152 J. CHELHOD
gentilité arabe considérée comme contraire à l'esprit de l'Islam, les auteurs arabes se sont penchés avec amour sur leur passé soit pour en tirer des éléments de gloire susceptibles d'alimenter les interminables joutes oratoires des tribus, soit pour y trouver l'explication de certains passages obscurs du Coran, qu'il s'agisse de mots anciens ou d'usages antiques. On trouve aussi, dans les chroniques et les ouvrages littéraires, maintes allusions aux anciennes coutumes. Mais celles-ci étaient considérées essentiellement comme une curiosité du passé et étudiées presque exclusivement du point de vue de leur rapport avec la nouvelle idéologie religieuse. Quant au droit lui-même, il était simplement mis entre parenthèses puisqu'il était remplacé par la loi de l'Islam. Ce n'est que tardivement, avec l'existence d'un pouvoir central fort dominant le Bédouin, que le sédentaire a compris la nécessité de mieux connaître les lois du désert. Il en a découvert en même temps la richesse et l'extrême complexité. De leur côté, les auteurs occidentaux se sont préoccupés aussi de ce problème. Si Burkhadrt, Musil, Jaussen, pour ne citer que les plus notoires, n'y ont trouvé qu'une curiosité d'ethnographe, des magistrats comme Kennett et Murray l'ont étudié d'un point de vue plus spécifiquement juridique. Mais ces travaux, souvent très méritoires, souffrent, dans l'ensemble, d'une méconnaissance regrettable de la culture arabe. La rareté de ces études (ignorées généralement du grand public) et le peu d'intérêt que suscite le monde bédouin chez les ethnologues font que l'Arabe du désert nous est bien moins connu que les primitifs d'Amérique ou d'Australie. Aussi formule-t-on sur lui des jugements toujours excessifs, parfois dithyrambiques, le plus souvent défavorables. Mais prince ou gueux, noble seigneur généreux ou pauvre hère vivant de vol et de rapine, il est pour tout le monde, un sauvage altéré de sang qui se complaît dans l'anarchie, capable de commettre les pires méfaits dès que l'occasion se présente à lui. De tels clichés auxquels malheureusement on n'est que trop habitué, ne font que traduire la méfiance et l'ignorance, sinon la mauvaise foi du sédentaire. Certes, le Bédouin est loin d'être un gentilhomme aux mœurs policées, aux manières raffinées et à la conduite irréprochable. Son comportement, non exempt de rudesse, est à l'image de sa vie austère et de son milieu ariae. Habitué à vivre plus ou moins en isolé, il est amené à compter avant tout sur lui-même et sur ceux de sa parenté agnatique. Mais il ne vit pas pour autant dans l'anarchie. A défaut d'un pouvoir central fort qui veille sur lui, il dispose d'un ensemble de règles coutumières auxquelles il pourrait faire appel chaque fois qu'il se sent opprimé ou menacé. C'est le *or/, droit non écrit que nul n'est censé ignorer. En effet, comme son nom l'indique, c'est la chose connue de tous et d'après laquelle on règle ses rapports avec autrui Ce droit s'applique aussi bien aux autochtones qu'aux étrangers. Celui qui s'aventure seul dans les immensités désertiques, en négligeant de se conformer à la coutume nomade qui lui prescrit de s'adjoindre un rafîq, un compagnon de route qui joue le double rôle de guide et de passeport, n'aurait qu'à s'en prendre à lui-même s'il venait à être dépouillé, molesté ou rudoyé. Il a délibérément mis son existence en danger en omettant de se placer sous le couvert de la loi, tel un voyageur qui débarquerait clandestinement dans un pays sur pied de guerre. Mais que ce même étranger prenne les dispositions qui s'imposent en pareilles circonstances et qui ont d'ailleurs presque leur équivalent dans un Etat moderne, et le voilà traité en hôte respecté, en être quasi sacré. Toute insulte, toute atteinte à sa personne et à ses biens sont ressenties comme

















