nord de Marmande. Bon sol argilo- siliceux calcaire des coteaux de Guyenne. Bonne ferme avec bétail. Bon exploitant: Deux fumiers dans un assolement de «huit ans, plantes sarclées, céréales, luzernes. Hauts rendements^
La fumure du voisinage étant à l'échelon (1) et (2), on a introduit toute la gamme.
Vineuil : Près de Chateauroux. Limon mince sur le calcaire du Berry. Pays de l'orge. Grande ferme mécanisée sans fumier depuis 70 ans. Betteraves su- crières, céréales, luzerne. Bon exploitant. Récoltes moyennes. La technique locale est axée sur l'échelon (2) (NP).On suit alors les variations T, - NP - NPK et une forme renforcée.
F ère-Champenoise : Culture établie sur la craie /pure défrichée.- Peu ou pas d'humus ancien ; peu de fumier disponible. La région est grosse consommatrice d'engrais. On part directement de l'échelon (2) (NP) avec toujours le témoin de référence (fu-- mier pour betterave). Assolement betterave-blé-orge- luzerne. L'étude porte sur une plus haute production avec plus d'engrais. .
Autres essais.
— il —
Tableau III. — Total général, des résultats pour cinq dispositifs
NOYAL. — 28 récoltes en "4 ans Chiffre d'affaires 104.000 Fr brut.
Conclusion . provisoire :
Travailler à' améliorer lés NPK des diverses cultures • et étudier lés suppléments de N en relation avec les variétés végétales et une meilleure utilisation des arriérés de fumure.
MIRAMONT: — 48 récoltes en 6 ans ,
Conclusion, provisoire :
S'orienter sur NP céréales et des NPK pour. plantes sarclées avant blé.- Mieux. aménager les suppléments de fumier en NPK fort pom\relever la rentabilité. Les parcelles ayec.P seuLont été transformées depuis deux ans en bandes NP. On y retrouve les caractéristiques de haute rentabilité de NP d'origine.
VINEUIL. — 5 années de culture et 30l récoltes Chiffre d'affaires du témoin : 70.000 Fr. Assez bon à bon.
Conclusion, provisoire :
Dans cette ferme, sans bétail depuis 70 ans, les trois -voies offrent à peu près le même intérêt. La recher-. che de récoltes élevées domine et iLy a des capitaux. Travailler à un meilleur aménagement surtout pour l'azote dont les actions de complément sont très sensibles.
12 —
FERE-CHAMPENOISE.^- 28 récoltes en 4 ans. Chiffre d'affaires du témoin : 48.000 Fr. Passable seulement mais bon vu la nature du sol (craie nue).
Conclusion provisoire .
Partant de NP et surtout de NPK, travailler les suppléments de fumure pour P et N. En particulier les ap- ports fractionnés d'azote qui se sont révélés très payants. Surveiller l'humus : enfouissement de paillés, verts de betteraves, luzerne retournée et enfouie.
LE MAGNEREAU. —Pour mémoire, voir tableau II:
Explications complémentaires.
Pour un exposé total sur le plan expérimental agricole, il manque à ces tableaux et à leurs conclusions les conseils détaillés au point de vue équilibre et quantité par type de culture: betterave ou pomme de terre, blé en différentes places, maïs, luzerne, etc..
On n'a pas voulu surcharger l'exposé .qui vise1 essentiellement à dire que localement Jl est > effectivement possible de « tracer » un. cadre et de donner des normes à la fertilisation. Nous fournirons ces éléments peu à peu,- au fur et à mesure que tel dispositif, donnant d'année en, année des réponses sensiblement identiques et cumulatives, -prend un caractère de véracité croissante.
Sur le plan strictement expérimental on peut reprocher la non-répétition de. parcelles. Nous nous, en sommes déjà expliqué ailleurs en arguant que la répétition dans le temps, avec les assolements tournants est plus intelligible au cultivateur que les cinq répétitions par petites parcelles.
De plus, précisons. encore que l'on recherche des, ordres de grandeur et des tendances. En restant dans la limite ou autour des sommes moyennes dont dispose ou disposera l'exploitant pour assurer la fer- tlisation de sa ferme.
Spécialement pour les séries avec « fumure ren-. forcée », ce sont là des antennes qui explorent les zones de plus haut rendement possible dans la ferme considérée avec des avances d'argent déjà cons' dérables. Ces fumures fortes varient ainsi, pour tout hectare moyen de- chacune des exploitations et ceci sur plusieurs années consécutives :
— Magnereau 1 7.600 francs
— Noyai 16.900 »
— Miramont : 20.200 »
— Vineuil 21 .000 " »
— Fère Champenoise " 40.800 »
Elle se réfèrent à des témoins de grandeur très différents, par leur chiffre d'affaires par hectare :
— Magnereau , 59.000 francs
— Noyai 104.000 » '
— Miramont 100.000 »
— Vineuil 70.000 »
— Fère-Champenoise . . . . 48.000 . »
Conclusions
De l'ensemble de ces quelques essais et de beaucoup d'autres en France, il se dégage des conclu- s:ons à peu près conformes à ce qui est su et dit :,
— Gros intérêt des bons fumiers et de toutes les restitutions* organiques (paillés, verts de betteraves, engrais verts, luzernes enfouies, gadoues, etc..) ;
— Peu d'intérêt, sauf cas particulier, de là fumure phosphatée seule, ou de la fumure, phospho- potassique, du moins pour les cultures ;
— Problème de la meilleure rentabilité a peu près réglé, pour les régions de production > moyenne, définies au début, par la paire azote *• acide phospho- rique ;
— Nécessité, d'introduire la potasse dès que l'on cherche systématiquement • les hauts rendements et qu'on les obtient ; nécessité également de l'introduire dans les sols du type .(Champagne. Il se greffe, là-dessus, la préoccupation d'une restitution « à plus ou moins long terme de la potasse exportée du sol
Explications complémentaires
Conclusions
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et n'y revenant pas ; c'est le cas spécialement des fermes sans fumier ;
— Probabilité d'une rentabilité améliorée avec rendements croissants, en utilisant les doses d'azote supplémentaires compatibles avec les moyens techniques, le climat et la capacité professionnelle.
Tout ceci se traduisant, région par région (sol, climat, homme, assolement) par des conseils précis ,
offrant un degré de sécurité suffisant pour le bon emploi des capitaux.
En particulier, si la définition du sol (origine mi- néralogique et évolution pédologique) est la même pour deux régions éloignées répondant au même degré pour les facteurs climat, assolement, hommes, des transferts de conseils peuvent être réalisés à coup sur, ce qui permet de faire tomber des quantités de petites barrières locales d'origine empirique.